Les instruments africains des droits de l'homme







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JUILLET 2002 / LA NAISSANCE DE L’UNION AFRICAINE
__Du messianisme aux rives de la mondialisation, la difficile gestation de l'Union africain

par Mwayila Tshiyembe
directeur de l'Institut panafricain de géopolitique de Nancy.

Des institutions à conforter

Le 37e […] sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), à Lusaka, en juillet 2001, avait créé, dans l'indifférence générale, une Union africaine pourtant réclamée à cor et à cris depuis les débuts de l'OUA, en 1963. Il fermait la page d'un siècle de panafricanisme. La nouvelle Union, réunie en Sommet du 8 au 10 juillet [2002] à Durban (Afrique du Sud), est-elle la réponse voulue par ses promoteurs à la mondialisation ? Sera-t-elle le catalyseur d'une nouvelle gouvernance supranationale, au moment où la plupart des observateurs épiloguent sur une marginalisation croissante du continent ?

Le rêve panafricain, né sur le continent américain au tournant des XIXe et XXe siècles, se donnait pour mission de réhabiliter les civilisations africaines, de restaurer la dignité de l'homme noir et de prôner le retour à la "mère patrie" - celle des racines de la diaspora. Sylvester William, natif de Trinidad, une des premières figures emblématiques du mouvement, s'est appuyé sur des ressortissants du Nigeria, de Sierra Leone, de Gambie ou des Antilles anglaises, afin de s'imprégner des réalités africaines, et a organisé, en 1900, à Londres, la première conférence panafricaine : sa principale résolution portait sur la confiscation de terres en Afrique du Sud par les Anglais et les Afrikaners, et sur le sort de la Gold Coast (Ghana).

Burghart Du Bois, fondateur de l'Association américaine pour le progrès des gens de couleur (Naacp), a ensuite organisé le premier congrès panafricain, à Paris, en 1919, qui a revendiqué l'adoption d'un "code de protection internationale des indigènes d'Afrique": droit à la terre, à l'éducation et au travail libre. Lors du 4e congrès, à New York, en 1927, il s'est opposé à Marcus Garvey, chantre d'un "retour en Afrique" et adepte d'un "sionisme noir", qui avait créé une compagnie maritime, la Black Star Line, et mobilisé plus de trois millions d'Afro-Américains. Mais son rêve devait sombrer dans des scandales financiers. Up

En 1945, lors d'un 5e congrès à Manchester, George Padmore, un Trinidadien, fit adopter un manifeste proclamant fièrement : "Nous sommes résolus à être libres... Peuples colonisés et assujettis du monde, unissez-vous." C'est sous sa protection que le flambeau du panafricanisme militant a été passé à la génération des futurs leaders de l'Afrique indépendante : Jomo Kenyatta (Kenya), Peter Abrahams (Afrique du Sud), Hailé Selassié (Ethiopie), Namdi Azikiwe (Nigeria), Julius Nyerere (Tanzanie), Kenneth Kaunda (Zambie) et Kwame Nkrumah (Ghana).

A partir des 6e et 7e congrès panafricains, à Kumasi (1953) et à Accra (1958), l'enjeu de la décolonisation et la confrontation Est-Ouest bouleversent la donne politique et diplomatique, donnant naissance à deux formes de panafricanisme. Il s'agit d'abord d'un panafricanisme "maximaliste", stratégie de recomposition de la géopolitique instaurée par la conférence de Berlin (1884-1885) : la conférence avait officialisé la balkanisation du continent en une mosaïque de zones d'influence européenne. Le but ultime devient la fondation des Etats-Unis d'Afrique, susceptibles de faire du continent noir un acteur sur la scène mondiale : l'unité économique, politique et militaire est la condition majeure pour relever ce défi, estime le leader ghanéen Kwame Nkrumah, qui lance le mot d'ordre "l'Afrique doit s'unir" (1), auquel se rallie, en janvier 1961, le "groupe de Casablanca" (Ghana, Egypte, Maroc, Tunisie, Ethiopie, Libye, Soudan, Guinée-Conakry, Mali et gouvernement provisoire de la République algérienne, GPRA).

Ce pari a buté sur deux vulnérabilités que les présidents Kwame Nkrumah (Ghana) et Gamal Abdel Nasser (Egypte) avaient minimisées ou ignorées. D'abord, le poids des anciennes puissances coloniales : bien qu'affaiblies par la seconde guerre mondiale, soumises au nouveau leadership américano-soviétique et contraintes à la décolonisation par les Nations unies, elles détenaient encore une capacité de pénétration forte, et donc de nuisance. Tout projet d'unification du continent africain heurtait frontalement leurs intérêts vitaux (ressources minières et énergétiques, clientélisme et réseaux commerciaux).

Ensuite, Kwame Krumah et le groupe de Casablanca espéraient naïvement le soutien attendu du camp "progressiste" (Union soviétique et Chine populaire en tête), celui des Etats-Unis, chantres de la liberté individuelle et du droit à l'autodétermination. Or l'appui du camp progressiste est resté surtout verbal, et celui de Washington est allé aux puissances coloniales alliées, au nom d'un principe de "containment" destiné avant tout à stopper l'expansion communiste dans le monde.
L'autre courant est celui d'un panafricanisme minimaliste qui a généré l'Organisation de l'unité africaine (OUA). Cette stratégie est fondée sur le droit inaliénable de chaque Etat à uneUp existence indépendante. Son mot d'ordre est " l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation ", son principe est le respect de la souveraineté et la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats. Cette stratégie a été incarnée par le "groupe de Monrovia", fondé dès mai 1961 et dominé par les figures paternelles des présidents ivoirien Félix Houphouët Boigny, et sénégalais Léopold Sédar Senghor.

L'Organisation de l'unité africaine, qui voit le jour en 1963 à Addis Abeba, est la sanction de cette division. Cela explique pourquoi le bilan de l'OUA est globalement négatif au regard des objectifs prévus, notamment à l'article 2 de sa charte fondatrice: le renforcement de la solidarité entre Etats et de la coordination de leurs politiques a buté sur l'échec du plan de Lagos (1980) et de la Communauté économique africaine (1991) (2); la défense de la souveraineté, de l'intégrité territoriale et de l'indépendance des Etats membres a été contrecarrée par l'incapacité à régler les conflits du Liberia, de Somalie, de Sierra Leone, du Rwanda, du Burundi, et de la République démocratique du Congo.

En outre, le non-paiement de leurs cotisations par la majorité des Etats membres (50 millions de dollars d'arriérés en 2001) a privé l'OUA de sa première source de financement et l'a contrainte à la mendicité et aux incantations stériles. Seule la fonction tribunitienne de l'organisation aura permis la mobilisation de la communauté internationale pour l'éradication du colonialisme et le soutien aux mouvements de libération, à travers les Nations unies et le Mouvement des non-alignés.

Stratégie d'innovation

C'est dans l'espoir de remédier à ces insuffisances que l'Union africaine a été créée, en juillet 2001, pour remplacer l'OUA avec, notamment, de nouvelles institutions. Mais la nouvelle Union, qui tient son premier sommet ce mois-ci en Afrique du Sud, doit remplir certaines conditions si elle veut répondre à la mondialisation selon ses caractéristiques propres et son niveau de développement, comme le stipule son Acte constitutif (préambule, alinéa 6).

Certes, l'étape de la ratification du traité fondateur a été franchie sans encombre. Cependant, la course d'obstacles ne fait que commencer. Et ce d'autant plus qu'en dépit des objectifs affichés et des organes créés, la nature de l'Union africaine demeure une équation à plusieurs inconnues. En effet, trente-huit ans après la création de l'OUA, le clivage maximalistes/minimalistes n'a disparu ni avec la compétition Est/Ouest (crise des idéologies) ni avec les "pères de la nation" (crise des générations et du leadership). Il est donc impératif de clarifier la nature de l'Union politique et économique, afin d'éviter le piège de l'OUA bis.

Plusieurs institutions, souvent inspirées de l'Union européenne, ont été créées par l'ActeUp constitutif de l'Union africaine : Conférence de l'Union; Commission; Parlement panafricain; Cour de justice africaine; le mécanisme de règlement des conflits ; le Conseil économique, social et culturel. Face à l'ampleur des obstacles, le sommet de Lusaka avait reporté leur mise en place (3). Les compétences dévolues par l'Acte constitutif aux nouveaux organes devront être précisées, car l'adoption d'une stratégie d'innovation institutionnelle est la condition sine qua non pour donner à l'Afrique les moyens d'agir.

En outre, une stratégie de prévention et de règlement des conflits crédible, dépassant le cadre du "mécanisme" qu'avait instauré l'OUA en 1993, paraît indispensable, afin d'exercer efficacement le droit reconnu par l'Acte constitutif de l'Union africaine d'"intervenir dans un Etat membre sur décision de la Conférence, dans certaines circonstances graves, telles que les crimes de guerre, le génocide et les crimes contre l'humanité", ou de répondre au "droit des Etats membres de solliciter l'intervention de l'Union pour restaurer la paix et la sécurité".

En fonction des menaces potentielles, l'Union doit élaborer une stratégie de localisation des forces de paix : chaque armée nationale, ou, à défaut, l'armée nationale d'un "Etat leader" dans chaque sous-région, met à la disposition du mécanisme sous-régional de prévention et de gestion des conflits, un contingent de soldats formés et équipés pour les opérations de maintien ou de rétablissement de la paix, ainsi que les moyens d'agir pour un état-major sous-régional restreint (4). Ce dispositif doit être relié à un état-major africain placé sous le contrôle direct de la Conférence de l'Union. Le but est de minimiser les coûts inhérents à la projection des forces. La question de la coordination avec les mécanismes sous-régionaux existants devra être réglée : le Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (Recamp) de la France, l'African Center for Security Studies (ACCS) des Etats-Unis ou le British Military Advisory and Training Team (BMATT) de la Grande-Bretagne devront être intégrés à cette stratégie globale.

Enfin, l'union politique n'a de matérialité que si elle est fondée sur une union économique. Les institutions financières, telles que la Banque centrale africaine, le Fonds monétaire africain et la Banque africaine d'investissement, dont la création est prévue par l'Acte de l'Union, ne seront efficaces que si elles sont en mesure de coordonner un espace économique commun. Si l'ensemble de cette rénovation institutionnelle est menée à bien, l'Union africaine deviendra un cadre de développement régional intégré, tel que les ancêtres du panafricanisme avaient à peine osé le rêver...

Mwayila Tshiyembe, directeur de l'Institut panafricain de géopolitique de Nancy. Article publié par le Monde diplomatique, juillet 2002. [Reproduit grâce à l'aimable autorisation du "Monde diplomatique"].

1. Kwame Nkrumah, L'Afrique doit s'unir, Présence africaine, Paris, 2e édition, 1994.
2. Lire Willy Jackson, La marche contrariée vers l'union économique, Le Monde diplomatique, mars 1996.
3. Discours du colonel Mouamar Kadhafi lors du sommet de Lusaka, juillet 2001.
4. Mwayila Tshiyembe, Les principaux déterminants de la conflictualité africaine , in La Prévention des conflits en Afrique, Karthala, Paris, 2001.
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