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Octobre 2001, Paris, un appel d’intellectuels français contre la guerre en Afghanistan

__”Cette guerre n’est pas la nôtre”

| L'historien Pierre Vidal-Naquet : "La riposte n'est pas adaptée" |

Sous le titre "Non à la croisade impériale", 113 intellectuels français ont signé, en octobre 2001, un appel contre la guerre en Afghanistan. "Cette guerre n'est pas la nôtre. Au nom du droit et de la morale du plus fort, l'armada occidentale administre sa justice céleste. [...] Chaque bombe larguée contribue à fabriquer en série les futurs Ben Laden, tout comme la terreur d'Etat israélienne nourrit le fanatisme religieux au détriment de la résistance laïque", assure le texte de l'appel, qui dénoncent également les positions prises par l'exécutif français. "Une fois de plus, le gouvernement et le président de la République emboîtent le pas aux légions impériales […], une fois de plus, ils se soustraient à la Constitution et refusent le vote du Parlement."

"Ni croisade impériale ni terreur talibane! Nous refusons le piège d'une logique binaire", écrivent les signataires. "La condamnation sans ambiguïté des crimes du 11 septembre ne justifie ni l'appel au lynchage ni la loi du talion." Demandant, entre autres, la levée de l'embargo contre l'Irak, ils estiment que "pour s'attaquer aux racines de la violence, l'heure, après Seattle et Gênes, est à l'organisation de solidarités entre mouvements sociaux du Nord et du Sud […] et des résistances à la mondialisation marchande".

L’appel est signé par des historiens, sociologues, économistes, responsables syndicaux, intellectuels de la gauche radicale, proches ou membres du PCF, de la Ligue communiste révolutionnaire, du mouvement Attac, du syndicat Sud, de la Fondation Copernic. Parmi les signataires, figurent Pierre Vidal-Naquet, Daniel Bensaïd, Yves Bénot, Sonia Combe, Elias Sanbar, Samuel Joshua, Aline Pailler, Samir Amin, Jean-Yves Rochex, Catherine Lévy, François Chesnais, Michaël Lowy, Jacques Fortin, Jacques Bidet.

L'historien Pierre Vidal-Naquet : "La riposte n'est pas adaptée"

Célèbre pour son engagement contre la guerre d'Algérie, l'historien français Pierre Vidal-Naquet explique qu'il a signé le texte de l'appel pour "avant tout exprimer ce sentiment profond de malaise et aussi d'inquiétude que nous sommes nombreux à ressentir".

Il ajoute : "Il n'y a nul besoin de dire l'horreur que j'ai éprouvé le 11 septembre [2001, après les attentats de New York et Washington], mais la riposte américaine ne me semble pas adaptée aux actes de terrorisme dont le pays a été victime. Ces bombardements révèlent à nouveau cette manière américaine de lâcher des bombes, sans faire trop attention à ce qu'il y a en dessous.

"Pendant la Seconde Guerre mondiale, cette stratégie, dite alors "anti-cités", est née après un célèbre débat dans l'entourage de Churchill: fallait-il ou non bombarder les villes? La réponse fut oui. Il s'agissait surtout d'une stratégie de la terreur, pour répondre à celle des nazis. La guerre a été gagnée. Le fut-elle au meilleur prix? Les dizaines de milliers de morts à Dresde sous les bombes anglo-saxonnes n'ont militairement rien changé et ont été utilisés ensuite par la propagande soviétique: "Voyez comment agissent les vilains Américains." [...]

"Plus tard, l'Irak, pilonné depuis presque dix ans sans faire vaciller Saddam Hussein. […]

Vous n'êtes pourtant pas un pacifiste Parmi les signataires du texte, certains le sont. Moi, résolument, non. Hitler, il fallait l'abattre mais pas comme ça. Aujourd'hui, face à Ben Laden, la situation me semble relever des services spéciaux, comme l'ont fait les Israéliens quand ils ont capturé Eichmann. Je le pensais déjà pour Saddam Hussein, les services secrets devraient les tuer. Je suis contre la peine de mort, mais pour l'assassinat politique. C'est Madeleine Rebérioux qui a trouvé la formule. Le faire, et surtout très rapidement, serait la seule façon de donner un semblant de justification aux opérations américaines. Si je devais faire une prière, ce serait celle-là : pourvu que cela se termine vite.

Plus le temps passe, plus Ben Laden semble gagner en popularité… Il est peu de personnages au monde aussi haïssables que Ben Laden, et son utilisation politique de la religion. A une époque, le monde des colonisés aussi avait mis quelque espoir en Hitler.[...] Aujourd'hui, un certain antiaméricanisme débouche non sur un progrès mais sur une hystérie nationaliste et religieuse. Mais je suis étonné de voir qu'il y a peu de réflexion - notamment aux Etats-Unis - sur ce qui a conduit à cette situation. Ben Laden, il aurait surtout fallu ne pas le construire. A l'époque, les Américains ont soutenu mordicus tous ceux qui s'opposaient aux Soviétiques. Ils n'ont pas levé le petit doigt contre le régime taliban.[...]"

Sources : "Le Monde", Paris, 21-22 octobre 2001, et "Libération", 31 octobre 2001.Haut de page