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JUILLET 2004 / LE PROJET DE CONSTITUTION EUROPEENNE
__Vite, la Constitution de l'Europe !
par Valéry Giscard d'Estaing
Au cours des mois passés, nous avons trop entendu parler
des Etats, et pas assez des citoyens ! La Constitution européenne est faite pour répondre davantage aux attentes des citoyens qu'aux demandes des Etats. D'ailleurs, l'Europe commencera à exister le jour où l'on cessera de parler de pères fondateurs de l'Europe pour parler des enfants de l'Europe. [
]
Le projet de Constitution [
] vient d'être
adopté à l'unanimité par le Conseil européen. [
] Au total, c'est le projet de la Convention qui a été adopté, avec quelques retouches. Notre projet n'a pas été détricoté ! Sur les 14'740 mots que comprend le nouveau texte dans sa partie constitutionnelle, 14'000 mots proviennent de notre projet, soit 95 %. 680 mots, seulement, ont été modifiés. |
La plupart de ces retouches se situent en retrait de notre
texte. On est donc mal placé pour critiquer notre manque
d'audace !
L'accord final porte sur le projet de la Convention, avec quelques
retraits, et une avancée. Je regrette qu'on soit revenu
en arrière sur notre proposition de doter le Conseil législatif
et des affaires générales et les conseils spécialisés
d'une présidence stable d'au moins un an et conservé
la rotation semestrielle.
Au moment où la présidence du Conseil européen,
celle du Parlement et celle de la Commission sont reconnues comme
stables, c'est affaiblir la qualité des travaux du conseil
des ministres que de lui imposer une présidence tournante.
Beaucoup d'entre vous souhaitaient lui donner le caractère
de conseil législatif. J'étais de ceux-là.
Quelle est, en Europe, l'Assemblée législative dotée
d'une présidence tournant tous les six mois ? De même,
le fait d'indexer le nombre des commissaires européens
sur le nombre des Etats membres, et non sur celui des tâches
à accomplir, me paraît un dérapage regrettable.
A l'inverse, le dispositif concernant la gouvernance économique
de la zone Europe est amélioré par rapport à
notre projet.
Permettez-moi de faire une diversion. Je n'arrive pas à
comprendre pourquoi les malheureux Thucydide et Périclès
ont été exclus de notre patrimoine historique.
L'argument selon lequel leur modèle démocratique
n'est plus le nôtre ne résiste pas au bon sens. Pas
plus que le fait de ne plus porter la toge et de ne plus prononcer
le bannissement - à l'exception de Thucydide.
Il y a une fierté pour l'Europe d'affirmer que la
première expérience de démocratie a eu lieu
sur son territoire, et que la quasi-totalité du vocabulaire
démocratique mondial est tirée d'une langue européenne.
En tout cas, je veux rassurer nos amis hellènes : pour
ma part, je leur garderai ma reconnaissance ! Et les footballeurs
grecs se sont chargés de réhabiliter la mémoire
de Thucydide !
Mais ne nous attardons pas sur les ratures. Soulignons plutôt
les avancées essentielles :
la présidence stable du Conseil européen, tenant régulièrement une réunion trimestrielle, à Bruxelles;
la présidence stable du conseil des ministres des affaires étrangères et du conseil des ministres de l'économie de l'Eurogroupe;
la création du poste de ministre des affaires étrangères de l'Union, nommé par le Conseil européen, siégeant au Conseil européen et à la Commission;
la reconnaissance du rôle législatif de plein droit du Parlement européen;
le contrôle politique de la subsidiarité par les Parlements nationaux;
la définition précise et stable des compétences de l'Union;
la simplification des procédures, et du vocabulaire, par l'instauration des lois européennes et des lois-cadres européennes;
L'adoption de la règle de la double majorité pour le vote à la majorité qualifiée au Conseil ;
la création de l'Agence européenne de l'armement et l'autorisation d'une coopération structurée en matière de défense;
enfin, la fusion des traités aboutissant à un texte unique, dotant l'Union européenne d'une personnalité juridique unique !
Tous résultats, toutes tâches qui, il y a trois
ans encore, étaient décrits comme impossibles !
Le Traité constitutionnel, il faut maintenant
le ratifier. Dans quel délai et comment ? Nous vivons
dans le siècle de l'impatience. Nous ne pouvons pas déclarer
que la Constitution est bonne et retarder son application. Il
faut donc s'en tenir aux délais normaux de ratification,
qui sont au maximum de 18 mois. Cela permet de proposer la date
du 1er juillet 2006 pour l'entrée en vigueur du Traité
constitutionnel.
Cette ratification s'effectuera selon les règles en
vigueur dans chacun des Etats membres, puisqu'il s'agit encore
d'un Traité constitutionnel. Mais on peut souhaiter que
cette ratification se déroule de manière coordonnée,
puisqu'il s'agit d'un acte commun.
Le Conseil européen pourrait procéder à
un échange de vues sur le calendrier souhaitable, et le
président du Conseil pourrait faire, à chaque réunion,
le compte rendu du processus de ratification.
Le choix entre la voie parlementaire et le référendum
reste un choix national. Mais, dans les Etats où ce
choix est ouvert, on peut marquer la préférence
pour le recours au référendum. Cela permet de souligner
que la construction de l'Europe est l'affaire des peuples, et
qu'un acte "constituant" a vocation à être
approuvé par les citoyens.
Une telle démarche suppose évidemment que les
grands acteurs de la vie politique démontrent leur sens
des responsabilités, en ne détournant pas la réponse
vers des enjeux politiciens ! (Pas de débat bâclé
!) La question posée est simple : "Approuvez-vous,
oui ou non, le traité instituant une Constitution pour
l'Europe ?"
L'esprit européen n'a rien à gagner aux débats dans la confidentialité, à l'abri des portes closes. L'Union européenne n'entrera pas dans l'histoire par la porte de service. [
] La transparence des débats est le meilleur antidote à l'euroscepticisme.
Après la ratification s'ouvrira la période de
mise en uvre de la nouvelle Constitution. Elle ne sera pas facile
à vivre, et elle sera difficile à comprendre pour
l'opinion publique. Car cette mise en uvre sera graduelle. Il
faudra d'abord vivre, pendant les deux prochaines années,
avec les institutions du traité de Nice, dont on
a dénoncé les imperfections.
Après la ratification, la plus grande partie de la Constitution
entrera en vigueur : stabilité de la présidence,
nomination du ministre des affaires étrangères,
rôle du Parlement, définition des compétences
et simplification des procédures, contrôle de la
subsidiarité, etc.
Dès à présent, cette mise en uvre devra
faire l'objet d'une préparation méthodique. Je souhaite
que la présidence néerlandaise entame cette réflexion,
au cours du prochain semestre.
Mais le "nouveau Parlement" ne sera élu
qu'en 2009. Et les concessions qui ont été faites
avant l'accord final renvoient à 2014 la mise en place
du collège restreint de la Commission. On peut prévoir
l'impatience de l'opinion devant le long délai de mise
en uvre d'une Constitution qu'elle aura approuvée.
Aussi le Conseil européen devra rester ouvert à
une réflexion sur l'accélération du processus.
C'est d'ailleurs l'exemple que nous donne l'Eurogroupe, puisqu'il
délibère déjà sur la possibilité
d'anticiper l'application de la disposition de la Constitution
qui lui permet de se doter d'une présidence stable pour
deux ans et demi.
Il reste enfin la question souvent posée : que faudra-t-il faire si un ou plusieurs Etats membres refusent de ratifier la Constitution ? Ma seule remarque portera sur le fait qu'il faudra s'inspirer de la culture démocratique, comme l'ont fait les constituants américains : si une large majorité des citoyens d'Europe et des Etats membres approuvent la Constitution, le problème se posera pour les Etats qui ont refusé de ratifier, et non pour la Constitution elle-même ! [
]
La Constitution n'a pas pour objet de figer l'Europe, mais d'ouvrir la voie dans laquelle elle devra encore avancer. [
] La Constitution permet de faire basculer l'Europe vers l'avant.
Pour cela, il faut mettre fin aux faux débats
qui ont compliqué récemment la démarche :
l'opposition entre les anciens et les nouveaux Etats membres. Tous sont membres de l'Union européenne, quelle que soit leur date d'entrée;
la rivalité entre les petits et les grands Etats de l'Union. C'est un virus récent, qui n'est entré dans le système qu'à partir des années 1990.
La réponse est relativement simple : "Les
droits des Etats membres doivent être respectés,
quelle que soit la taille de ceux-ci. Et les citoyens de l'Europe
ont des droits égaux dans l'exercice de toutes les compétences
attribuées à l'Union".
Cela s'appelle la démocratie.
Plus on est jeune, plus on se sent européen ! Ouvrez
aux jeunes les portes de l'Europe ! Ils se chargeront de la faire
avancer !
Dans les prochaines années, développez massivement
les programmes d'échanges, de formation commune, de connaissances
linguistiques ! L'Europe n'a pas encore franchi son seuil historique
de non-retour !
Valéry Giscard d'Estaing, ancien président
de la République, a présidé la Convention
européenne. Ce texte est extrait d'une intervention, lors
des journées d'études du groupe PPE-DE du Parlement
européen, prononcée le 5 juillet 2004 à
Budapest. Publié dans le quotidien Le Monde, Paris,
10 juillet 2004.

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