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> Le conflit irakien |
7 MARS 2003, NATIONS UNIES, NEW YORK / LA CRISE IRAKIENNE Voici le verbatim de l'intervention, le 7 mars 2003, à New York, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, du ministre français des affaires étrangères, Dominique de Villepin.
Je remercie MM. Blix et ElBaradei de la présentation qu'ils viennent d'effectuer. Leurs rapports attestent des progrès réguliers du désarmement de l'Irak. Que nous disent les inspecteurs ? Que depuis un mois, l'Irak coopère activement avec eux. Que des progrès substantiels ont été atteints dans le domaine balistique, avec la destruction progressive des missiles Al-Samoud 2 et de leurs équipements. Que des perspectives s'ouvrent avec les récents interrogatoires de plusieurs scientifiques. Les éléments significatifs d'un vrai désarmement sont désormais constatés. C'est bien la clé de la résolution 1441. Alors, solennellement, dans cette enceinte, je voudrais poser cette question, celle-là même que se posent les peuples du monde : pourquoi s'engager aujourd'hui dans une guerre en Irak ? Et je voudrais demander encore : pourquoi briser des instruments qui viennent de prouver leur efficacité ? Pourquoi choisir la division, alors que notre unité et notre détermination amènent l'Irak à se défaire des armes de destruction massive ? Pourquoi vouloir à tout prix procéder par la force, alors que nous pouvons réussir par la paix ? La guerre est toujours un constat d'échec. Ne nous résignons pas à l'irréparable. Avant de faire notre choix, pesons les conséquences,
mesurons les effets de notre décision. Chacun le voit : en Irak, nous avançons résolument dans la voie de l'élimination complète des programmes d'armes de destruction massive. La méthode que nous avons choisie fonctionne : les informations fournies par Bagdad ont été vérifiées par les inspecteurs, et conduisent à l'élimination d'équipements balistiques prohibés. Sur tous les autres programmes, nous devons procéder de la même façon : information, vérification, destruction. Nous disposons déjà d'informations utiles dans les domaines biologique et chimique. L'Irak, sur la base de questions posées par les inspecteurs, doit les compléter dans les meilleurs délais, afin que nous disposions de la connaissance la plus précise d'éventuels stocks ou programmes. Sur cette base, comme nous le faisons pour les missiles, nous détruirons tous les éléments qui auront pu être découverts et nous établirons la vérité des faits. Quant au nucléaire, les indications de M. El-Baradei confirment que nous sommes proches du moment où l'AIEA [Agence internationale de l'énergie atomique] pourra certifier le démantèlement du programme irakien. Quel bilan pouvons-nous tirer ? Que l'Irak, selon les termes mêmes des inspecteurs, représente un danger moins important pour le monde qu'en 1991. Que nous pouvons atteindre l'objectif d'un désarmement effectif de ce pays. Ne relâchons pas la pression sur Bagdad. L'adoption de la résolution 1441, les prises de position convergentes de l'immense majorité des Etats du monde, l'action diplomatique de l'Union africaine, de la Ligue des Etats arabes, de l'Organisation de la Conférence Islamique, du Mouvement des non-alignés, tous ces efforts communs portent leurs fruits. La présence militaire américaine et britannique dans la région appuie notre volonté collective. Chacun reconnaît l'efficacité de cette pression de la communauté internationale. Nous devons l'utiliser pour aller jusqu'au bout de notre objectif de désarmement par les inspections. L'Union européenne l'a rappelé : ces inspections n'ont pas vocation à se prolonger indéfiniment. Il faut accélérer le mouvement. C'est pourquoi la France veut faire aujourd'hui trois propositions :
L'agenda militaire ne doit pas dicter le calendrier des inspections. Nous sommes d'accord pour des échéanciers et un calendrier accéléré. Mais nous ne pouvons pas accepter un ultimatum, dès lors que les inspecteurs font état de progrès dans la coopération. Il signifierait la guerre. Il conduirait à dessaisir le Conseil de sécurité de ses responsabilités. En serions-nous réduits, en donnant un délai de quelques jours, à chercher un prétexte à la guerre ? En tant que membre permanent du Conseil de sécurité, je le redis : la France ne laissera pas passer une résolution qui autoriserait le recours automatique à la force. Mesurons l'angoisse et l'attente du monde, dans tous nos pays : du Caire à Rio, d'Alger à Pretoria, de Rome à Djakarta. L'enjeu en effet dépasse le seul cas de l'Irak. Regardons les choses avec lucidité : nous sommes en train de définir une méthode de règlement des crises. Nous sommes en train de choisir l'organisation du monde dans laquelle nous voulons que vivent nos enfants. C'est vrai en Corée du Nord, en Asie du Sud, où nous n'avons pas encore réussi à trouver les voies d'un règlement durable des contentieux. C'est vrai au Proche-Orient : peut-on encore attendre alors que se multiplient les violences? Les racines de ces crises sont nombreuses : elles sont d'ordre politique, religieux, économique. Elles plongent dans le tumulte des siècles. Certains peuvent croire que l'on peut régler ces problèmes par la voie de la force et créer ainsi un nouvel ordre. Ce n'est pas la conviction de la France. Nous pensons au contraire que l'usage de la force risque d'attiser les rancoeurs et les haines, d'alimenter un choc des identités, un affrontement des cultures que l'une des responsabilités premières de notre génération est précisément d'éviter. A ceux qui croient que la guerre serait le plus court chemin
pour désarmer l'Irak, je réponds donc qu'elle créerait
des blessures et des fractures, longues à cicatriser. Et
combien de victimes, combien de familles endeuillées ?
Nous ne souscrivons pas à ce qui serait les autres objectifs
d'une guerre.
Nous avons tous les mêmes exigences : davantage de sécurité, davantage de démocratie. Mais il existe une autre logique que celle de la force, un autre chemin, d'autres solutions. Nous comprenons le sentiment profond d'insécurité dans lequel vit la population américaine depuis la tragédie du 11 septembre 2001. Le monde entier a partagé la douleur de New York et de l'Amérique, frappée au coeur. Je le dis au nom de l'amitié que nous portons au peuple américain, au nom de nos valeurs communes : la liberté, la justice, la tolérance. Mais rien n'indique aujourd'hui qu'il y ait un lien entre le régime irakien et Al-Qaïda. Et le monde sera-t-il plus en sécurité après une intervention militaire en Irak ? Je veux vous dire la conviction de mon pays : non. Il y a quatre mois, nous avons adopté à l'unanimité un système d'inspections pour éliminer la menace d'éventuelles armes de destruction massive et garantir notre sécurité. Aujourd'hui, nous ne pourrions accepter, sans nous contredire, un conflit qui risque de l'affaiblir. Oui, nous voulons aussi plus de démocratie dans le monde. Mais nous n'atteindrons cet objectif que dans le cadre d'une vraie démocratie mondiale, fondée sur le respect, le partage, sur la prise de conscience d'une vraie communauté de valeurs et de destin. Les Nations unies ici en constituent le coeur. Ne nous y trompons pas : devant la multiplicité et la complexité des menaces, il n'y a pas de réponse unique, mais une seule exigence : rester unis. Aujourd'hui, il nous faut inventer ensemble un nouvel avenir pour le Moyen-Orient. N'oublions pas l'immense espoir et les efforts de la conférence de Madrid et des accords d'Oslo. N'oublions pas que la crise du Proche-Orient constitue le défi majeur en termes de sécurité et de justice. Il y a là pour nous, comme en Irak, un engagement prioritaire. Il faut donc avoir une grande ambition, plus d'audace encore : celle d'une région transformée dans la paix; celle de civilisations qui, par le courage de la main tendue, retrouveraient leur confiance en elles-mêmes, un rayonnement à la hauteur de leur longue histoire et de leurs aspirations. Dans quelques jours, notre responsabilité sera engagée solennellement par un vote. Nous serons face à un choix essentiel, celui du désarmement de l'Irak par la guerre ou dans la paix. Ce choix essentiel en recouvre d'autres. Il recouvre la capacité de la communauté internationale à résoudre les nombreuses crises actuelles ou futures. Il porte avec lui une vision du monde, une conception du rôle des Nations unies. La France considère donc que pour faire ce choix, pour
le faire en conscience, dans cette enceinte de la démocratie
internationale, face à leurs peuples et face au monde,
les chefs d'Etat et de gouvernement doivent se réunir
ici, à New York, au Conseil de sécurité.
C'est l'intérêt de tous. Il s'agit bien de retrouver
la vocation fondamentale des Nations unies : permettre à
chacun de ses membres d'assumer ses responsabilités face
à la crise irakienne, mais aussi de se saisir ensemble
du destin d'un monde en crise et récréer ainsi les
conditions de notre unité à venir. |