Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
POLOGNE - 1er juillet 1945














Sommaire

__Le testament de la Pologne combattante


Organe des autorités législatives subordonnées au gouvernement en exil de Londres et établi secrètement dans la Pologne occupée par l'Allemagne et l'URSS, le Conseil de l'unité nationale publia ce texte alors que le gouvernement provisoire établi à Moscou était reconnu par la coalition antinazie et qu'une injuste accusation de collaboration avec les troupes allemandes était lancée contre lui.

Son premier but était de permettre aux millions de membres actifs de l'Etat clandestin (par exemple les soldats qui se sont battus pendant l'insurrection de Varsovie et dans les autres batailles contre les nazis) de sortir le Conseil de la clandestinité et de le faire participer publiquement aux élections législatives prévues pour l'automne 1945. Le deuxième était de faire connaître les vues réelles de la société polonaise dont l'Europe ne recevait qu'une image déformée par la propagande communiste. Malgré la diversité des tendances des auteurs - des démocrates-chrétiens nationaux aux socialistes -, le testament, d'une seule voix, affirma les concepts de la politique polonaise: droit à l'autodétermination, traditions démocratiques de l'Etat et appartenance à l'Europe.

Le programme de la démocratie polonaise

Dans sa lutte contre les partis polonais qui représentaient la majorité écrasante de la nation, la propagande soviétique n'a cessé de recourir au slogan de "démocratie", en accusant d'esprit réactionnaire tous les Polonais qui luttent pour une indépendance authentique du pays. Nous estimons donc nécessaire de définir avec précision ce que nous entendons par démocratie. En effet, tout donne à penser qu'il existe une divergence fondamentale entre la notion de démocratie en Europe occidentale et celle qui prévaut en Europe en l'Est.

Selon la nation polonaise, par démocratie, on entend:

1. 1. la liberté de choisir le système sociopolitique et la conception de la vie qui en résulte, tels qu'ils ont été légués à l'ensemble de la nation;

2. les libertés telles qu'elles ont été définies à juste titre parla Charte atlantique: liberté de vivre en étant affranchi de la peur et de la faim, liberté de parole et liberté d'opinion;Up

3. l'égalité des droits pour tous les groupes politiques - qu'ils soient conservateurs ou radicaux et progressistes - s'ils n'abusent pas de la liberté d'association pour semer l'anarchie, ou pour imposer de force leurs vues aux autres;

4. le respect de la règle de la majorité, choisie par la voie d'élections libres (répondant à tous les critères démocratiques);

5. la primauté du droit, le respect de la loi et le maintien de l'ordre, l'instauration d'un Etat de droit dont les règles doivent être tout autant respectées que les libertés civiles;

6. la justice, fondée sur une perception commune du bien et qui doit être un droit reconnu à l'ensemble de la classe ouvrière et à la nation - le droit pour quiconque de vivre dans des conditions qui lui assurent non seulement sa subsistance matérielle, mais également l'épanouissement global de ses facultés créatrices;

7. un système de sécurité collective où tous les pays renoncent au recours à la force et se soumettent aux décisions d'instances internationales créées en vertu des règles objectives du droit international;

8. la reconnaissance et la protection de l'égalité des droits entre les petites et les grandes nations, afin de juguler à jamais toute tentative d'hégémonie des grandes puissances et de mettre un terme à la division du monde en zones soumises à leur influence […];

Clôturant aujourd'hui la glorieuse période de la lutte clandestine conduite par les partis démocratiques polonais pour faire triompher les principes de la démocratie, le Conseil de l'unité nationale tient à léguer aux générations futures le programme de la démocratie polonaise, fondé sur les principes ci-dessus - programme qu'il convient de considérer comme les dernières volontés et le testament de la Pologne combattante.

Ce programme exige:

1. le retrait de l'armée soviétique et de la police politique russe du territoire de la Pologne;

2. l'arrêt des répressions politiques, qui devra se traduire par:

a. la libération des [seize personnes] condamnées et incarcérées à la suite du procès de Moscou(1);

b. l'amnistie des prisonniers politiques, de tous les soldats de l'AK (l'ArméeUp polonaise de l'Intérieur) et des unités dites du "maquis";

c. le retour des Polonais déportés en Russie et la liquidation des camps de concentration, qui rappellent les tristes méthodes utilisées par le totalitarisme nazi;

d. l'abolition du système policier, incarné par l'existence du ministère dit de la "Sécurité [publique]";

3. l'unification et l'indépendance de l'armée polonaise;

4. l'arrêt des ravages économiques provoqués par les autorités d'occupation;

5. la participation de tous les partis démocratiques polonais aux élections répondant à tous les critères démocratiques;

6. l'indépendance de la politique étrangère polonaise;

7. l'autodétermination complète - sur les plans local, social, économique, culturel et éducatif;

8. la nationalisation des biens appartenant au grand capital et la répartition équitable des richesses du pays;

9. la cogestion et l'octroi d'un droit de regard des masses laborieuses sur toute l'économie, la création de conditions matérielles leur permettant d'assurer la subsistance de leurs familles et leur propre développement culturel;

10. la possibilité accordée à la classe ouvrière de lutter pour ses droits dans des syndicats libres;

11. la mise en œuvre équitable de la réforme agraire et le contrôle, par la nation, des modalités d'exécution du règlement de la question de la restitution des territoires de l'Ouest et de la Prusse orientale;

12. la création d'un système d'enseignement public et démocratique fondé sur les principes moraux et spirituels de la civilisation occidentale et polonaise.

En annonçant qu'ils lutteront ouvertement pour faire triompher ce programme sur la scène politique, les partis démocratiques du Conseil de l'unité nationale (CUN) expriment l'espoir que le Gouvernement provisoire d'unité nationale (GPUN) œuvrera en faveur de la démocratisation de la Pologne, en s'efforçant d'éliminer les divergences et de régler les litiges qui ont divisé jusqu'à présent les différents secteurs de la société polonaise.

Tant que cet effort ne se manifestera pas par des actions concrètes, il n'y aura aucune détente interne possible et beaucoup d'anciens résistants resteront dans la clandestinité, non pas parce qu'ils auront, des intentions hostiles vis-à-vis du gouvernement, mais tout simplement, parce qu'ils craindront pour leur vie même […].

La nation polonaise fait partie de la grande famille des pays d'Europe orientale, plus particulièrement des pays slaves de la partie ouest de cette région, avec lesquels elle est liée pour des raisons tant géopolitiques qu'historiques, et elle souhaite resserrer très étroitement ces liens afin de former avec eux une communauté politique, économique et culturelle.

Nous exprimons l'espoir qu'il sera possible de parvenir à un accord fondé sur les principes énoncés ci-dessus; c'est alors seulement que l'on mettra fin à jamais à l'antagonisme russo-polonais, dont la source remonte à la politique réactionnaire tsariste, en le remplaçant par le respect mutuel, la confiance et l'amitié, dans l'intérêt des deux nations, de l'Europe et de tous les pays démocratiques du monde.

Conseil de l'unité nationale

1er juillet 1945
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(1) Les régiments du NKVD stationnés en Pologne jusqu'au printemps 1947 ont, dans un premier temps, "nettoyé" les zones qui se trouvaient à l'arrière de la ligne de front soviétique, en supprimant les structures mises en place par la Pologne résistante. Le NKVD avait notamment créé ses propres camps d'internement en Pologne, souvent sur l'emplacement des anciens camps nazis, où ils détenaient les politiciens et les soldats de la Pologne résistante (Armée polonaise de l'Intérieur - AK - et autres formations de la résistance - "Ies soldats du maquis"). Des unités de l'Armée rouge ont conservé des bases sur le territoire polonais jusqu'en 1993, date où les derniers soldats russes ont quitté la Pologne.

Source :
Edition établie d'après Rzeczpospolita Polska, année V, no 6 (159), Varsovie, 6 juillet 1945 (extrait envoyé par A.K. Kunert), sous la direction de M. i J. Zaryn, avec le concours du professeur A. Sucheni-Grabowska.

Traduction :
Conseil de l'Europe.
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