Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
LETTONIE - 15 décembre 1983














Sommaire

__Gunars Astra : La justice et les droits de l'homme bafoués


Gunars Astra (1931-1988) n'était ni un homme politique, ni un écrivain. Il travaillait dans une grande usine d'électrotechnique de Lettonie et, parce qu'il n'avait pas hésité à exprimer ses opinions, passa vingt ans en déportation. Il fut libéré le 1er février 1988 grâce à la pression de ses parents et de son entourage.

Lors de son dernier procès, le 15 décembre 1983, Gunars Astra montra à quel point les droits de l'homme n'étaient en rien respectés. Après avoir traité de sujets qu'on taisait alors, la russification de la Lettonie dans les années 70-80, la perte de l'indépendance en 1940, il aborde, dans l'extrait ci-dessous, ce problème des droits de l'homme en Lettonie. Son discours, diffusé d'abord illégalement, toucha beaucoup de monde et, lors des premières réformes de Gorbatchev, servit de pierre angulaire à la renaissance de la démocratie. Gunars Astra mourut en 1988, trois ans avant la proclamation de l'indépendance de la Lettonie. Son nom et son exemple méritent, en Lettonie et au-delà, de rester dans toutes les mémoires.

Je suis né à une époque marquée par des événements tragiques et c'est peu dire qu'elle a été difficile. J'ai grandi dans cette atmosphère et au fur et à mesure que j'avançais en âge, j'ai pris l'habitude d'analyser, de faire preuve d'esprit critique, de comparer et d'en tirer ensuite mes propres conclusions. Je suis né assez tôt pour avoir conscience de ces événements tragiques, mais pas assez tard pour qu'un sentiment aveugle de crainte n'étouffe en moi toute pensée et toute émotion.

J'ai commencé à travailler très jeune. A 25 ans, j'étais déjà le chef adjoint du plus grand département de l'usine électrotechnique d'Etat (VEF), qui employait deux mille personnes. Mon origine sociale est attestée par la déclaration du procureur, selon lequel mon "crime" n'a pas de "base sociale". J'ai donc ensuite gravi peu à peu les échelons de la hiérarchie professionnelle - sur le plan administratif et idéologique - et j'ai pu me familiariser avec les mécanismes internes de ce processus. On a essayé de me persuader d'entrer au parti communiste en me disant que je devais "mûrir politiquement".
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Le 10 décembre, le monde entier a célébré le 35ème anniversaire de la promulgation de la Déclaration des droits de l'homme(1). Cette déclaration stipule notamment que "tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit". Le Gouvernement soviétique, qui a engagé des poursuites à mon encontre, a déclaré que l'Union soviétique avait pleinement mis en œuvre les prescriptions de cette déclaration. S'il en est ainsi, pourquoi suis-je aujourd'hui traduit en justice? Je n'ai rien fait d'autre qu'exercer personnellement ces droits dont tout homme peut se prévaloir.

Dans l'exposé des chefs d'accusation, on trouve les expressions suivantes: "concoctions diffamatoires"; "a calomnié la politique de l'Union soviétique"; "[…] a tenu des propos antisoviétiques". Qu'est-ce que cela signifie? Il faudrait se donner la peine de réfuter chacune de ces accusations si l'on estime qu'elles ont de l'importance. Au lieu de démontrer que ces assertions sont fausses afin d'en neutraliser les effets, au lieu de prouver qu'il ne s'agit non pas d'information, mais plutôt de désinformation, on se contente de les dissimuler. On persécute ceux qui professent ces idées comme ceux qui les diffusent et on crée ainsi une curiosité excessive, à leur sujet, en cédant au goût du sensationnalisme.

On m'a dit que ce livre était interdit. Comment puis-je savoir ce qui est interdit et ce qui ne l'est pas? Le Vatican publie et tient régulièrement à jour la liste des livres qu'il met à l'index (Index Librerum Prohibitorum). On pourrait éviter de se mettre dans la situation où je me trouve en ce moment en achetant et en lisant une édition récente de cette liste si elle était vendue dans les kiosques à journaux. Or, il apparaît que toute personne est désormais tenue d'acquérir une qualification supplémentaire - l'aptitude à l'autocensure -, mais où puis-je acquérir cette qualification? Je ne peux être guidé que par une seule considération: si ces informations sont introuvables, ou si elles existent dans des sources soviétiques mais en ayant été déformées, il faut en conclure qu'elles sont pernicieuses et criminelles. C'est ridicule. Et je n'en dirai pas plus.

Toute personne a besoin de se tenir constamment au courant de ce qui se passe dans le monde qui l'entoure. Or, plus les informations qu'il reçoit sont diverses et mieux cela vaut. Il était déjà admis dans les temps anciens que, faute de connaître une opinion et l'opinion contraire, on ne pouvait pas choisir la meilleure des deux (Abdustur ex alter pars!). L'absence d'informations rend un homme incapable de juger correctement, atrophie sa faculté de penser si tant est qu'il ait réussi à la développer. Or, un homme dont la pensée est atrophiée est en état d'infériorité. On peut facilement le manipuler, en faire le jouet de ses ambitions et le réduire en esclavage. Toute certitude s'appuie sur la connaissance. Pour être capable de réfuter à bon escient les arguments de ceux qui critiquent la société, il faut d'abord savoir ce qu'ils en disent […] .Up

Pour résumer, on m'accuse d'avoir photographié des livres, d'avoir gardé les négatifs et d'en avoir remis trois à M. Freimanis(1). J'ai traduit un article et j'ai montré un livre à une autre personne. J'ai gardé deux autres livres dans mon appartement. J'ai écrit des essais à titre tout à fait personnel et je les ai gardés chez moi. J'ai enregistré des émissions radiophoniques et je les ai sauvegardées. C'est pour cela que je serai condamné. Le procureur public a demandé que le tribunal prononce un verdict de culpabilité à mon encontre, me qualifie de récidiviste particulièrement dangereux, me condamne à une peine d'emprisonnement de sept ans dans un camp à régime spécial. Je serai donc en outre déporté - bien entendu, pas en Crimée. La peine requise par le procureur public est particulièrement lourde, compte tenu de mon âge et de mon état de santé. Cette condamnation met ma vie en péril. Pourquoi une telle sévérité? Mes crimes sont-ils si graves? Il n'y a pas beaucoup de témoignages probants à mon encontre. Il n'y a eu aucun témoin à charge et c'est pourquoi aucune déposition n'a pu être reçue par le juge d'instruction. C'est cela qu'ils ne peuvent me pardonner. Je ne peux renier aucun de mes amis ni aucune de mes convictions ici, devant vous, et c'est ce que vous ne pouvez pas me pardonner!

Le procureur public a déclaré que j'avais été condamné pour avoir "commis un crime contre mon pays et ma patrie". Je ne réfuterai pas cette basse calomnie et je me contenterai de vous rappeler le dicton: "Celui qui paie les musiciens choisit la chanson."

Je suis persuadé que cette époque ne sera plus bientôt qu'un mauvais rêve et c'est ce qui me donne la force d'être ici devant vous. Notre pays a déjà prouvé qu'il pouvait endurer beaucoup de souffrances. Il est donc capable d'en surmonter bien d'autres et il survivra également à cette sombre période.

Je remercie mon épouse et ma fille, mes parents, mes amis, ainsi que tous ceux qui m'ont accordé leur soutien et leur confiance. J'exprime ma gratitude à mon avocat, M. Beljanis, pour ses bonnes intentions, ainsi qu'au procureur public qui m'a fait l'honneur de dire que je partage les vues d'André Sakharov(2) et qui a ainsi prouvé son impuissance totale.

Je vous remercie de votre attention.
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(1) Le 10 décembre 1948, l'Assemblé générale des Nations Unies a adopté au palais de Chaillot, à Paris, la Déclaration universelle des droits de l'homme, établie par la Commission des Nations Unies, créée en 1947 et présidée par Eleanor Roosevelt, veuve du président des Etats-Unis. Son principal artisan fut le juriste français René Cassin (1887-1976).
(2) Gunars Freimanis (1927-1993), poète letton, publiciste et défenseur des droits de l'homme.
(3) André Sakharov (1921-1989), physicien russe, a milité pour les libertés civiles et pour les droits de l'homme.

Source :
Edition établie d'après le texte de Gunars Astra, Les dissidents lettons, musée de l'Occupation de la Lettonie. Monographies sur le campagne lancée en 1983 par les Soviétiques pour réduire au silence les dissidents politiques dans la Lettonie occupée. Fédération mondiale des Lettons libres, Rochville, 1985 (fragments). Commentaires d'Evita Erdmane. Edition publiée par le ministère de l'Education et des Sciences de Lettonie.

Traduction :
Conseil de l'Europe.
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