Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
FINLANDE - VERS 1880














Sommaire

__Minna Canth : “Les droits des femmes sont des droits de l'homme”


En Finlande comme dans la plupart des autres pays d'Europe à la fin du XIXe siècle, le poids de l'opinion publique et l'organisation du pouvoir politique conduisaient à imposer le silence aux femmes. L'une d'elles pourtant prit la parole et la plume. Minna Canth (Tampere, 1844 - Kuopio, 1897), après des études en école normale primaire, avait épousé un professeur de sciences naturelles de cette école; devenue veuve avec sept enfants à 35 ans, elle prit en main le commerce de tissus de son père et s'engagea comme romancière et auteur dramatique dans un combat pour la cause des femmes et pour celle des travailleurs. Elle publia aussi des articles dans différentes revues dont la Vapaïta Aatteita (la Libre Pensée), qu'elle édita à Kuopio de 1889 à 1890. Voici quelques extraits témoignant de son vigoureux engagement en faveur du droit des femmes.

Afin que les femmes trouvent la force et la capacité de remplir leurs devoirs, qu'elles comprennent leur objectif, leur position et leurs obligations dans la vie, le développement spirituel, l'éclairement de l'esprit et de l'intelligence, la clarté de pensée et la noblesse des sentiments doivent être considérés tout aussi essentiels et naturels chez elles que chez l'homme. Sans ceux-ci, elles ne seront pas capables d'analyser clairement les conditions de vie ni de distinguer ce qui est bien de ce qui est mal. A qui la faute, si la femme ne sait rien des idéaux les plus hauts, des pensées nobles de l'homme, si son esprit est incapable de s'élever au-delà des banalités et des doléances mesquines, si commérage et calomnie, inconstance et vanité deviennent ses principaux traits de caractère? A qui la faute si la femme néglige ainsi ses premières responsabilités? Sans aucun doute, on la blâmera. Mais la société est-elle si irréprochable? La société qui avec si peu d'intérêt se penche sur l'avancement de la femme, qui avec tant de mauvaise humeur l'empêche de s'améliorer? Bien sûr que non! C'est pour cette raison que la société elle aussi aura à supporter les conséquences de son désintérêt et de sa négligence.

[…] De plus, on soutient "que l'émancipation fera perdre aux femmes leur féminité".

Tout dépend de ce qu'on entend par féminité. Est-ce l'humilité et l'obéissance, faire un crochet sur un canapé, lever et abaisser les cils avec modestie sans émettre une seule idée raisonnable, une seule opinion sérieuse (peut-être pour la bonne raison qu'elle n'en a pas), est-ce l'ange qui ne fait rien de mal, mais rien de bien non plus ?Up

[...] Y a-t-il une volonté pour doter les femmes d'une instruction telle qu'elles puissent acquérir les connaissances et le savoir-faire leur permettant de gagner leur vie? Il n'en est rien.

A moins de faire tomber dans ses filets un mari qui la soutienne, elle peut être dans le besoin et mourir sans que personne ne s'en préoccupe ou ne vienne à son aide. La femme n'a pas de place dans la société et on ne lui reconnaît pas pleinement le droit à une existence réelle de son propre chef, bien que par charité chrétienne et par noble magnanimité on lui accorde de passer sagement dans son coin des jours ennuyeux et inutiles.

[...] Ceux qui dans l'émancipation ne voient qu'égoïsme féminin ont des arguments tout prêts pour soutenir que la femme en devenant professionnellement active perdra [...] sa féminité et acquerra des qualités masculines. Ce n'est pas vrai bien sûr et cela ressemble à de la myopie. Le seigle ne devient pas de l'orge ni l'orge du seigle même si on les sème côte à côte dans le même champ et qu'on les cultive avec des méthodes semblables dans le même climat. Ce que la nature a créé dissemblable ne devient pas semblable par changement des conditions extérieures. La femme, c'est inévitable, mûrira, se développera et changera en s'émancipant, mais elle le fera selon ses dispositions personnelles et non selon celles de sa contrepartie masculine. On rapporte que Mirabeau, au début de la Révolution française, a dit qu'"à moins que les femmes ne se joignent à nous, il ne se passera rien". Mais quoi de bon l'homme peut-il transmettre à la femme qui n'est qu'une copie inférieure de lui-même?...

[...] Les lois de la société déterminent les droits et obligations sociaux. Par définition, les lois de la société devraient être les mêmes pour tous ses membres. S'il n'en est pas ainsi, elles placent ceux qu'on ne considère pas comme égaux hors la loi et en même temps en partie hors de la société, où ils ne bénéficient que des droits des étrangers.

Et tel est, en réalité, le statut de la femme. Sous bien des aspects, leur position est identique à celle des étrangers...

[...] Mais en outre, il manque aux femmes d'autres droits et privilèges dont jouissent les membres masculins de la société. Cela, naturellement, crée chez les femmes qui ont du caractère et de l'amour-propre une certaine amertume envers la société. Elles voient comment les hommes, jusqu'au plus misérable journalier, cherchent à augmenter leurs droits, droits dont les femmes ont été totalement exclues. Les femmes voient que l'on promulgue et que l'on amende des lois sans qu'elles aient leur mot à dire, alors qu'elles doivent s'y soumettre comme les hommes et que ces lois affectent d'une façon drastique leur position et leurs intérêts dans la société [...]. Cela ne peut qu'amener les femmes à tirer la conclusion impérative qu'elles aussi doivent avoir le droit d'exercer leur capacité à se débrouiller seules, la liberté de gérer leurs propres affaires et de porter la responsabilité de leurs entreprises, la liberté de participer à l'élaboration des lois, en d'autres termes d'avoir des droits civiques complets et égaux dans tous les secteurs de la société.

Source :
Minna Taisteleva, Minna Canthin lehtikirjoiiuksia ja puheita, 1874-1896, toim. Eila Tuovinen, SKS, Helsinki, 1994, p. 86-141.

Traduction :
UpFrançoise Abbate (France).