Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
ALLEMAGNE - 1784














Sommaire

__Friedrich Schiller : Intrigue et amour


Le poète Friedrich Schiller (1759-1805), qui a voué son œuvre dramatique à la cause de la liberté, semble bien avoir été celui qui se révolta le plus contre les injustices de son temps et toute restriction de la liberté personnelle et politique. Le leitmotiv de sa vie était celui du drame Die Räuber (1782): In tyrannos. Le langage du drame Kabale und Liebe (Intrigue et amour) (1784) est des plus audacieux. Schiller fulmine contre la vente d'hommes comme soldats, pratiquée par certains princes allemands en faveur du roi d'Angleterre Georges III, qui cherchait des soldats pour participer à la guerre d'indépendance de l'Amérique. La vente d'hommes, en soi, constitue un mépris inouï de la dignité de l'homme. Pire, elle n'a pas pour but d'atteindre un idéal, la liberté de l'Amérique dans ce cas, mais le seul financement du luxe des princes. En 1792, le poète fut déclaré "citoyen" de la République française, en reconnaissance de son adhésion à la cause révolutionnaire.

Dans la pièce, la scène II de l'acte II se passe chez Milady, la maîtresse du duc. Celui-ci veut la donner en mariage à l'un de ses sujets et, à cette occasion, lui fait un fastueux cadeau.

Acte Il - scène II

Un vieux valet de chambre du prince, porteur d'une cassette à bijoux. Les personnages précédents.

– Le valet de chambre - Son Altesse Sérénissime le Duc présente ses hommages à Milady et lui envoie ces brillants à l'occasion de son mariage. Les pierres arrivent tout droit de Venise.

– Milady (ouvrant la cassette et reculant épouvantée) - Homme! Quel prix ton duc a- t-il payé ces pierres?

– Le valet de chambre (l'air sombre) - Elles ne lui coûtent pas un denier.

– Milady - Quoi? Es-tu fou? Elles ne lui coûtent rien? (Se reculant de lui d'un pas). Tu me jettes un regard comme si tu voulais me transpercer... Comment ces pierres d'un prix incalculable ne lui coûteraient-elles rien?

– Le valet de chambre - Hier, sept mille enfants du pays sont partis pour l'Amérique... ils paient le tout.Up

– Milady (repose les bijoux sur la table et parcourt la salle d'une démarche agitée. Après une pause, elle s'adresse de nouveau au valet de chambre) - Homme! Qu'as- tu? Il me semble que tu pleures?

– Le valet de chambre (s'essuyant les yeux, la voix terrible, tremblant de tous ses membres) - Des pierreries comme celles-là... parmi ceux qui sont partis il y avait quelques-uns de mes fils.

– Milady (se détournant, tremblante, et lui saisissant les mains) - J'espère qu'on n'en a contraint aucun.

– Le valet de chambre (avec un rire terrible) - Mon Dieu non... Il n'y avait là que des volontaires! Il y a bien eu quelques gars au verbe un peu trop haut qui sont sortis des rangs et ont demandé au colonel quel prix le prince vendait le couple d'hommes, mais notre très gracieux Seigneur fit avancer tous ces régiments sur la place de la parade et fusiller les badauds. Nous entendîmes le crépitement des carabines, nous vîmes les cervelles gicler sur le pavé et l'armée tout entière s'écria: Hurrah! Partons pour l'Amérique!...

– Milady (frappée d'horreur et se laissant tomber sur le sol) - Mon Dieu, mon Dieu! et je n'ai rien entendu, et je n'ai rien remarqué!

– Le valet de chambre - Oui, Madame!... Pourquoi donc étiez-vous tout juste partie avec nos souverains pour la chasse à l'ours quand les tambours ont battu pour le départ?... Vous n'auriez pas dû, vraiment, manquer un si beau spectacle, vous auriez dû voir à l'heure où la rumeur du tambour annonça qu'il était l'heure, vous auriez dû voir les orphelins éplorés poursuivant de leurs cris un père encore vivant, une mère folle de douleur précipitant sur la pointe des baïonnettes son enfant encore à la mamelle, les couples de fiancés séparés à coups de sabre, des hommes à la barbe grise saisis par le désespoir et finissant par jeter leurs béquilles derrière les jeunes qu'ils voyaient partir pour le Nouveau Monde... Et le roulement retentissant du tambour au milieu de cette scène pour empêcher le Tout-Puissant d'entendre la voix de notre prière...

– Milady (se levant, très émue) - Emportez ces pierres; elles font entrer les flammes de l'enfer dans mon cœur. (La voix plus douce, s'adressant au valet de chambre) Calme-toi, pauvre vieux homme! Ils reviendront. Ils reverront leur pays.

– Le valet de chambre (la voix forte, avec feu) - Oui, par le Ciel, ils reviendront... Arrivés à la porte de la ville, ils se sont retournés et nous ont crié: Que Dieu soit avec vous, femmes et enfants!... et vive notre glorieux monarque ... Nous nous reverrons au jour du Jugement dernier ..."

– Milady (parcourant la pièce à grands pas) - Effroyable, épouvantable! ... et on voulait me faire croire, à moi, que j'avais séché toutes les larmes du pays ... Mes yeux s'ouvrent maintenant d'une façon effrayante... Va, toi... va, et dis à ton maître que j'irai le remercier en personne! (Le valet de chambre veut sortir, elle jette une bourse d'or dans son chapeau) Tiens, prends cela pour m'avoir dit la vérité...

– Le valet de chambre (jetant avec mépris la bourse sur la table) - Joignez cela au reste! (Il sort)

Source :
Friedrich Schiller, Kabale und Liebe, 1784.

Traduction :
Intrigue et amour, Kabale und Liebe, texte traduit et présenté par Robert d'Harcourt, professeur à l'Institut catholique de Paris, Paris, 1930, p. 32-34.
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