Sommaire |
__Henrik Wergeland : La veille de Noël
|
Du tumulte des longues luttes politiques menées pour
faire supprimer de la Constitution norvégienne l'interdiction
concernant les Juifs, le nom du poète romantique Henrik
Wergeland (1808-1845) émerge distinctement. Deux recueils
de ses poèmes engagés eurent une influence notable:
Joden (Le Juif, 1841) et Jodingen (La Juive, 1844). Ce qui n'empêcha
pas l'"article juif" de lui survivre encore pendant
six années. Le poème de Wergeland que l'on trouvera
ci-après sert encore aujourd'hui à forger dans l'esprit
des Norvégiens une conception non discriminatoire et non
exclusive du droit d'entrée et de résidence dans
leur royaume.
|
C'est dans la tourmente - par une veille de Noël
Alors que la nuit immense ensevelissait le jour frêle
Qu'un vieux Juif avançait pesamment,
Dans cette contrée sauvage de la Suède - la forêt
de Tivèd
Attendu dans les villages de ce côté-ci,
Et venu de l'autre, par-delà les bois, pour la Noël,
Par bien des jeunes filles impatientes, son havresac
Empli de broches, de rubans, et de tout ce dont elles avaient
besoin
Pour les jours approchant de Noël et du Nouvel An.
Leur impatience connaissait l'incertitude, mais point la crainte,
Car jamais encore le vieux Jacob, à Noël,
Ne les avait déçues. Il était aussi régulier
que
La veille du jour elle-même. [
]
"Hululant dans les branches? N'était-ce point un
cri?...
Ah! le revoilà encore!" Le vieux Jacob sur l'instant
s'arrête;
Tous les sens en alerte, il tend l'oreille une seconde fois.
Plus rien. Car voilà la tempête qui enfle,
Et s'abat sur lui telle une cataracte, et l'engloutit.
Jacob presse l'allure. "Chut! Là encore, un bruit!"
Le bruit s'élève au-dessus du rugissement des bois.
"C'est une chouette qui me trompe en imitant le cri d'un
enfant.
Qui, par un temps pareil, laisserait vagabonder son petit?
La louve elle-même ne lâcherait pas ses louveteaux!" [
]
Le vieillard poursuit sa lutte contre la tourmente,
Avançant dans ses moments de rage; reprenant son souffle
Et écoutant, à genoux - dans ses moments d'accalmie.
Il se relève de nouveau, s'enfonce dans les ténèbres,
Tel un nain bêchant la terre noire.
... Il n'entend plus rien... plus rien. Le vieux Juif se met à
trembler,
Persuadé que des mauvais esprits se jouent de lui,
Et il marmonne les prières qu'il connaît.
Puis à nouveau le gémissement, tout proche, cette
fois, sûrement.
La tempête lui renfonce son propre appel
Au fond de la gorge. Mais là! Là! Voyez!
Encore dix pas! Quelque chose de sombre se meut
Sur la neige, comme si la tempête agitait une souche
Aux racines mal assurées dans le sol.
"Un bras! Ô Jehovah! C'est un enfant - mort! "
Ah, les étoiles du firmament crurent-elles, en cette nuit
noire
Par laquelle brilla au milieu d'elles l'étoile de Bethléem,
Que le bien jamais ne serait de cette Terre?
Aucune d'elle ne vit comment, alors, le vieux Jacob,
Avec autant de joie que s'il eût trouvé un trésor,
Se déchargea sur l'instant de toutes ses richesses - son
havresac
Ota son étroit manteau, en enveloppa soigneusement les
membres
De l'enfant égarée, puis se dénuda la poitrine
et posa
Sa joue froide, si froide, là tout contre, Jusqu'à ce que son propre battement de cur la réveille.
Alors il se redressa. Mais où aller, maintenant? [
]
Mais comment trouver une maison dans la solitude de Tivèd
Par une nuit pareille, quand nul ne se risquerait à allumer
une bougie?
A mi-parcours de la forêt il y avait une chaumine solitaire
Dont le toit bas ne se distinguait pas de la neige
Ni les murs gris du roc nu.
Et comme par miracle voilà qu'il s'était arrêté
devant.
Là, à bout de forces, il s'effondra.
Et bien de la neige tomba avant qu'il trouve la force
De se traîner avec son fardeau jusqu'au seuil.
Là, il frappa doucement - l'enfant dormait.
Il s'aperçut alors qu'il avait perdu son havresac:
Il n'avait plus rien à offrir aux braves gens
Qui allaient ouvrir la porte en hâte,
Pressés de lui offrir l'hospitalité.
Hélas, Bien des fois dut-il frapper avant d'obtenir une
réponse:
"Au nom de Notre Seigneur, qui frappe à la porte par
une nuit pareille?"
"C'est moi, le vieux Jacob. Me reconnaissez-vous?
Le vieux Juif!"
"Juif!" retentit alors le cri paniqué
D'un homme et d'une femme.
"Alors reste dehors.
Nous ne pouvons rien t'acheter.
Tu nous apporterais le malheur dans la maison,
Car le soir de Sa naissance, tu t'es détourné de
lui!"
"Moi?"
"Oui, toi et ton peuple - voilà le péché
Que vous devez expier, pour des milliers de générations"
"Hélas! Le chien lui-même est à l'abri
cette nuit!"
"Le chien, oui, Mais pas de Juif dans une maison chrétienne!" [
]
"Oh, Seigneur Jésus! C'est le vieux Juif! Il est
encore assis là! "
S'écria l'homme en regardant par la fenêtre au matin.
"Eh bien, chasse-le! Après tout, c'est Noël,
aujourd'hui!"
L'interrompit sa femme. "Regarde-le, ce rapace de Juif,
Comme il serre son baluchon sur sa poitrine!"
"Il nous importune encore avec ses marchandises,
A fixer comme ça notre fenêtre,
Comme si nous avions de l'argent pour acheter quoi que ce soit!"
"Je jetterais bien un petit coup d'il à ce qu'il trimbale,
moi... "
"Allez, Juif, montre voir un peu... "
Le couple sortit de la maison. Ils virent la lueur dans ses yeux,
figée par le froid.
Ils devinrent encore plus pâles que lui et s'écrièrent,
terrifiés:
"Oh Seigneur, Seigneur, quel malheur nous frappe!"
Le remords les faisait trembler. Ils le redressèrent;
Le baluchon suivit; puis le manteau se défit.
Là, les bras agrippés autour du cou du vieux Juif,
Pendait Margretha, leur propre enfant, aussi morte que lui.
Aucun éclair, aucune vipère ne frappent aussi vite
Que la douleur et l'horreur saisirent le couple.
La neige n'était pas aussi blanche que le père;
La tempête ne gémissait pas plus fort que la mère.
"Oh, Dieu nous a punis. Ce n'est pas la tempête,
Qui a tué notre enfant; mais notre propre cruauté!
C'est en vain, hélas, que nous aussi
Nous frapperons à la porte de miséricorde,
Comme lui a frappé à la nôtre
Vainement"... [
]
"Elle n'est plus nôtre, pleurait-elle,
Car par sa mort il a acheté notre enfant.
Nous n'osons pas lui reprendre notre petite Gretha;
Elle doit maintenant supplier Notre Seigneur Jésus
D'intercéder en notre faveur, car auprès de son
Père
Le pauvre Juif va porter plainte..."
|
Source :
Henrik Wergeland, Poems, traduits en anglais par G.M. Gathorne-Hardy, Jethro Bithell et I. Gröndal, Gyldendal Norsk Forlag, Oslo/Hodder & Stoughton Ltd, Londres, 1929.
Traduction :
Traduction anglaise du poème "Juleaftenen", paru initialement dans Joden en 1841, par I. Grendal. Traduction française d'après la traduction anglaise.

|
|