Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
ITALIE - 1955














Sommaire

__Piero Calamandrei (1885-1956) : A propos de la Constitution de 1947 : La liberté reconquise et toujours à reconquérir

_1996 – L’instruction civique, un savoir à conquérir


Né à Florence en 1885, professeur de droit de la procédure civile, farouche opposant au régime fasciste, Piero Calamandrei fut l'un des rédacteurs les plus actifs de la Constitution de 1947. En 1955, s'adressant aux jeunes de Milan, il situe dans le temps ce travail sur la Constitution et donne de celle-ci une interprétation progressiste.

On peut considérer comme une mise en œuvre de cette interprétation progressiste les articles ci-dessous de la circulaire de 1996 du ministère de l'Education nationale, consacrés à l'éducation à la citoyenneté.

Selon l'article 34, "les élèves doués et méritants, même s'ils sont dépourvus de moyens de subsitance, ont le droit d'atteindre aux plus hauts degrés des études". Et s'ils n'ont pas d'argent? Il existe dans notre Constitution un article, le plus important de tous et le plus contraignant pour nous qui prenons de l'âge mais surtout pour vous, les jeunes, qui avez toute la vie devant vous: "Il appartient à la République d'écarter les obstacles d'ordre économique et social qui, limitant la liberté et l'égalité des citoyens, s'opposent au plein épanouissement de la personne humaine et à la participation effective de tous les travailleurs à l'organisation collective, économique et sociale du pays." [Il appartient à la République] d'écarter les obstacles qui s'opposent au plein épanouissement de la personne humaine, et donc de donner à tous un emploi, un juste salaire, une éducation et de rendre à tous les hommes leur dignité d'être humain. Ce n'est qu'à cette condition que nous pourrons dire que le premier article, "l'Italie est une république démocratique fondée sur le travail", est devenu une réalité. En effet, si la possibilité de travailler, d'étudier et de tirer avec certitude de son travail les moyens de vivre en être humain n'est pas donnée à chacun, non seulement nous ne pourrons pas dire que notre république est fondée sur le travail, mais nous ne pourrons pas non plus la qualifier de démocratique, parce qu'une démocratie où l'égalité n'est que de droit et pas de fait n'est qu'une démocratie formelle. Ce n'est pas une démocratie dans laquelle tous les citoyens peuvent véritablement contribuer, de leur mieux, à la vie de la société et où toutes leurs forces spirituelles peuvent être utilisées pour contribuer à l'évolution permanente de l'ensemble de la société. Vous comprendrez ainsi que notre Constitution n'est que partiellement une réalité; elle reste encore en partie un programme, un idéal, une espérance, un engagement et une tâche à accomplir. Qu'elle est lourde, la tâche que vous avez devant vous!...Up

Pour autant, voyez-vous, la Constitution n'est pas une machine qui avance toute seule une fois lancée. La Constitution est un morceau de papier: si je la laisse tomber, elle ne bouge pas. Pour la faire évoluer, il nous faut l'alimenter tous les jours par notre engagement, notre esprit, notre volonté de tenir nos promesses et notre sens des responsabilités. C'est pourquoi l'une des atteintes à la Constitution est l'indifférence envers la politique, qui est heureusement absente de cette assistance mais qui est fréquente chez de nombreux jeunes, une sorte de maladie de jeunesse: l'indifférence. "La politique est mauvaise. Elle ne m'intéresse pas!" . Ce genre de discours évoque toujours chez moi une vieille histoire que certains d'entre vous connaissent peut-être, celle de deux émigrants, deux paysans, qui traversent l'océan sur un vieux bateau branlant. L'un d'entre eux dort dans la cale et l'autre, qui est sur le pont, se rend compte qu'une grande tempête se prépare et que la houle déstabilise le bateau. Ce paysan prend peur et demande à l'un des marins: "sommes-nous en danger?" Le marin réplique: "Si la tempête continue, dans une demi-heure le bateau sombrera." Le paysan descend dans la cale, réveille son ami et lui dit: "Beppe! Beppe! Beppe!" - "Qu'est-ce qui se passe?" - "Si la tempête continue, dans une demi-heure, le bateau sombrera! Et l'autre répond: "Qu'est-ce que ça peut me faire? Il n'est pas à moi!" C'est cela l'indifférence à la démocratie...

Je me souviens des premières élections qui ont suivi la chute du fascisme, le 6 juin 1946. Ce peuple qui, depuis vingt-cinq ans, était privé de sa liberté civile et politique, allait pour la première fois voter après une période d'horreur, de chaos, de guerre civile, de luttes, de conflits et d'incendies. J'étais alors à Florence, mais la même chose s'est produite ici, je me rappelle ces files de gens disciplinés devant les isoloirs, disciplinés et heureux parce qu'ils avaient l'impression d'avoir retrouvé leur liberté, par ce vote, par cette opinion de la collectivité qu'ils exprimaient, par ce sentiment de s'appartenir, de posséder leur propre pays, notre pays, notre patrie et notre terre. Nous votions pour décider nous-mêmes de notre destinée et de celle de notre pays.

C'est pourquoi vous, les jeunes, devez donner à la Constitution votre esprit et votre jeunesse, la faire vivre, vous l'approprier, l'investir de votre sens et de votre conscience civiques, et vous rendre compte que c'est là une des joies de la vie, que personne n'est seul au monde et que nous sommes nombreux à faire partie d'un tout en Italie et dans le monde.

J'ai bien peu à ajouter. Dans cette Constitution, que vous allez entendre commenter au cours des conférences qui vont suivre, se trouve toute notre histoire, tout notre passé, toutes nos souffrances, toutes nos tragédies et toutes nos gloires. Toute cette histoire a débouché sur ces articles qui, pour qui veut l'entendre, se font l'écho de voix lointaines.Up

Lorsque je lis à l'article 2: "l'accomplissement des devoirs imprescriptibles de la solidarité politique, économique et sociale", ou à l'article 11: "L'Italie répudie la guerre comme atteinte à la liberté des autres peuples" (la patrie italienne parmi les autres patries), j'entends la voix de Mazzini! Lorsque je lis à l'article 8: "toutes les confessions religieuses sont également libres devant la loi", j'entends la voix de Cavour! Lorsque je lis à l'article 5: "la république, une et indivisible, reconnaît et favorise les autonomies locales", j'entends la voix de Cattanéo! Lorsque je lis à l'article 52 à propos de l'armée: "l'organisation des forces armées s'inspire des forces démocratiques de la république, l'armée du peuple", j'entends la voix de Garibaldi! Enfin, lorsque je lis à l'article 27: "la peine de mort n'est pas admise , j'entends, chers étudiants de Milan, la voix de Beccaria!

De grandes voix et de grands noms, qui viennent de loin et qu'accompagnent aussi des noms plus humbles et des voix plus proches. Combien de sang et combien de souffrances pour arriver à cette Constitution!

Derrière chaque article de la Constitution, vous pouvez voir des jeunes comme vous qui sont morts en combattant, fusillés, pendus, torturés, affamés jusqu'à la mort dans les camps de concentration, morts en Russie, en Afrique, dans les rues de Milan, dans celles de Florence, et qui ont donné leur vie pour que la liberté et la justice puissent être écrites sur ce morceau de papier.

C'est pourquoi quand je vous ai dit que c'était un morceau de papier mort, ce n'était pas vrai, c'est un testament, le testament de centaines de milliers de morts. Si vous voulez faire un pèlerinage à l'endroit où est née notre charte constitutionnelle, allez dans les montagnes où les combattants de la liberté sont morts, allez dans les prisons où ils ont été détenus, dans les camps où ils ont été pendus, partout où un Italien est mort pour sauver la liberté et la dignité, allez-y en pensée, vous les jeunes, parce que c'est là qu'est née notre Constitution.

1996 ­ L'instruction civique : un savoir à conquérir

Extraits de la directive no 58 du 8 février 1996 du ministère de l'Education nationale

Article 1er - Les buts spécifiques de l'instruction civique sont poursuivis, d'une part, par une activité didactique et pédagogique générale dans toutes les disciplines, les activités extrascolaires et les différents aspects de la vie scolaire, avec une souplesse liée à l'autonomie de chaque école, et d'autre part par un cours spécial […]

Article 2 - Les programmes d'instruction civique du secondaire doivent être révisés pour être adaptés aux objectifs de l'article 1er, et les initiatives de l'article 3 doivent être soutenues et réalisées dans le cadre des projets éducatifs des établissements scolaires […]

Article 3 - Les projets pédagogiques des établissements scolaires garantissent les conditions, l'espace et le rythme adaptés aux différentes disciplines […] et dans le cadre de l'expérience de la participation et de l'exécution des propositions et des activités pédagogiques et didactiques pouvant aider les jeunes à relever les défis de notre époque […] .
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