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2004-2006
Une Constitution pour l'Europe
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EUROPE, MAI 2006 / LE DEBAT SUR L'AVENIR DE L'UNION EUROPEENNE
__Incontournables nations
par Paul Thibaud
La perplexité des élites de l'Europe depuis les
référendums de 2005 ne prouve pas qu'il n'y
a qu'une seule voie pour l'Union européenne, c'est plutôt
le signe, en dépit de son échec, qu'une "méthode
communautaire", longtemps estimée infaillible, règne
encore dans la pensée et les imaginations.
La méthode en question avait l'avantage d'étouffer
beaucoup de débats. L'enchaînement des compromis
partiels et même conjoncturels désamorçait
les oppositions, les hommes politiques devant assumer des décisions
qu'ils n'avaient pas toujours voulues. La persistance de ce fonctionnement
victorieux a fait croire qu'on pouvait organiser l'Europe sans
réfléchir aux difficultés de l'entreprise,
en se contentant d'en décrire l'avancement.
Donc, l'appareil européen se renforçait,
se déployait quasi naturellement, comme un papillon sort
de sa chrysalide. Pour l'usager d'ailleurs, la mise en place de
"grand marché" signifiait accroissement des facilités
(pour acheter, circuler, s'installer...) et des chances (d'étudier,
de travailler...).
Alors que le soviétisme renonçait, capitulait,
cette organisation novatrice paraissait portée par la
nécessité historique que triomphe enfin l'individu
dans une Europe comme dispensée d'histoire : non seulement
par la paix intérieure, mais parce qu'elle se croyait à
l'extérieur sans obligations ni menaces depuis la décolonisation
et la fin de l'URSS. En ce canton de la planète semblait
s'opérer une mutation politique où Jürgen Habermas
voyait l'accomplissement de la démocratie quittant sa matrice
nationale : les Européens apprenaient à s'identifier
non plus en référence à leur Etat mais comme
participants d'un "ordre libéral garanti" appuyé
sur "des principes constitutionnels universalistes".
Cette redéfinition de la citoyenneté, qui légitimait
la dynamique européenne, se manifestait par l'extension
du droit métanational, par la neutralisation mutuelle des
Etats, par l'ouverture du marché et l'uniformisation des
modes de vie. Ce qui s'effaçait, c'est, aux yeux mêmes
du philosophe officiel de l'Union, le sentiment, jugé archaïque,
d'être membre d'un peuple, d'une entité "capable
d'action collective", pouvant "s'affirmer vis-à-vis
de l'extérieur". Logiquement, la volonté politique
n'avait qu'un rôle secondaire dans l'institutionnalisation
d'une Europe dont le sens était de dépasser le civisme
mobilisateur. Bonne nouvelle pour un continent où le volontarisme
venait de faire tant de dégâts : son histoire se
terminait au mieux, dans le confort et la morale.
Nous en sommes revenus, l'histoire nous a rattrapés,
assaillant notre Titanic : élargissements subis, pressions
migratoires, hostilité islamiste, néocolonialisme
américain, agressivité commerciale des nouveaux
grands pays, sans compter la réouverture de la boîte
à chagrins où nous avions rangé de tristes
souvenirs. Autant de démentis à l'hypothèse
optimiste sur quoi l'Europe était construite, autant de
raisons pour se mettre à penser la difficulté d'être
européen. Cela n'a pas été fait, on a poursuivi
sur la même voie, simplement plus loin. Aux nouvelles urgences
on a répondu, on répond encore, en évoquant,
comme Michel Rocard, non sans une précoce nostalgie, "l'énorme
puissance potentielle de l'Europe".
Mais comment inscrire une grande ambition dans la suite
d'une pratique essentiellement fataliste ? Faute de répondre,
on entretient l'ambiguïté : le vocabulaire affirme
la continuité là où il aurait fallu penser
le changement : "prolonger", "renforcer",
"approfondir", "achever", est-ce poursuivre
le désarmement politique ou bien promettre une Europe renouant
avec l'histoire ? Le projet de Constitution a essayé de
greffer un peu de volonté sur une souche d'où montait
une tout autre sève, le résultat ne pouvait être
que chimérique.
Les quelques propositions post-référendaires
ne paraissent pas de nature à briser avec les contradictions
du "continuisme" : pour certains, surtout Allemands,
il faut sauver le texte au prix même de lâcher les
nations eurosceptique; pour d'autres, essentiellement Français,
il faut faire une pause. Ainsi le débat se trouve enfermé
dans une alternative, toujours sans éclaircir la visée.
Comment donc sortir de "l'Europe chimérique",
clarifier le débat en l'élargissant, en le "désexpertisant"
? Le premier stade serait une certaine désintoxication
du préjugé de la voie unique, ce qui suppose d'abord
de reconnaître que le référendum a bien eu
lieu et qu'on ne peut pas poursuivre comme avant. Peu d'hommes
politiques le disent.
Sur le fond, le point décisif paraît être
de rompre avec le continuisme en matière d'Europe, de penser
au contraire et d'institutionnaliser une certaine disjonction
entre le "grand marché", la "grande société"
que nous formons et l'Europe comme volonté, qui ne peut
être qu'une Europe des nations.
Entre ces deux niveaux, un pari assurait le lien : mettre les
nations dans des conditions semblables c'était les faire
"converger". Même dans l'ordre où cela
paraissait vraisemblable, celui de l'économie et dans le
cadre le plus strict, celui de la zone euro, cela ne s'est pas
produit. A fortiori, dans l'ordre politique la substance de
l'Europe reste les nations; l'UE a pu les affaiblir, les mettre
en crise, elle ne les a pas remplacées. Il faut donc
- si l'on veut cesser de produire une Europe inconsistante, dite
"ouverte", soluble dans la mondialisation commerciale,
financière et culturelle - limiter l'Europe de la circulation
et des échanges libres de manière que les nations
puissent exister, préserver leur cohérence,
l'Europe de la volonté devant s'appuyer sur elles. Cela
suppose qu'au lieu d'avoir pour horizon le mythique gouvernement
européen, on organise à part l'Europe politique.
Le principe opérationnel de l'Europe est jusqu'à
présent le mixage des exécutifs; ses limites
étant devenues patentes, il en faut un autre, qui devrait être une délibération impliquant et enjambant les peuples et leurs représentations. Qu'il faille discuter de l'Europe et en Europe hors et au-delà des enceintes spécialisées, cette idée faisait rire les experts, elle fait maintenant l'unanimité : preuve que le "non" n'a pas été inutile. Encore faut-il que cette délibération soit vraiment ouverte. Cela suppose deux conditions :
D'abord, les réponses aux questions de l'Europe doivent
être des réponses nationales, parce que l'Europe,
faute de culture politique commune, n'est pas un espace délibératif
immédiatement pertinent. Ensuite les questions doivent
être telles que les opinions puissent se les approprier.
Une manière de préjuger du résultat serait
en effet de poser, comme le préconise le Parlement de Strasbourg,
des questions trop globales, trop abstraites, sur les finalités
de l'Europe, thème de colloque pour spécialistes.
Plus productifs pourraient être des débats
permettant de saisir l'Europe à travers des questions sensibles
aux opinions de tous les pays. On peut indiquer deux de ces
amorces efficaces : l'immigration et le rapport de l'Europe
à ses racines religieuses. Le second thème,
on a buté sur lui par inadvertance en préfaçant
le projet de Constitution, on l'a alors étouffé,
depuis il revient à tout propos dans toutes les nations,
preuve de son importance, on ne peut se prétendre européen
sans avoir le courage de l'éclaircir. Il en va de même
de l'immigration, question à la fois commune et particulière.
De tels débats, où l'UE serait initiatrice et destinataire,
mais qu'elle se garderait de préempter, favoriseraient
l'Europe la plus prometteuse, non celle du mixage et de la promiscuité
mais celle de la connaissance mutuelle.
Condition pour que se cristallise une vision européenne
de la mondialisation, sans quoi nous n'aurons pas l'Europe
politique, que tous désirent, souverainistes ou fédéralistes,
s'ils sont de bonne foi.
Paul Thibaud est philosophe et ancien directeur de la
revue "Esprit". Point de vue publié par
le quotidien "Le Monde", Paris, 27 mai 2006.
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