Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
FRANCE - 1763














Sommaire

__Denis Diderot : Le droit d'écrire et de publier


Polygraphe bohème, passionné et curieux de tout, familier de tous les Salons et de toutes les Lumières, Denis Diderot (1713, Langres, Haute-Marne, France - 1784, Paris) rencontra toute sa vie l'opposition du pouvoir à la publication de ses écrits. Il fut incarcéré trois mois en 1749 pour sa Lettre aux aveugles à l'usage de ceux qui voient et dut se battre contre les autorités tout au long de la publication de l'Encyclopédie, cette immense entreprise qu'il dirigea avec d'Alembert de 1751 à 1772.

En 1763, dans une lettre qu'il comptait envoyer à Antoine-Gabriel de Sartine, directeur de la librairie et ancien lieutenant-général de police (il ne lui en enverra qu'une version édulcorée), Diderot imagine un dialogue avec celui-ci où il lui démontre ici nécessité évidente de donner à tous la liberté d'écrire et de publier.

La permission tacite [autorisation de publier non liée à une approbation], me direz-vous, n'est-elle pas une infraction à la loi générale qui défend de rien publier sans approbation expresse et sans autorité? - Cela se peut, mais l'intérêt de la société exige cette infraction, et vous vous y résoudrez parce que toute votre rigidité sur ce point n'empêchera pas le mal que vous craignez, et qu'elle ôterait le moyen de compenser ce mal par un bien qui dépend de vous. ­ Quoi! je [c'est M. de Sartine qui parle] permettrai l'impression, la distribution d'un ouvrage évidemment contraire à un culte national que je crois et que je respecte, et je consentirai le moins du monde qu'on insulte à celui que j'adore, en la présence duquel je baisse mon front tous les jours, qui me voit, qui m'entend, qui me jugera, qui me remettra sous les yeux cet ouvrage même? - Oui, vous y consentirez; eh! ce Dieu a bien consenti qu'il se fit, qu'il s'imprimât, Il est venu parmi les hommes et Il s'est laissé crucifier pour les hommes. - Moi qui regarde les murs comme le fondement le plus sûr, peut-être le seul, du bonheur d'un peuple, le garant le plus évident de sa durée, je souffrirai qu'on répande des principes qui les attaquent, qui les flétrissent? - Vous le souffrirez. - J'abandonnerai à la discussion téméraire d'un fanatique, d'un enthousiaste, nos usages, nos lois, notre gouvernement, les objets de la terre les plus sacrés, la sécurité de mon voisin, le repos de mes concitoyens? - Cela est dur, j'en conviens, mais vous en viendrez là, oui, vous en viendrez là, tôt ou tard, avec le regret de ne pas l'avoir osé plus tôt.

Il ne s'agit pas ici, Monsieur, de ce qui serait le mieux, il n'est pas question de ce que nous désirons tous les deux, mais de ce que vous pouvez, et nous disons l'un et l'autre du plus profond de notre âme: "Périssent, périssent à jamais les ouvrages qui tendent à rendre l'homme abruti, furieux, pervers, corrompu, méchant!". Mais pouvez-vous empêcher qu'on écrive? - Non.

- Eh bien! vous ne pouvez pas plus empêcher qu'un écrit ne s'imprime et ne devienne en peu de temps aussi commun et beaucoup plus recherché, vendu, lu, que vous l'aviez tacitement permis.

Bordez, Monsieur, toutes vos frontières de soldats, armez-les de baïonnettes pour repousser tous les livres dangereux et ces livres, pardonnez-moi l'expression, passeront entre leurs jambes ou sauteront par-dessus leurs têtes, et nous parviendront.

Citez-moi, je vous prie, un de ces ouvrages dangereux, proscrits, qui, imprimé clandestinement chez l'étranger ou dans le royaume, n'ait été en moins de quatre mois aussi commun qu'un livre privilégié [bénéficiant d'une autorisation de publier liée à une approbation]? Quel livre plus contraire aux bonnes murs, à la religion, aux idées reçues de philosophie et d'administration, en un mot à tous les préjugés vulgaires, et par conséquent plus dangereux que les Lettres persanes? que nous reste-t-il à faire de pis? Cependant, il y a cent éditions des Lettres persanes et il n'y a pas un écolier du collège des Quatre-Nations [riche collège parisien] qui n'en trouve un exemplaire pour ses douze sous...

Source:
Denis Diderot, œuvres, tome III, Politique, "Lettre sur le commerce de la librairie", dite aussi "Lettre sur la liberté de la presse", R. Laffont, "Bouquins", p. 103-104.
Up