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__Les droits de l'homme, un instrument pour la paix
Flavio Cotti, Président de la Confédération helvétique /Juin 1998
| Allocution prononcée par M. Flavio Cotti, président de la Confédération helvétique, à l'occasion de la remise du Palais Wilson Maison des droits de l'homme - à l'Organisation des Nations unies (ONU), le 5 juin 1998 à Genève |
Dans notre société médiatisée, l'heure est aux professions de foi. Ce qu'on proclame n'est pas tellement important. L'essentiel, c'est d'affirmer avec force et au su de tous le poids que l'on donne à une conviction et combien l'on se sent mieux après en avoir fait état publiquement. Je ne suis pas cynique et reconnais qu'une profession de foi sincère participe d'une valeur. Seulement elle ne doit pas prendre plus d'importance que son objet. Il n'est guère de domaine où cela soit aussi évident que dans celui des droits de l'homme: quelque soit son interlocuteur, il n'en est aucun qui ne se prononce pas en faveur du respect des droits de l'homme. Et pourtant, l'an dernier, plus de 120 pays ont employé la torture et des exécutions sommaires ont été dénoncées dans près de 70 Etats. Si l'on en juge d'après les protestations émises et les assurances données tout autour du globe, on pourrait penser qu'il s'agit d'un énorme malentendu. Eh bien non, nous sommes ici c'est parce que c'est l'inverse qui est vrai: ce ne sont pas les chiffres qui sont faux; ce sont trop souvent les professions de foi qui sont trompeuses.
Progrès et régressions
Il y a bien sûr des progrès encourageants. Un regard sur le passé récent montre que le nombre de pays démocratiques n'a cessé d'augmenter au cours des 25 dernières années. Dans les années 70, en Europe, dans les années 80, en Amérique latine et en Asie, et finalement au début des années 90, en Europe de l'Est et en Afrique. Cette évolution a eu des répercussions directes sur la situation des droits de l'homme dans de nombreux pays. Il suffit de penser à des personnalités telles que Nelson Mandela ou Vaclav Havel. Hier encore ils étaient en prison - aujourd'hui ils sont présidents. Le destin de ces deux hommes représente un immense espoir pour tous ceux qui s'engagent en faveur des droits de l'homme. Ce sont des rayons de lumière dans un siècle qui laissera tant de zones d'ombre.
D'autres progrès ont été enregistrés: de nombreux pays ont aboli la peine de mort et, au niveau international, bien des instruments de protection de la dignité humaine ont été créés ou améliorés. Finalement, les personnes qui se rendent coupables de crimes contre l'humanité doivent aujourd'hui en répondre devant des tribunaux internationaux, même si cette obligation est loin d'être appliquée de manière conséquente. Ce sont des pas importants dans la bonne direction. Et ce serait sans nul doute une erreur de ne pas apprécier à leur juste valeur ces améliorations fondamentales.
Nous ne devons pas pour autant nous faire d'illusions. Même si la Déclaration universelle des droits de l'homme des Nations unies a été adoptée il y a cinquante ans, à l'unanimité bien entendu, la plupart de ces articles ne sont encore trop souvent que des voeux pieux.
Article 1 : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
Article 3 : Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.
Article 5 : Nul ne sera soumis à la torture, ni à des traitements cruels.
Article 7 : Tous sont égaux devant la loi.
Article 9 : Nul ne peut être arbitrairement arrêté ou détenu.
Pour n'en citer que quelques uns. En vérité, les droits de l'homme, c'est-à-dire le droit de chacun d'être un homme, sont encore loin d'être garantis. Ce n'est pas leur respect qui s'est imposé, mais plutôt une tendance générale a s'habituer sans réagir à leur violation.
Dès 1924, la Société des Nations a adopté ici, au Palais Wilson, une convention qui devait protéger tous les enfants de ce monde de toute forme de violence et d'exploitation. Depuis lors, l'ONU a elle aussi adopté une convention sur les droits des enfants, qui a été ratifiée par la plupart des Etats. Il n'en demeure pas moins que plus de 250 millions d'enfants travaillent encore dans les conditions les plus indignes, un nombre qui ne cesse d'augmenter. Et ce sont les enfants eux-mêmes qui doivent venir à Genève pour le rappeler au monde. Cela ne revient-il pas à tourner le droit en dérision ? Il faut le répéter une fois de plus: ce ne sont pas les accords conclus mais leur ancrage dans la réalité qui constitue le gage le plus sûr du respect des droits de l'homme. Nous devons reconnaître qu'il n'y a pas loin de la profession de foi purement verbale à l'hypocrisie. Et nous devons dégager les enseignements de cet aveu afin d'arriver à un engagement authentique en faveur de la dignité humaine - c'est-à-dire un engagement qui ne soit pas seulement proclamé mais se traduise dans les faits. "Lengua sin manos, cuemo osas fablar - Une langue sans mains, comment oses-tu parler", a dit le Cid, une phrase qui s'applique tout particulièrement aux droits de l'homme.
Les droits de l'homme, instrument de paix
J'en arrive maintenant au deuxième point de mon exposé, aux relations entre les droits de l'homme et la paix. Une chose est absolument claire: il ne peut y avoir de coexistence pacifique sans respect mutuel des droits de l'homme. Pour s'en convaincre, il suffit de se pencher sur les récents événements dramatiques au Rwanda, en Ex-Yougoslavie et dans beaucoup d'autres régions du monde. Le bâtiment dans lequel nous sommes réunis aujourd'hui porte le nom du président américain W. Wilson, qui a affirmé voici plus de 80 ans:
"The world can only be at peace if human life is anchored to a solid foundation. But a solid foundation cannot exist where there is no will to create one, or where there is no feeling of inner peace and no sense of justice, freedom and law".
Ces principes sont plus que jamais d'actualité. Dans de nombreux pays, malheureusement, les gouvernements eux-mêmes constituent encore la principale menace pour les droits de l'homme, au lieu d'en être les garants. Une telle situation est tout simplement inacceptable. Non seulement parce que des millions d'êtres humains sont de ce fait exposés quotidiennement à des traitements contraires à leur dignité. Mais aussi parce que les gouvernements qui ordonnent ou tolèrent de telles violations se montrent généralement peu respectueux des droits des autres nations ou des autres peuples. Et de là au conflit armé, il n'y a qu'un pas, comme chacun sait. Le respect objectif, conscient et systématique des droits de l'homme constitue donc une condition essentielle de la paix.
A l'inverse: la guerre en est la négation. Dans toute guerre, des êtres humains sont tués, humiliés ou privés de leurs moyens de subsistance. Il y a peut-être différents degrés dans l'horreur. Mais il n'y a pas de guerre humaine, Elle est toujours une trahison de l'humain. Tous les efforts que nous déployons pour éviter de nouveaux conflits sont de ce fait étroitement liés à notre engagement en faveur des droits de l'homme. Et il ne fait aucun doute que nous devons encore intensifier ces efforts. A Gorki, où il était assigné à résidence, Andreï Sakharov avait écrit: "La paix, la liberté, les droits de l'homme - ces trois objectifs sont indissociables; il est impossible d'atteindre l'un deux si l'on ne fait aucun cas des deux autres". Je crois qu'il a vu juste.
Dans cette optique, il est absolument illogique que les gouvernements consacrent une part excessive de leur budget à l'acquisition des armements les plus modernes, voire à la réalisation d'essais nucléaires, alors qu'une large fraction de leur population vit dans des conditions indignes. La Suisse a elle aussi jugé extrêmement regrettables les essais nucléaires effectués par l'Inde et le Pakistan.
La responsabilité de la communauté internationale
et l'importance du dialogue en matière de droits de l'homme
Il convient cependant de préciser clairement que les droits de l'homme doivent être promus non seulement parce qu'ils contribuent à la paix, mais aussi et surtout parce qu'ils ont une valeur intrinsèque essentielle. La dignité et l'intégrité de la personne humaine, sans distinction de couleur, de sexe, d'âge et de culture, comptent au nombre des biens éthiques les plus grands. Leur respect et leur protection ne sont pas seulement un impératif absolu pour chacun. Il incombe à tout Etat, à tout gouvernement, d'assurer le respect et l'application de ces principes fondamentaux. Et leur respect sur son seul territoire n'est pas suffisant. Dans la mesure des possibilités qui lui sont données, la responsabilité de tout gouvernement en matière de droits de l'homme dépasse même les frontières de son pays. Au début de cette année du jubilé de la Déclaration universelle des droits de l'homme, le secrétaire général des Nations unies Kofi Annan a fait remarquer très pertinemment: "Human rights are the foundation of human existence and coexistence. Human rights are what makes us human. They are the principles by which we create the sacred home of human dignity".
Tout gouvernement qui les bafoue systématiquement devrait donc pouvoir constater qu'il s'isole sur le plan international. La communauté des nations ne peut rester indifférente à l'égard de tels Etats. Dans ce domaine, il n'y a ni compromis, ni concession. Je suis convaincu qu'à long terme nous pourrons faire triompher la cause des droits de l'homme seulement si les pressions nécessaires sont exercées sur ceux qui les bafouent. Il faut à tout prix éviter que, par un dramatique paradoxe, leur violation s'avère payante.
Cependant, ces pressions doivent être, dans toute la mesure du possible, accompagnées par un dialogue politique constructif qui engage les gouvernements concernés. Car une chose est tout à fait claire: tous les pays ne sont pas en mesure d'appliquer rapidement et efficacement, au même degré, les critères pour ainsi dire "occidentaux" en matière de droits de l'homme. Il faut aussi tenir compte, indubitablement, des différences culturelles et historiques. Il est donc important de nouer un dialogue politique approfondi avec tous les Etats qui y sont sincèrement disposés. Un tel dialogue ne signifie toutefois pas que nous puissions nous écarter des principes fixés en 1993, lors de la Conférence mondiale pour les droits de l'homme. Au contraire, nous nous y tenons rigoureusement car les droits de l'homme sont par nature universels et indivisibles.
Cependant leur ancrage dans la réalité peut se réaliser de plusieurs manières et représenter parfois un long processus. Le pluralisme, la diversité sont des données dont il faut tenir compte. A titre d'exemple, personne ne saurait prétendre que la landsgemeinde appenzelloise constitue la seule expression possible de la démocratie... Mais, inversement, qui aurait l'idée de demander aux victimes de tortures ou de mauvais traitements d'accepter les souffrances terribles qui leur sont infligées parce que la torture s'inscrit après tout dans la tradition culturelle de leur pays ? Qui dit dialogue ne dit pas relativisation des droits humains fondamentaux, qui valent pour toutes les femmes, pour tous les hommes.
L'engagement de la Suisse
La promotion des droits de l'homme est l'un des cinq principaux objectifs de la politique extérieure de la Suisse. A cet égard, je me contenterai de soulever trois points:
Premièrement, au niveau bilatéral, mon pays est disposé à nouer un dialogue avec les gouvernements qui le souhaitent avec sincérité. Cela se fait dans le cadre d'une coopération globale propice à la confiance réciproque. La Suisse leur apporte son soutien sous la forme de toute une série de projets concrets. Mais la Suisse est aussi prête à rompre son engagement si un gouvernement est responsable d'une dégradation très grave de la situation des droits de l'homme et s'il s'avère à long terme que le dialogue n'apporte pas le moindre progrès.
Deuxièmement, la Suisse s'engage aussi activement en faveur du respect et de la promotion des droits de l'homme au niveau multilatéral: non seulement en faveur de la consolidation du droit en vigueur, mais aussi et surtout en faveur de l'exécution des engagements souscrits au plan international et du contrôle de leur mise en uvre. [...].
Troisièmement, la Suisse a encore un autre objectif, qui conjugue dans une certaine mesure l'approche bilatérale et l'approche multilatérale. Il comporte deux éléments, que je peux vous présenter aujourd'hui: d'une part, nous voulons créer en quelque sorte un groupe d'observateurs suisses des droits de l'homme. Un groupe qui peut se rendre rapidement dans la zone d'intervention, sur mandat du Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l'homme ou d'autres organisations internationales pour y organiser la mise sur pied d'une "human rights field opération". D'autre part, et c'est le deuxième élément de ce projet, nous voulons organiser un cours au Centre suisse de politique de sécurité, ici à Genève, afin de mieux préparer les observateurs des droits de l'homme à leur mission. Cette formation sera proposée aussi à des représentants d'autres pays - surtout du Tiers Monde. Nous sommes convaincus que ce projet permettra de mieux répondre à la demande croissante d'observateurs qualifiés des droits de l'homme.
Le Palais Wilson et la Genève internationale
Permettez-moi, pour conclure, d'exprimer ici mes remerciements. Tout d'abord aux nombreuses organisations non gouvernementales, qui accomplissent une oeuvre inestimable en faveur des personnes persécutées et privées de leurs droits. Leur engagement est d'autant plus remarquable que les moyens dont elles disposent sont souvent limités. Sans vouloir citer de noms, je tiens à exprimer aujourd'hui, à tous les représentants d'ONG ici présents, la reconnaissance de la Suisse, ma reconnaissance personnelle, pour le travail accompli et notre admiration pour leur engagement sans limites. Je suis bien résolu à poursuivre de manière systématique la collaboration que nous avons engagée avec elles depuis plusieurs années.
Mes remerciements vont aussi aux organisations et aux institutions internationales publiques, qui oeuvrent tout particulièrement pour la promotion des droits de l'homme. Je pense bien sûr à l'ONU, mais aussi et surtout aux organisations régionales telles que l'OAS, l'OUA, l'OSCE et le Conseil de l'Europe. Il ne fait aucun doute, dans ce cadre, que le Haut commissariat des Nations unies pour les droits de l'homme joue un rôle très important.
Et nous sommes tous très heureux que ce Haut commissariat soit maintenant dirigé par Mme Mary Robinson. Lors de sa première visite à Berne, comme Haut commissaire, je lui avais déjà exprimé ma grande satisfaction. Le parcours professionnel et politique de Madame Robinson la prédestinait pour ainsi dire à cette fonction. C'est une personne qui ne se contente pas de professions de foi, mais qui se préoccupe aussi des personnes humaines qui en sont l'objet. Elle nous rappelle, surtout à nous les hommes, que les femmes sont souvent les premières victimes des violations des droits de l'homme.
La New Geneva de Jean-Jacques Rousseau
Mme le Haut commissaire, les disciples genevois de Jean-Jacques Rousseau - et peu de gens le savent - avaient formé le projet d'émigrer en Irlande au cours de la seconde moitié du 18ème siècle. lis voulaient fonder une ville nouvelle du nom de "New Geneva", entre Dunmore East et Waterford, parce qu'ils pensaient ne pas pouvoir réaliser en Suisse leurs idéaux en matière de droits de l'homme. Les plans avaient déjà été dressés et la première pierre de la ville nouvelle avait même été posée en 1784.
Hubert Butler avait écrit au sujet de ces Genevois: "In all their dealings, they spoke and wrote with friendliness and understanding of the Irish People among whom they were to settle". Nous le savons, ce projet n'a pas été mené à terme. Mais nous avons trouvé une bien meilleure solution, puisque c'est vous, Mme Robinson, qui avez quitté l'Irlande pour vous installer à Genève. En accueillant le siège de votre Haut commissariat, le Palais Wilson redonne corps à cette "New Geneva" dans un des hauts lieux de la Genève historique.
Genève, capitale des droits de l'homme
C'est pour moi ainsi un très grand honneur de pouvoir remettre ce bâtiment aux Nations unies. Le site choisi pour le Haut Commissariat de l'ONU, le Palais Wilson, est en réalité un site vénérable, un site d'une grande richesse symbolique. Il illustre l'importance que nous attachons tous aux droits de l'homme. Au nom du Conseil fédéral, je voudrais exprimer mes sincères remerciements à tous ceux qui ont contribué à ce que nous puissions célébrer aujourd'hui la remise de ce bâtiment à l'ONU: le Parlement fédéral, le canton de Genève et la Ville de Genève. Nous voulons que Genève reste la capitale mondiale des droits de l'homme et du droit international humanitaire. Nous l'avons souligné récemment par la création d'un Centre de déminage. Nous le soulignerons par la constitution d'un groupe d'observateurs suisses des droits de l'homme et la mise sur pied d'un programme de formation. Et nous le soulignons aujourd'hui par la remise du Palais Wilson.
Le respect des droits de l'homme est une mission qui ne peut être déléguée à aucune institution. Nous sommes tous interpellés. Je l'avais déjà dit au Forum économique mondial de Davos: le 2lème siècle doit être le siècle des droits de l'homme. Je suis convaincu que le Haut commissariat des Nations unies, installé au Palais Wilson, y contribuera grandement.
Flavio Cotti. Présidente de la Confédération helvétique.Genève, inauguration du Palais Wilson, 5 juin 1998. |