Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
SLOVAQUIE - octobre 1987














Sommaire

__Proclamation sur la déportation des Juifs


Après un long silence qu'expliquent à la fois l'exode des intellectuels slovaques au cours de deux vagues - 1945 et 1948 - et l'antisémitisme du pouvoir communiste, surtout après 1951, une certaine renaissance religieuse, nationale et intellectuelle se manifesta dans les années 80, en même temps qu'un affaiblissement du régime en place. A cette époque, c'est seulement dans l'émigration qu'était posé le problème juif, comme on put le voir à Toronto le 3 juillet 1987 lors de la Grande Assemblée du Congrès mondial des Slovaques.

Mais des initiatives semblables voyaient le jour dans la Slovaquie encore soumise au régime communiste. A partir de ses discussions avec des Juifs, Frantisek Miklosko, avec l'évêque slovaque Jan Chrysostom Korec et Jan Carnogursky, publia un texte, plus ferme encore que celui de Toronto, qui fut diffusé dans les milieux catholiques et reçut le soutien d'un certain nombre d'intellectuels (on peut faire la comparaison avec la Charte 77). La proclamation fut remise à la communauté juive slovaque et, grâce aux exilés, le père Anton Hlinka en particulier, aux organisations juives mondiales. Elle était signée par vingt-quatre opposants au totalitarisme soviétique et, soutenue par les radios étrangères, eut un très large écho, malgré le refus du pouvoir communiste de la diffuser et la campagne menée contre les signataires.

Ce sont non seulement les hommes, mais également les nations, qui ont une conscience et le passé est toujours vivant devant cette conscience.

Ils sont dotés du libre arbitre, qui leur permet de choisir de faire le bien ou le mal, mais ils ont aussi leur conscience qui approuve le bien et condamne le mal.

Nous avons toutes ces notions présentes à l'esprit lorsque nous pensons à ce qui est survenu à nos concitoyens et à nos frères d'origine juive au cours de la seconde guerre mondiale. Il y a quarante-cinq ans, des dizaines de milliers de Juifs - hommes, femmes, enfants et vieillards - ont été déportés de Slovaquie au mépris de toute loi. Ces déportations ont été précédées de mesures juridiques de facto. A cet égard, il convient de mentionner l'adoption, en Slovaquie, des lois raciales de Nuremberg. Ces déportations et les autres persécutions antisémites ont été organisées par des Slovaques. La majorité de ces Juifs déportés sont morts dans les camps de concentration nazis.Up

Nous, qui appartenons aux jeunes générations, nous n'avons aucune responsabilité personnelle dans les crimes perpétrés à l'encontre de nos compatriotes juifs, pas plus que la génération des sexagénaires, qui étaient trop jeunes pendant la guerre pour participer à la vie publique. Néanmoins, le poids de ces actes inhumains pèse sur nous.

Non seulement nous les condamnons, mais nous voulons également exprimer notre profond chagrin et implorer le pardon de tous les parents des victimes de cette barbarie qui sont encore en vie ainsi que de tous les membres du peuple juif, car il n'y a encore eu à ce jour aucun responsable, parmi nos rangs, pour le faire.

Nous ne chercherons pas à minimiser cette déclaration où nous exprimons notre douleur et notre repentir en analysant des circonstances historiques d'alors et le passé de notre pays. Nous laisserons aux historiens le soin d'évaluer impartialement l'absurdité globale de la situation de la Slovaquie sur la scène internationale à cette époque-là - situation où l'on a cédé à la violence, où il y a eu des pressions intolérables qui ont limité notre liberté d'action. De même, nous ne chercherons pas à évoquer les protestations et les actions des représentants de l'Eglise qui se sont élevés contre les persécutions de nos compatriotes juifs. Nous ne voulons pas non plus nous attarder sur l'aide offerte par beaucoup de nos compatriotes à nos frères juifs, qui étaient pourchassés de manière inhumaine. Nous laissons tout cela à l'histoire qui en jugera car, en aucun cas, nous ne voulons détourner l'attention du seul mobile de cette proclamation, du seul mobile qui nous inspire aujourd'hui: notre profond chagrin et le désir d'être absous de tout ce qui s'est passé, de tout ce qui est survenu à nos concitoyens et à nos frères juifs, dont la plupart ont été déportés, au mépris de toute loi, et ont été exterminés dans les camps de concentration.

Nous ne pouvons que pleurer les morts et ceux d'entre nous qui croient en Dieu peuvent prier pour eux, mais il nous reste cependant à implorer le pardon de ceux de leurs parents qui sont encore en vie et des autres membres du peuple juif dans le monde entier au nom de notre religion que nous essayons de mettre en pratique et dont les racines, qui plongent dans l'Ancien Testament, sont communes avec celles du peuple d'Israël.

L'absence d'un mémorial qui nous rappelle la plus grande tragédie collective de notre histoire nous a également conduits à faire cette proclamation. De même, les synagogues, qui étaient les centres de la vie religieuse des communautés juives de Slovaquie, et les cimetières juifs sont en piètre état et disparaissent peu à peu.

Les mesures antisémites que nous avons évoquées et, par-dessus tout, la déportation des citoyens juifs de Slovaquie bafouent les principes sur lesquels nous souhaiterions fonder l'avenir de la société dans notre pays: égalité de toutes les races, primauté du droit, tolérance, liberté d'expression, démocratie et amour du prochain. Dans l'espoir que cet avenir deviendra une réalité pour tous les hommes et toutes les nations, nous demandons au peuple juif, face au monde entier, de prendre acte de cette proclamation où nous avons exprimé nos convictions les plus profondes.

Octobre 1987

Signataires :
Dominik Tatarka, Hana Ponicka, Jozef Jablonicky, Frantisek Miklasko, Jan Carnogursky, Vincent Hloznik, Jozef Hnilicky, Eva Trizuljakova, Roman Berger, Vladimir Haviar, Milan Rufus, Alojz Gabaj, bp Jan Chyzostom Kores, Martin M. Simecka, Vladimir Jukl, Helena Gondova, Jan Langos, Daniel Fischer, Marko Huba, Ladislav Carny, Milan Bockay, Miro Bazlik, Eugen Suchon, Katarina Lazarova.

Source :
Edition établie d'après les archives personnelles de M. Lauko, sous la direction de R. Letz; publiée par le Ministerstvo Skolstva a Vedy Slovenskej Republiky, section de la Coopération internationale.

Traduction :
Conseil de l'Europe.
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