Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
ALLEMAGNE - 1795














Sommaire

__Emmanuel Kant : Projet de paix perpétuelle


Le philosophe Emmanuel Kant (1724-1804), professeur à l'université de Königsberg (Prusse), est considéré comme celui qui a mené à son terme l'élaboration de la philosophie de la liberté, que la Révolution de 1789 avait laissée inachevée. En 1794, Kant s'attira les foudres du gouvernement prussien: il n'aurait pas respecté la doctrine chrétienne.

L'un de ses ouvrages les plus fameux et retentissants fut son Projet de paix perpétuelle (1795), sujet déjà introduit au cours du même siècle par un Français, l'abbé de Saint-Pierre. Le texte de Kant suscita immédiatement de nombreuses réactions et amorça un long débat, encore vivace après le tournant du siècle. Le texte fut publié en octobre 1795, peu de temps après la paix de Bâle, conclue entre la France révolutionnaire et la Prusse. Tout homme averti avait pressenti que le but de cette paix n'était pas réellement d'établir la paix, mais de répondre au souci de la Prusse d'avoir les mains libres en Pologne, et au souci de la République française de se défaire de son ennemi, l'Autriche des Habsbourg, dans le sud de l'Allemagne, et le nord de l'Italie. Kant, jugeant que l'expérience de la République risquait d'être un échec si la guerre continuait, écrivit la Paix perpétuelle pour montrer la voie qu'aurait dû suivre la philosophie révolutionnaire des droits de l'homme.

Premier article définitif pour la paix perpétuelle

La Constitution civile de chaque Etat doit être républicaine.

La seule Constitution qui résulte de l'idée du pacte social, sur lequel doit se fonder toute bonne législation d'un peuple, est la Constitution républicaine (1).

Elle seule est établie sur des principes compatibles:

1. avec la liberté qui convient à tous les membres d'une société, en qualité d'hommes;

2. avec la soumission de tous à une législation commune, comme sujets; et enfin,

3. avec le droit d'égalité, qu'ils ont tous, comme membres de l'Etat.

Il n'y a donc que cette Constitution qui, relativement au droit, serve de base primitive à toutes les Constitutions civiles; reste à savoir si elle est aussi la seule qui puisse amener une paix perpétuelle. Or en examinant la nature de cette Constitution, je trouve, qu'outre la pureté de son origine qui tient à l'idée même du droit, elle promet aussi les plus heureux effets et peut seule nous faire espérer une pacification permanente. Voici de quelle manière.Up

Suivant le mode de cette Constitution, il faut que chaque citoyen concoure, par son assentiment, à décider la question: l'on fera la guerre ou non. Or décréter la guerre, n'est-ce pas, pour des citoyens, décréter contre eux-mêmes toutes les calamités de la guerre: à savoir, de combattre en personne; de fournir de leurs propres moyens aux frais de la guerre; de réparer péniblement les dévastations qu'elle cause; et pour comble de maux, de se charger enfin de tout le poids d'une dette nationale, qui rendra la paix même amère et ne pourra jamais être acquittée, puisqu'il y aura toujours de nouvelles guerres. Certes l'on se gardera bien de précipiter une entreprise aussi hasardeuse. Au lieu que dans une Constitution où les sujets ne sont pas citoyens de l'Etat, c'est-à-dire qui n'est pas républicaine, une déclaration de guerre est la chose du monde la plus aisée à décider; puisqu'elle ne coûte pas au chef, propriétaire et non pas membre de l'Etat, le moindre sacrifice de ses plaisirs de la table, de la chasse, de la campagne, de la cour, etc. Il peut donc résoudre une guerre, comme une partie de plaisir, par les raisons les plus frivoles et en abandonner avec indifférence la justification, qu'exige la bienséance, au corps diplomatique, qui sera toujours prêt à la faire.
[…]

L'idée d'un droit cosmopolite

Les liaisons plus ou moins étroites, qui se sont établies entre les peuples, ayant été portées au point qu'une violation de droits commise en un lieu est ressentie partout, l'idée d'un droit cosmopolite ne pourra plus passer pour une exagération fantastique du droit; elle est le dernier degré de perfection nécessaire au code tacite du droit civil et public; car il faut que ces systèmes conduisent enfin à un droit public des hommes en général, vers lequel on ne peut se flatter d'avancer sans cesse que moyennant les conditions indiquées.
__________
(1) La liberté légale et par conséquent extérieure n'est pas, comme on la définit d'ordinaire, la faculté de faire tout ce qu'on veut, pourvu qu'on ne nuise pas à autrui. Elle consiste à n'obéir qu'à des lois auxquelles j'ai pu donner mon assentiment. De même, l'égalité légale dans un Etat est le rapport des citoyens entre eux, suivant lequel l'un ne saurait obliger l'autre juridiquement, sans que celui-ci ne se soumette aussi à la loi de pouvoir être obligé à son tour de la même manière. Le principe de la soumission aux lois, étant déjà compris sous l'idée d'une Constitution en général, ne demande pas d'explication particulière.

L'inviolabilité de ces droits innés et imprescriptibles se manifeste plus glorieusement encore, lorsqu'on se représente l'homme en relation avec des êtres d'une nature supérieure, comme citoyen d'un monde d'intelligences. - Car, en commençant par ma liberté, les lois de Dieu même, qui ne peuvent m'être révélées que par la raison, ne sont obligatoires pour moi qu'autant que j'ai pu concourir à leur formation, puisque je ne parviens à connaître la volonté de Dieu que par la loi que ma propre raison impose à ma liberté, en m'élevant au-dessus de la nécessité des lois de la nature. Quant au principe d'égalité, quelque relevée que soit la nature d'un être, fût-il le plus grand après Dieu (comme le grand Aeon des Gnolitiques), si je fais mon devoir dans le poste qui m'est assigné, comme lui dans le sien, il n'y a pas de raison pour laquelle j'ai uniquement l'obligation d'obéir et lui, le droit de commander. Ce qui fait que le principe d'égalité n'est pas applicable à nos relations avec Dieu, c'est que de tous les êtres, il est le seul qu'on ne puisse pas se représenter soumis au devoir.

S'agit-il du droit d'égalité commun à tous les citoyens, en qualité de sujets? Pour décider si l'on peut tolérer une noblesse héréditaire, il suffira de demander: la prééminence du rang, accordée par l'Etat, doit-elle être antérieure au mérite, ou le mérite doit-il l'être au rang? Or, il est évident que si la dignité tient à la naissance, le mérite sera incertain, et par conséquent, il vaudrait tout autant accorder le commandement à un favori sans aucun mérite; ce qui ne saurait jamais être décrété par la volonté universelle du peuple dans le pacte social, unique fondement de tous les droits. Car si la naissance donne la noblesse, elle ne donne pas, pour cela, la noblesse de l'esprit et du cœur. Il en est tout autrement de la noblesse ou de la dignité attachée aux magistratures, que le mérite seul peut obtenir. Le rang n'y tient pas à la personne, mais au poste, et ce genre de noblesse n'altère pas l'égalité, parce qu'en quittant le poste, on renonce au rang qu'il donnait, pour rentrer dans la classe du peuple.

Source et traduction française :
Projet de paix perpétuelle, essai philosophique par Emmanuel Kant, traduit de l'allemand avec un nouveau supplément de l'auteur, Königsberg, 1796, éd. Frédéric Nicolovius. Extrait du , p. 21-26, 47.
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