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__Ça suffit ! par Fernando Savater

Le collectif civique espagnol Basta Ya ! ["Ça suffit !"], qui dénonce les agissements de l'ETA au Pays basque, reçoit le Prix Sakharov décerné par le Parlement européen.

Fernando Savater est philosophe et écrivain. Le texte ci-dessous est le discours qu'il a prononcé le 13 décembre 2000, à Strasbourg, au nom de l'initiative citoyenne Basta Ya! en recevant le Prix Sakharov des droits de l'homme et de la liberté d'expression, décerné par le Parlement européen.

"Basta ya!" regroupe depuis un an et de manière informelle des citoyens espagnols opposés au terrorisme. L'association organise des manifestations pour défendre les valeurs démocratiques et l'Etat de droit. C'est la première fois que le prix Sakharov, créé en 1988 et doté de 50.000 euros, est attribué à un lauréat ressortissant de l'un des pays membres de l'Union européenne (UE).

La présidente du Parlement européen, Nicole Fontaine, a rendu hommage au "courage physique et moral des citoyens qui osent, au péril de leur vie, affirmer leur refus de céder à l'intimidation".

Fernando Savater dénonce dans son discours le "projet totalitaire de sécession dans la violence" de l'organisation séparatiste basque ETA, en rappelant la large autonomie obtenue par le Pays basque espagnol depuis la fin du franquisme, en 1975.

"Nous refusons de remplacer l'Etat des citoyens par l'Etat des ethnies", déclare-t-il, dénonçant les menaces qui pèsent sur les citoyens qui s'opposent à la violence : "Au Pays basque, en pleine Europe démocratique, nous avons actuellement des dizaines de Salman Rushdie. La terreur règne, une terreur palpable dans la vie quotidienne, qui oblige à parler à voix basse ou à dissimuler ce que l'on pense, comme aux pires moments de la dictature franquiste".

Pour Fernando Savater les dirigeants actuels de l'ETA - souvent très jeunes, ils n'ont pas connu le franquisme - sont "plus proches des "born killers" ("tueurs nés") de Tarantino" que de véritables militants politiques.

Avant tout, l'initiative citoyenne Basta Ya ! tient à exprimer devant ce Parlement [européen] sa gratitude pour l'honneur qui lui est fait et pour la reconnaissance publique que vous lui accordez ainsi. Cette distinction est d'autant plus remarquable que nous ne sommes ni une prestigieuse ONG ni un mouvement institutionnel ayant un long passé, mais simplement un groupe de citoyens de provenances très diverses, sans hiérarchie bureaucratique, sans appareil organisationnel ou presque, qui se sont réunis pour uvrer ensemble il y a un peu moins d'un an.

On trouve parmi nous des professeurs et des ouvriers, des responsables de l'Etat et de simples particuliers, des religieux et des laïques, des syndicalistes, des chefs d'entreprise, des militants pacifistes, des artistes, des travailleurs du monde de la communication, des gens dont le nom est très connu et beaucoup d'autres qui n'ont rien de célèbre : nous formons, je vous l'avoue, un ensemble quelque peu anarchique.

Nous n'avons nullement l'ambition de jouer un rôle historique, ni même de durer à tout prix; et nous serions heureux si notre initiative, cessant d'être nécessaire, prenait fin dès demain en laissant chacun de nous retourner paisiblement à ses occupations quotidiennes.

Nous savons que, pris individuellement, nous ne sommes pas importants, mais nous croyons à l'importance de ce qui nous unit et nous mobilise : le refus du terrorisme criminel de l'ETA [organisation séparatiste basque] et le soutien explicite à l'Etat espagnol, aujourd´hui menacé par un projet totalitaire de sécession violente.Haut de page

Nous nous sommes mobilisés par solidarité avec les victimes du fanatisme idéologique assassin, et aussi pour nous défendre contre lui

Nous sommes descendus dans la rue et nous avons pris la parole parce que nous sommes convaincus que, lorsque la démocratie est en danger, les citoyens ne peuvent pas se réfugier dans leur anonymat et attendre calmement que tout se règle dans les hautes sphères du pouvoir politique. Nous ne voulons pas nous substituer aux institutions légitimement établies, mais les presser de protéger nos droits et nos libertés sans rien concéder à la terreur.

Nous nous sommes mobilisés par solidarité avec les victimes du fanatisme idéologique assassin, et aussi pour nous défendre contre lui. Car nous vivons une situation tristement insolite dans l'Europe démocratique. Le Pays basque n'est pas un territoire lointain, accablé d'injustices et d'inégalités comme tant de lieux de ce que l'on appelle le tiers-monde. C'est l'une des régions les plus développées de la communauté européenne, et l'une des plus équilibrées du point de vue de la qualité de vie.

Au sein de l'Etat espagnol, la communauté basque jouit d'une autonomie très large, elle a son propre gouvernement et son propre Parlement, elle contrôle pleinement sa fiscalité, elle dispose de son système d'éducation bilingue, elle a deux chaînes de télévision (dont une en langue euskera), etc.

Certes, les Basques ont eu à subir de graves violations de leur liberté politique et culturelle pendant la dictature de Franco, comme tous les citoyens espagnols. Mais, à partir de l'instauration de la démocratie, un extraordinaire effort de réconciliation a eu lieu dans tout le pays, dont le premier pas a été une amnistie générale pour tous les délits à caractère politique commis au cours de la période franquiste, ce qui a permis, voici plus de vingt ans, à tous les membres de l'ETA qui le désiraient de rentrer dans la légalité – y compris ceux qui étaient responsables de crimes de sang.

Aujourd´hui, au Pays basque, il n'y a ni sécurité ni liberté d'expression ou d'association politique pour une grande partie des citoyens

Pourtant, l'activité de l'ETA ne s'est pas arrêtée, et nous comptons plus de 700 victimes tuées pendant l'étape démocratique. Aujourd´hui, au Pays basque, il n'y a ni sécurité ni liberté d'expression ou d'association politique pour une grande partie des citoyens. Les élus qui ne sont pas nationalistes sont assassinés, tout comme les directeurs d'entreprise, les journalistes, les membres des forces de l'ordre public ou de simples particuliers qui ont manifesté, sous une forme ou une autre, leur opposition au projet d'imposer l'indépendance.Haut de page

Et il ne s'agit pas seulement d'assassinats : de nombreuses entreprises, des maisons, des véhicules sont brûlés, des commerçants et des cadres font quotidiennement l'objet d'extorsions, et ceux qui sont considérés comme des "espagnolistes", c´est-à-dire qui osent se manifester publiquement en faveur de l'Etat de droit constitutionnellement en vigueur, sont harcelés et menacés de mille manières.

Beaucoup de gens se voient obligés de partir pour éviter le pire ou parce qu'ils ne supportent pas la pression de ce climat d'intimidation. D'autres doivent se résigner à vivre escortés par des policiers et ne peuvent se promener tranquillement dans la rue ou se rendre dans des lieux publics sans prendre toutes sortes de précautions.

Au Pays basque, en pleine Europe démocratique, nous avons actuellement des douzaines de Salman Rushdie. C'est le règne de la peur, une peur palpable dans la vie quotidienne, qui fait parler à voix basse ou dissimuler ce que l'on pense, comme aux pires moments de la dictature franquiste.

Nous savons, nous les membres de l'initiative Basta Ya !, que l'ETA est sans aucun doute le principal coupable de ces maux, mais nous sommes également convaincus que l'ETA n'est pas un phénomène isolé, et que sa perpétuation est due à un climat politique dont sont en partie responsables les autorités nationalistes qui gouvernent le pays depuis plus de vingt ans. Les "etarras" ne sont pas des extraterrestres venus d'une autre planète pour faire le mal, mais des jeunes gens élevés dans le fanatisme ethnique, dans la haine de plus de la moitié de leurs concitoyens et de tout ce qui est considéré comme " espagnol ". Ce sont des jeunes gens auxquels on a inculqué une histoire falsifiée et une anthropologie démentielle qui les font se croire des victimes et les transforment ainsi en bourreaux.

Nous acceptons, naturellement, que les nationalistes basques puissent proposer par des voies pacifiques la création d'un nouvel Etat indépendant

Nous acceptons, naturellement, que les nationalistes basques puissent proposer par des voies pacifiques la création d'un nouvel Etat indépendant qui n'a jamais existé dans le passé, mais nous refusons que ce projet politique d'un parti déterminé se présente comme le droit inaliénable de tout un peuple, et se convertisse ainsi, de façon indirecte, en justification de ceux qui exercent la violence.Haut de page

De même, nous ne trouvons pas sensée la recherche constante dans le passé historique et même préhistorique de torts qui justifieraient la rupture des communautés démocratiques actuelles ou qui prétendraient apporter la preuve de l'incompatibilité de ceux qui, de fait, vivent ensemble depuis des siècles.

L'expérience vécue par d'autres régions d'Europe l'a tristement démontré : à suivre un tel chemin, on finit toujours par trouver des justifications pour faire la guerre. C'est là quelque chose contre quoi l'un des premiers penseurs de l'Europe unie, Erasme de Rotterdam, avait déjà, voici des siècles, mis en garde dans un de ses adages :

"Si un titre quelconque peut être considéré comme une cause idoine pour entreprendre la guerre, personne – au milieu de tant de vicissitudes dans les affaires humaines, de tant de changements – ne manquera jamais de titre à la faire. Quel peuple n'a pas, une fois, expulsé quelqu´un de son territoire ? Combien de fois a-t-on émigré d'un lieu à un autre ? Combien de fois les empires ont-ils été déplacés çà ou là par le hasard des traités ? Les Padouans peuvent réclamer le sol troyen, en arguant qu'en d'autres temps Anténor fut troyen ! Les Romains peuvent réclamer l'Afrique et l'Espagne, puisqu´en d'autres temps elles furent romaines ! Nous appelons domaine héréditaire ce qui est administration effective. On n'a pas un droit égal sur les hommes – libres par nature – et sur les troupeaux de bétail. " [Extrait du commentaire de l'adage "La guerre attire ceux qui ne l'ont pas vécue"].

Nous voulons vivre en paix, mais nous voulons aussi vivre en liberté

Nous sommes évidemment, en tant que démocrates, partisans du dialogue entre les différents partis démocratiques, parce que c'est dans le dialogue permanent que réside l'essence de la démocratie. Mais c'est précisément à cause de cette vocation au dialogue démocratique que nous refusons que celui-ci puisse être imposé par la violence du terrorisme, que l'agenda politique des citoyens soit établi par ceux qui pervertissent l'usage de la cohabitation pacifique, et que les lois fixées par le consensus parlementaire soient changées au goût des assassins pour que ceux-ci acceptent de ne plus tuer.

Nous voulons vivre en paix, mais nous voulons aussi vivre en liberté ; nous refusons de remplacer l'Etat des citoyens par l'Etat des ethnies. Voilà pourquoi nous sommes descendus dans la rue : afin de défendre les principes constitutionnels et de crier aux terroristes : "Basta Ya !" "Ça suffit !" Et voilà pourquoi, aussi, après avoir adressé nos remerciements pour ce prix Sakharov aux membres du Parlement européen, nous les invitons à visiter le Pays basque : pas les bureaux officiels, mais les rues, les cafés, les commerces, les entreprises, les petits villages, les universités, pour y connaître de première main, sans ingérence des propagandes, comment on y vit menacé, victime d'extorsions, sans droit à la libre expression des idées. Pour y vérifier par eux-mêmes la vérité que nous dénonçons ; pour, ensuite, ne pas oublier et nous aider à lutter contre ce cancer que toute l'Europe démocratique doit sentir comme sien.

Texte publié par le quotidien espagnol "El Pais" et par le quotidien français "Le Monde", 17 décembre 2000 [ Traduit de l'espagnol par François Maspero]. Intertitres : association Aidh.Haut de page