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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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EUROPE, MAI 2006 / LE DEBAT SUR L'AVENIR DE L'UNION EUROPEENNE
__Comment rêver d'Europe ?
par Pascal Lardellier
Le philosophe Jürgen Habermas évoquait joliment
"le désir d'Athènes", pour qualifier une
aspiration profonde à l'idéal démocratique.
Mais le désir d'Europe ? Le "non" sans
appel opposé par la France à l'adoption de la Constitution,
il y a juste un an, a aussi confirmé qu'il manque encore
quelque chose au projet européen. Et, douze mois plus tard,
le désaveu serait le même, s'il fallait revoter.
Les raisons de ce désamour sont multiples, mais l'Europe
a contre elle un "déficit d'image" : suspicion
généralisée à l'égard de la
technocratie, opacité des modalités de décision,
pouvoir inquiétant, car invisible, sensation diffuse d'une
perte des souverainetés, libéralisme réel
ou fantasmé sur le mode du célèbre "l'argent
n'aime pas les frontières"...
Mais où (en) est donc l'imaginaire européen ?
Quid des symboles et des rites qui pourraient fédérer
les peuples du Vieux Continent, par-delà leurs mythes respectifs
? Poser la question revient à réintroduire du politique
dans la politique.
Invoquer rites, mythes et symboles politiques éveille
souvent la suspicion. Car ces mots se sont trouvés dévalués
par l'air du temps. Raoul Girardet y voit l'héritage de
cette primauté accordée au rationnel, depuis trois
siècles, par la civilisation de l'Occident : "C'est
dans le seul cadre de l'affrontement des doctrines et des systèmes
de pensée que devrait être contenu le destin des
Cités". Pourtant, rites et symboles sont substantiels
à l'action collective et à la vie sociale, racines
et filigrane sans lesquels la politique se réduit à
l'application stricte de procédures abstraites; précisément
ce qui est rejeté par de plus en plus d'Européens.
Il y a une part de mystique dans le pouvoir. Ne pas le reconnaître,
c'est faire passer par pertes et profits quelques siècles
de l'histoire politique européenne. François Mitterrand
l'avait bien compris, monarque républicain que ses adorateurs
appelaient Dieu, et qui ouvrit son règne par une déambulation
solitaire et cérémonieuse dans le bien nommé
Panthéon ("lieu de tous les dieux").
Habituellement, la sphère politique se caractérise
par un éventail de rites impressionnant. Investitures,
passations de pouvoir, rentrées officielles, voeux, défilés,
réceptions et visites d'Etat et remises d'insignes divers.
Fioritures ? Non, car il est important que le pouvoir soit vu.
Ces innombrables rites du pouvoir, qui démontrent le pouvoir
des rites, ont principalement pour fonction de mettre "le
pouvoir sur scènes". Georges Balandier parlait de
"théâtrocratie", pour qualifier ce besoin
qu'éprouvent les institutions à parader, quêtant
là autant l'admiration que la légitimité.
Or l'Europe n'a ni mythes ni rites fédérateurs
capables de la constituer en corps politique homogène.
C'est pourtant maintenant qu'elle en aurait besoin. Où
donc voit-on le pouvoir européen ? Nulle part. Qui sort
du lot pour l'incarner avec charisme (osons le mot), et s'élever
au niveau de l'Histoire, par-delà le très abstrait
"Conseil" et les bureaucratiques commissions ? Personne.
Quelle célébration sanctuarise l'Europe à
l'échelle du continent ? Aucune. Quel acte fondateur constitue
pour tous le "soc de Romulus" de notre maison commune
? Joker.
Chez nous, on rencontre une étonnante carence quant
à l'histoire et au symbolisme européens, qui sont
peut-être au coeur du psychodrame actuel. Des pères
fondateurs lointains et fugaces, un drapeau bleu qui a renoncé
à compter ses étoiles, Mitterrand et Kohl main dans
la main à Verdun, et le tour serait donc joué ?
Mais pour le reste... Un "micro-trottoir" serait sans
doute édifiant, qui demanderait aux Européens la
date de la fête de l'Union, ce qu'était la CECA,
ou le nom du compositeur de son hymne. Ou encore ce qui les fait
rêver dans l'Europe (comme projet politique et non destination
touristique). Et tous les Européens savent-ils que (Jean)
Monnet ne s'écrira jamais money ? Voire.
Une vraie cérémonie supranationale qui nous donnerait
à voir que l'Europe est supérieure à la somme
de ses parties, des "grands-messes" tour à tour
solennelles et festives qui pourraient rassembler les hommes du
Continent et transporter ses âmes, on ne les voit pas venir.
Proposition rétrograde ? Rétrogrades, alors, les
Fêtes de la musique, du patrimoine, et ces défilés
festifs et rituels qui se sont multipliés ces dernières
années, et qui, tous, créent des liens, soudent
les communautés et ravivent la conscience d'un partage,
tout en célébrant le plaisir d'"être
ensemble".
En déshérence symbolique, l'Europe laisse les
rites et les "effervescences collectives" au sport et
à la religion, pour le meilleur ou le pire. En quête
de symboles, d'un sens qui se met en scène et se dramatise,
pour rassembler par-delà les différences, et les
différends. Et là est précisément
la fonction des rites, qui sont des creusets. Le pouvoir, quoi
qu'on en dise, doit être incarné et solennel, de
temps à autre. Sans cette gravité, en souscrivant
servilement aux impératifs médiatiques du jeunisme
et de la petite phrase, on joue le jeu des Guignols et des animateurs
flagorneurs.
Indéniablement, l'Europe que l'on nous propose est
de plus en plus rationnelle et procédurale. Mais elle
manque d'imagination, et surtout d'un imaginaire qui fasse rêver.
N'est ce pas parce qu'elle était désirable que la
nymphe Europe fut enlevée par le taureau Zeus ? Marc Abélès
et Henri-Pierre Jeudy notaient justement dans leur Anthropologie
du politique que, "si le rituel n'est évidemment pas
la seule clef de la réussite dans la conduite d'une politique,
l'incapacité rituelle peut être le signe d'une impuissance
plus générale et l'échec rituel, l'échec
d'une politique". Appliqué à l'Europe, le constat
est édifiant.
Réfléchir sur cette sphère rituelle et cette aura symbolique qui manquent à notre Europe est plus que poésie de l'esprit ou mysticisme rétrograde. Le chantier est urgent. Il faut aussi oser instituer des occasions de célébrer l'Europe, de la mettre en mots, en couleurs et en musique, en évitant les pièges des références ambiguës, du fétichisme, du "tout religieux" ou du "tout commercial". "Ode à la joie", vraiment ? Mais où est la joie dans les débats actuels ? Où est l'élan des grandes gestes, et l'enthousiasme des belles uvres ? Règnent la crispation, l'emphase calculée, le manichéisme sournois.
Il faut d'urgence réveiller dans les fêtes,
les rites et les rires la conscience d'un destin partagé, ranimer le feu sacré de tous ceux - politiques, artistes, intellectuels, citoyens engagés - qui ont (eu) envie de "faire Europe". "Il faut trembler pour grandir", disait René Char. Savoir alors s'oublier dans un collectif pour y renaître autre et plus grand. Vaste programme. Mais s'il y a de la joie, selon l'ode, alors il y a de l'espoir.
Pascal Lardellier est professeur de sciences de la communication à l'université de Bourgogne. Point de vue
publié par le quotidien "Libération",
Paris, 2 juin 2006.
Dernier ouvrage paru : "le Pouce et la Souris.
Enquête sur la culture numérique des ados",
Fayard.
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