Bibliothèque Jeanne Hersch - Anthololgie de textes
SUISSE - 1862














Sommaire

__Henry Dunant : A l'origine de la Croix-Rouge


C'est en "simple profane, civil, mais témoin épouvanté" (A. Kraft, président du Souvenir Henry Dunant, 1959) qu'Henry Dunant (Genève, 1828 - Herden, canton d'Appenzell, 1910) assista le 24 juin 1859 à la bataille de Solférino où s'opposèrent les troupes autrichiennes et les troupes piémontaises et françaises. Dans cette bataille difficilement gagnée par les Franco- Piémontais, Henry Dunant découvrit avec horreur à la fois le nombre des victimes, morts et blessés, et plus encore l'incapacité où se trouvèrent les responsables d'organiser le retrait et le soin des blessés. Lui-même participa aux secours immédiats, mais surtout, forma le projet à plus long terme de la création d'une association sanitaire internationale.

L'extrait ci-dessous est tiré d'Un souvenir de Solférino, petit livre qu'il écrivit en 1862 et où il raconte les atrocités de la bataille et le projet qui en sortit. Ce livre, qui provoqua beaucoup d'émotion, aida à la réussite de la Conférence de Genève de 1863 d'où naquit, le 22 août 1864, la Convention sur les blessés de guerre.

Cette convention fut révisée et remise au point en 1906. Henry Dunant reçut le prix Nobel de la paix en 1911.

Simple touriste, entièrement étranger à cette grande lutte, j'eus le rare privilège, par un concours de circonstances particulières, de pouvoir assister aux scènes émouvantes que je me suis décidé à retracer. Je ne raconte, dans ces pages, que mes impressions personnelles: on ne doit donc y chercher ni détails spéciaux, ni des renseignements stratégiques qui ont leur place dans d'autres ouvrages. Dans cette journée mémorable du 24 juin, plus de trois cents mille hommes se sont trouvés en présence; la ligne de bataille avait cinq lieues d'étendue, et l'on s'est battu pendant plus de quinze heures.

[…]

Depuis Castiglione les blessés devaient être conduits dans les hôpitaux de Brescia, de Crémone, de Bergame et de Milan, pour y recevoir enfin des soins réguliers ou y subir les amputations nécessaires. Mais les Autrichiens ayant enlevé, à leur passage, presque tous les chars du pays par leurs réquisitions forcées, et les moyens de transport de l'armée française étant très insuffisants en proportion de la masse effrayante de blessés, on fut obligé de les faire attendre deux ou trois jours, avant de pouvoir les entreposer à Castiglione où l'encombrement devint indescriptible.Up

Cette ville se transforme tout entière, pour les Français et les Autrichiens, en un vaste hôpital improvisé; déjà dans la journée du vendredi l'ambulance du grand quartier général s'y était établie, des caissons de charpie y avaient été déballés, de même que des appareils et des médicaments; les habitants ont donné tout ce dont ils pouvaient disposer en couvertures, linge, paillasses et matelas. L'hôpital de Castiglione, l'église, le cloître et la caserne San Luigi, l'église des Capucins, la caserne de la gendarmerie, ainsi que les églises Maggiore, San Giuseppe, Santa Rosalia sont remplis de blessés qui y sont entassés et couchés seulement sur de la paille; on met aussi de la paille dans les rues, dans les cours, sur les places, où l'on a établi à la hâte ici des couverts en planches, là tendu des toiles, pour préserver un peu du soleil les blessés qui arrivent de tous les côtés à la fois. Les maisons particulières ne tardent pas à être elles-mêmes occupées; officiers et soldats y sont reçus par les propriétaires les plus aisés, qui s'empressent de leur procurer tous les adoucissements qui sont en leur pouvoir; quelques-uns d'entre eux courent, tous effarés, par les rues, à la recherche d'un médecin pour leurs hôtes; d'autres vont et viennent par la ville, d'un air désolé, en demandant avec instance qu'on enlève de chez eux des cadavres dont ils ne savent comment se débarrasser. C'est à Castiglione qu'ont été portés les généraux de Ladmirault, Dieu et Auger, les colonels Broutta, Brincourt et d'autres officiers supérieurs auxquels des soins sont donnés par l'habile docteur Bertherand, qui fait, depuis le vendredi matin, des amputations à San Luigi. Deux autres chirurgiens-majors, les docteurs Leuret et Haspel, deux médecins italiens et aides-majors Riolacci et Lobstein ont appliqué des appareils et fait des pansements pendant deux jours, et ils continuent même leur pénible ministère pendant la nuit. Le général d'artillerie Auger, transporté d'abord à la Casa Morino où se trouvait l'ambulance du quartier général du corps du maréchal Mac-Mahon dont il faisait partie, a été ensuite emmené à Castiglione: cet officier si éminent a eu l'épaule gauche fracassée par un boulet de six, qui est resté enclavé, pendant vingt-quatre heures, dans la profondeur des muscles de l'aisselle: il succomba le 29 des suites de l'opération de la désarticulation du bras, nécessitée pour l'extraction de ce boulet et en raison de la gangrène qui avait envahi la plaie.

Pendant la journée du samedi, le nombre de convois de blessés devient si considérable que l'administration, les habitants et le détachement de troupes laissées à Castiglione sont absolument incapables de suffire à tant de misères. Alors commencent des scènes aussi lamentables que celles de la veille, quoique d'un genre tout différent: il y a de l'eau et des vivres, et pourtant les blessés meurent de faim et de soif, il y a de la charpie en abondance, mais pas assez de mains pour l'appliquer sur les plaies; la plupart des médecins de l'armée ont dû partir pour Cavriana, les infirmiers font défaut et les bras manquent dans ce moment si critique. Il faut donc, tant bien que mal, organiser un service volontaire, mais c'est bien difficile au milieu d'un pareil désordre, qui se complique d'une espèce de panique, laquelle vient s'emparer des habitants de Castiglione et a pour résultats désastreux d'augmenter prodigieusement la confusion, et d'aggraver, par l'émotion qu'elle leur donna, le misérable état des blessés.Up

[…]

Qu'était devenue cette ivresse profonde, intime, inexprimable qui électrisait ce valeureux combattant, d'une manière si étrange et si mystérieuse, à l'ouverture de la campagne, et lors de la journée de Solférino, dans les moments mêmes où il jouait sa vie, et où sa bravoure avait en quelque sorte soif du sang de ses semblables qu'il courait répandre d'un pied si léger?

Qu'étaient devenus, comme dans les premiers combats, ou lors de ces entrées triomphantes dans les grandes cités de la Lombardie, cet amour de la gloire et cet entraînement si communicatif, augmentés mille fois par les accents mélodieux et fiers des musiques guerrières et par les sons belliqueux des fanfares retentissantes, et ardemment aiguillonnés par le sifflement des balles, le frémissement des bombes et les mugissements métalliques des fusées et des obus qui éclatent et qui se brisent, dans ces heures où l'enthousiasme, la séduction du péril et une excitation violente et inconsciente font perdre de vue la pensée du trépas?

C'est dans ces nombreux hôpitaux de Lombardie que l'on pouvait voir et apprendre à quel prix s'achète ce que les hommes appellent pompeusement la gloire, et combien cette gloire se paie cher! - La bataille de Solférino est la seule qui, au XIX, siècle, puisse être mise en parallèle, pour l'étendue des pertes qu'elle entraîna, avec les batailles de Borodino, de Leipzig et de Waterloo. En effet, comme résultat de la journée du 24 juin 1859, on comptait en tués ou blessés, dans les armées autrichiennes et franco-sardes, 3 feldmaréchaux, 9 généraux, 1566 officiers de tous grades, dont 630 autrichiens et 936 alliés, et environ 40 000 soldats ou sous-officiers. Deux mois après il fallait joindre à ces chiffres, pour les trois armées réunies, plus de 40 000 fiévreux et morts de maladie, soit par suite des fatigues excessives éprouvées le 24 juin et les jours qui précédèrent immédiatement ou qui suivirent cette date, soit par l'influence pernicieuse du climat au milieu de l'été et des chaleurs tropicales des plaines de la Lombardie, soit enfin par les accidents provenant des imprudences que commettaient les soldats. - Abstraction faite du point de vue militaire et glorieux, cette bataille de Solférino était donc, aux yeux de toute personne neutre et impartiale, un désastre pour ainsi dire européen.

[…]Up

Mais pourquoi avoir raconté tant de scènes de douleur et de désolation, et avoir peut-être fait éprouver des émotions pénibles? Pourquoi s'être étendu comme avec complaisance sur des tableaux lamentables, et les avoir retracés d'une manière qui peut paraître minutieuse et désespérante?

A cette question toute naturelle, qu'il nous soit permis de répondre par cette autre question:

N'y aurait-il pas moyen de fonder des sociétés de volontaires de secours qui auraient pour but de donner ou de faire donner, en temps de guerre, des soins aux blessés?

Puisqu'il faut renoncer aux vux et aux espérances des membres de la Société des amis de la paix ou aux rêves de l'abbé de Saint-Pierre et aux inspirations d'un comte de Sellon; puisque les hommes continuent à s'entretuer sans se haïr, et que le comble de la gloire est, à la guerre, d'en exterminer le plus grand nombre; puisque l'on déclare, comme l'affirme le comte Joseph de Maistre, que "Ia guerre est divine"; puisque l'on invente tous les jours, avec une persévérance digne d'un meilleur but, des moyens de destruction plus terribles que ceux que l'on possède déjà, et que les inventeurs de ces engins meurtriers sont encouragés dans la plupart des Etats de l'Europe, où l'on arme à qui mieux mieux:

Pourquoi ne profiterait-on pas d'un temps de tranquillité relative et de calme pour résoudre une question d'une si haute importance, au double point de vue de l'humanité et du christianisme?

Une fois livré aux méditations de chacun, ce sujet provoquera sans doute les réflexions et les écrits de personnes plus habiles et plus compétentes; mais ne faut-il pas d'abord que cette idée, présentée aux diverses branches de la famille européenne, fixe l'attention et conquière les sympathies de tous ceux qui ont une âme élevée et un cœur susceptible de s'émouvoir aux souffrances de leurs semblables?

Des sociétés de ce genre, une fois constituées, et avec une existence permanente, demeureraient en quelque sorte inactives en temps de paix, mais elles se trouveraient tout organisées vis-à-vis d'une éventualité de guerre; elles devraient obtenir la bienveillance des pays où elles auraient pris naissance, et solliciter, en cas de guerre, auprès des souverains des puissances belligérantes, des permissions et des facilités pour conduire leur œuvre à bonne fin. Ces sociétés devraient donc renfermer dans leur sein, et pour chaque pays, comme membres du comité supérieur dirigeant, des hommes aussi honorablement connus qu'estimés. Ces comités feraient appel à toute personne qui, pressée par des sentiments de vraie philanthropie, consentirait à se consacrer momentanément à cette œuvre, laquelle consisterait: 1. à apporter, d'accord avec les intendances militaires, c'est-à-dire avec leur appui et leurs directions au besoin, des secours et des soins sur un champ de bataille au moment même du conflit; puis 2. à continuer, dans les hôpitaux, ces soins aux blessés jusqu'à leur entière convalescence.

[…]

Dans des conditions extraordinaires, comme celles qui réunissent, par exemple à Cologne ou à Châlons, des princes de l'art militaire, de nationalités différentes, ne serait-il pas à souhaiter qu'ils profitent de cette espèce de congrès pour formuler quelque principe international, conventionnel et sacré, lequel une fois agréé et ratifié, servirait de base à des sociétés de secours pour les blessés dans les divers pays d'Europe? Il est d'autant plus important de se mettre d'accord et d'adopter d'avance des mesures que lors d'un commencement d'hostilités, les belligérants sont déjà mal disposés les uns envers les autres, et ne traitent plus les questions qu'au point de vue unique de leurs ressortissants.

L'humanité et la civilisation demandent impérieusement une œuvre comme celle qui est indiquée ici; il semble qu'il y ait même là un devoir, à l'accomplissement duquel tout homme exerçant quelque influence doit son concours, et tout homme de bien au moins une pensée.

Source :
Henry Dunant, Un souvenir de Solférino, Edition du Centenaire de la bataille de Solférino, Lausanne, abbaye du Livre, 1959, p. 17, 58-61, 107-109, 119-121, 130-131.
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