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NATIONS UNIES, 1948 / L'ADOPTION DE LA DECLARATION UNIVERSELLE DES DROITS DE L'HOMME
__Le rôle de la France et de René Cassin (1887 - 1976) dans la genèse de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948
par Marc Agi
"Il n'y aura pas de paix sur cette planète tant
que les droits de l'homme seront violés en quelque partie
du monde", dira René Cassin à l'annonce
de son prix Nobel de la paix [1].
La paix n'est pas la condition des droits de l'homme. Elle en
est la conséquence. |
Telle est l'idée majeure qui, à l'issue de la
Seconde Guerre mondiale et des horreurs commises contre l'humanité,
animaient les rédacteurs de la Déclaration universelle
des droits de l'homme.
C'est à Paris, au Palais de Chaillot, que l'Assemblée
générale des Nations unies vota, le 10 décembre
1948, la Déclaration universelle des droits de l'homme.
Ce fait n'est pas indifférent. Le monde ainsi rendait hommage
à la "patrie des droits de l'homme" et aux efforts
qu'elle avait accomplis, en grande partie grâce à
l'action de René Cassin, dans l'élaboration d'un
texte qui, après les crimes de l'Allemagne nazie, devait
permettre à l'humanité de se ressaisir autour de
quelques concepts fondamentaux rassemblés dans le "premier
manifeste [], le premier mouvement d'ordre éthique que
l'humanité organisée ait jamais adopté"
[2].
L'idée que le salut de l'humanité est dans le
respect et la protection des droits de l'homme avait déjà
été énoncée dès la fin du XVIIe
siècle en Angleterre, et aussi en 1776 aux Etats-Unis à
l'occasion de la Déclaration d'indépendance. Mais
alors que la déclaration américaine exprime avant
tout une volonté de décolonisation et d'indépendance
nationale, la française comporte une dimension plus universelle
puisqu'elle propose non pas de libérer les Français
d'une puissance étrangère, mais l'être humain
lui-même de toute servitude - et en particulier le citoyen
français de l'absolutisme.
Après les terribles massacres de la Première
Guerre mondiale, l'humanité avait certes tenté de
s'organiser une bonne fois pour toutes. Pour atteindre à
une paix définitive, pensait-on, il suffirait de rogner
les griffes du pangermanisme, de faire payer à l'Allemagne
les réparations des dommages de guerre et d'instituer des
accords internationaux garantis par la Société des
Nations créée à cet effet.
Mais cette paix contractuelle, seulement signée entre
gouvernements éphémères et non pas entre
peuples [3], "garantie" par une organisation dénuée de réel pouvoir d'intervention, dont l'universalité laissait grandement à désirer (soucieux de sauvegarder leur neutralité fondée sur le respect d'un protectionnisme sourcilleux, les Etats-Unis avaient en effet renoncé à en faire partie) et qui laissait intacte la doctrine de la prééminence de la souveraineté des Etats, se révéla incapable de résister aux coups de boutoir des totalitarismes naissants. La mise en uvre par ces derniers de politiques d'expansion et de conquête, la promulgation, particulièrement dans l'Allemagne nazie, de lois racistes et antisémites, obligeaient à penser que si par malheur une autre guerre mondiale devait éclater, ce serait une guerre qu'il faudrait mener non seulement contre le même impérialisme, mais aussi contre des doctrines viscéralement opposées à la démocratie et à l'universalité des droits de l'homme.
La Déclaration de 1948 s'inscrit dans le droit fil de
la Déclaration de 1789, dont les principes les plus universels
(liberté, égalité, fraternité) seront,
grâce à René Cassin, conservés dans
l'article 1er du texte de 1948 : "Tous les êtres humains
naissent libres et égaux en dignité et en droits.
Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir
les uns envers les autres dans un esprit de fraternité".
De même, la Déclaration de 1789 proclamait que "l'ignorance,
l'oubli ou le mépris de droits de l'homme sont les seules
causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements".
Ce principe fondateur sera presque textuellement repris dans le
texte de 1948 qui précise que "la méconnaissance
et le mépris des droits de l'homme ont conduit à
des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité".
Ces principes, désormais complétés par
les droits économiques, sociaux et culturels, figurent
dans le projet de "Déclaration des droits
de l'homme" élaboré par la France et présenté
aux Nations unies le 10 avril 1948. Ce texte était le fruit
des travaux de la Commission consultative des droits de l'homme
créée en mars 1947 au Quai d'Orsay par le gouvernement
français sur proposition de René Cassin. Présidée
par celui-ci, cette Commission, dont naître l'actuelle Commission
nationale consultative des droits de l'homme, était essentiellement
composée de juristes et de diplomates; elle était
chargée d'élaborer les instructions et les projets
destinés à la délégation française
aux Nations unies, laquelle était dirigée par René
Cassin.
L'une des meilleures initiatives prises par la France pour
participer à la rédaction de la Déclaration,
aura probablement été de choisir cet "utopiste
pragmatique" qu'était alors le vice-président
du Conseil d'Etat. Celui-ci apportait en effet à cette
mission non seulement ses qualités de juriste reconnu (il
avait été l'instigateur de la loi sur les droits
à réparation pour les victimes de la guerre de 1914,
en 1940, le rédacteur des accords Churchill-de Gaulle qui
devaient donner une assise juridique et internationale à
la France Libre), mais aussi sa longue pratique de la défense
des droits de l'homme puisque, dès l'avènement du
fascisme et du nazisme, il avait rédigé de nombreux
textes montrant la nécessité, face à eux,
de fonder désormais la paix sur la protection des droits
de l'homme.
Début 1946, René Cassin arrive à New York
pour représenter la France à la Commission des droits
de l'homme, que préside Eleanor Roosevelt. Tous deux s'étaient
connus en avril 1942 à Londres, où le président
des Etats-Unis avait envoyé son épouse pour soutenir
le moral des Anglais. Mme Roosevelt avait alors pu apprécier
les qualités de militant passionné mais aussi de
"créateur de droit" que possédait René
Cassin, aussi l'accueille-t-elle alors avec une satisfaction non
dissimulée, lui demande de vice-présider la Commission
à ses côtés et de rédiger, d'après
les documents préparés par le Secrétariat
des Nations unies sous la direction du professeur canadien Humphrey,
un avant-projet de Déclaration. Ce texte, en 45
articles, sera présenté à la Commission le
16 juin 1947 et servira de base de discussions jusqu'à
l'adoption de la version définitive. Quand on procède
à une étude comparative des deux textes, on est
frappé de voir que la majorité des concepts qui
seront à la fin retenus se trouvent déjà
dans cet avant-projet et qu'à bien des égards celui-ci
se montre encore plus audacieux, notamment dans l'affirmation
de l'universalité des droits de l'homme et de leur indivisibilité,
que le texte final.
C'est surtout dans le sens de cette idée d'universalité que s'exerce le plus fortement l'influence de la France et de René Cassin - grâce à qui fut approuvée la référence à des "droits directement universels" (c'est-à-dire ne pouvant être garantis que par une instance supranationale comme par exemple les Nations unies elles-mêmes), comme le droit d'un auteur à profiter du fruit de ses uvres, ou celui de tout homme à avoir une nationalité, à trouver un asile ou à se révolter "contre la tyrannie et l'oppression". Mais ce dont René Cassin était le plus fier, c'était d'avoir réussi (avec le soutien des Soviétiques et contre l'avis des Etats-Unis qui, malgré qu'elle en eût, obligèrent Mme Roosevelt à voter contre) à faire admettre que les droits économiques,
sociaux et culturels devaient désormais être considérés
comme des droits fondamentaux, indissolublement liés
aux droits civils et politiques.
Le rôle et l'influence de la présidente de la
Commission, Eleanor Roosevelt, fut d'une autre nature. Cette femme
extrêmement cultivée, qui pour la plus grande satisfaction
de René Cassin parlait admirablement le français
- elle fut l'alliée objective de ce dernier pour en imposer
l'utilisation officielle au même titre que l'anglais -,
réussit non seulement à renforcer les droits de
la femme au cours des travaux, mais aussi à donner au texte,
grâce à son esprit de synthèse, à son
sens des réalités, sa puissance concrète
et sa lisibilité. Dans un article de presse [4]
du 12 février 1947, elle décrit ainsi l'influence
qu'elle était en train d'exercer sur la rédaction
de la Déclaration : "Je disais souvent à mon
mari que s'il parvenait à me faire comprendre quelque chose,
alors ce serait clair pour tout un chacun dans le pays. C'était
peut-être en cela que résidait l'essentiel de mon
apport et la valeur réelle de ma participation au Comité
de rédaction de la Déclaration universelle."
Mais ce fut René Cassin qui, au cours de la phase finale
des négociations, obtint que le titre même de la
Déclaration fut changé et que celle-ci fut dorénavant
qualifiée d' "universelle" et non plus
seulement d' "internationale". C'était là
une façon de faire directement entrer l'individu dans le
champ du droit international et de rattacher directement la Déclaration
au concept fondateur de la Charte de 1945, ("Nous, Peuples
des Nations Unies") - formule que Cassin avait placée
en tête de son avant-projet mais que les Etats, en ces débuts
de guerre froide, refusèrent de conserver aux fins de garder
intacte leur souveraineté.
Les rédacteurs de la Déclaration de 48, Eleanor
Roosevelt et René Cassin en tête, savaient bien que
le point d'achoppement était celui de "la non-ingérence
dans les affaires intérieures des Etats". Car on ne
pouvait à la fois parler de l'universalité des droits
de l'homme et laisser leur protection à la seule responsabilité
d'Etats souverains qui, à l'instar d'un Goebbels, pourraient
à tout moment "faire ce qu'ils voudraient de leurs
communistes et de leurs juifs".
Ceux qui, comme René Cassin, avaient pensé qu'une
simple déclaration ne pouvait représenter, sur le
chemin de la de la future Charte des droits de l'homme, que le premier volet d'un triptyque comportant également les pactes et les mesures d'application indispensables à leur mise en uvre, durent en fin de compte s'estimer bien heureux que de nouvelles "Tables de la Loi humaine [5]"
fussent adoptées après seulement dix-huit mois de
travaux. De l'avis de Cassin, cela était mieux que rien
- surtout si, a posteriori, on sait qu'il faudra attendre dix-huit
ans pour que les pactes soient rédigés et adoptés
(1966) et un demi-siècle pour qu'on commence enfin à
étudier la création d'une Cour criminelle internationale
permanente (1998).
Rares sont les textes internationaux où l'on peut
à ce point percevoir l'apport individuel de personnalités
comme Eleanor Roosevelt ou René Cassin. Les textes
ultérieurs seront rédigés de manière
plus anonyme, par des commissions d'experts. Le souffle universel
de la Déclaration de 48, sa force morale, sa clarté
aussi dans l'expression des grands principes, sa préoccupation
constante à l'égard de la souffrance individuelle,
viennent probablement du fait que ce sont des personnes et non
seulement des Etats qui ont présidé à sa
rédaction. Le rôle essentiel de la France et de René
Cassin aura peut-être été d'apporter cette
part d'humanité qui fait la véritable universalité.
NOTES
1. "France-Soir", du 10 octobre 1968.
2. René Cassin, conférence donnée
à Oslo, le 11 décembre 1968.
3. La Charte des Nations Unies, adoptée à
San Francisco en 1945, commence par la fameuse formule : "Nous,
Peuples des Nations unies".
4. "My Day", in Eleanor Roosevelt Papers, Bibliothèque
Franklin D. Roosevelt, Hyde Park, New York.
5. Déclaration de René Cassin devant la Commission
des droits de l'homme des Nations unies, le 10 février
1947.
Marc Agi. Directeur général de l'Arche
de la Fraternité, Fondation internationale des droits de
l'homme. Membre de la commission nationale consultative des droits
de l'homme. Auteur de "René Cassin, père
de la Déclaration universelle des droits de l'homme"
(Librairie Académique Perrin, Paris, 1998)
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