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LA SUISSE >Politique des droits de l'homme MICHELINE CALMY-REY RUTH DREIFUSS FLAVIO COTTI |
__La conception que l'on avait des droits de l'homme a évolué et englobe aujourd'hui un vaste éventail de principes qui sont tout aussi dignes de protection
En effet, nos hôtes étrangers ne savent peut-être pas que la Suisse célèbre cette année les anniversaires de deux autre événements qui ont été à l'origine de la création de notre État de droit et, par là même, ont permis de réaliser des postulats essentiels des droits de l'homme. La chute de l'Ancien Régime et la création de la République Helvétique, en 1798, ont mis les rapports de sujéties, la torture et l'arbitraire hors la loi; l'adoption de la constitution fédérale en 1848 a mis en place les fondements d'un Etat démocratique et garanti les libertés qui devraient protéger chaque citoyen, quelle que soient sa religion, son origine ou sa classe. Les droits de l'homme avancent avec d'autres revendications socialesLa tranche de notre histoire allant de 1798 à 1848, et les 150 ans qui ont suivi, montrent bien que l'on ne reçoit pas ces droits en cadeau, mais qu'il faut une base populaire et une organisation solides pour qu'ils s'imposent. Elle montre aussi que de telles aspirations ne naissent pas dans un seul pays, que de tels processus ne sont menés à bien que grâce aux efforts d'autres peuples. Ce sont les révolutions françaises et américaines qui ont inspiré l'évolution en Suisse. Et elle montre enfin que les droits de l'homme avancent avec d'autres revendications sociales. Le monde a appris très tôt que pour vivre en paix, il est indispensable d'avoir des instruments de droit tenant compte des intérêts des différents pays. C'est ce qu'il a fait et continue à faire grâce à des conventions très élaborées portant sur presque tous les domaines qui présentent un intérêt international, l'économie, la sécurité, bien sûr, mais aussi la santé, l'environnement, la science et la culture. Mais qu'en est-il de la défense de valeurs morales telles que les droits de l'homme ? C'est un devoir tout aussi impératif de la communauté internationale que de créer dans ce domaine aussi des règles, de les respecter et de les faire respecter. Faute de quoi, elle faillit à ses devoirs, et les Etats qui la composent aussi. Des droits élémentaires qui sont encore et toujours menacésIl y a cinquante ans, immédiatement après le génocide systématique commis par les nazis, la nécessité de tenir compte de cet aspect moral est devenue encore plus évidente qu'elle ne l'avait été dans le passé. Quoi! Un état moderne, un peuple bien éduqué pouvaient basculer dans la folie meurtrière, s'adonner aux pires atrocités érigées en système de gouvernement, propager la haine raciale. Il fallait, impérativement, mettre en place les règles et les institutions, nationales et internationales, pour que de tels crimes ne se répètent jamais. En adoptant la Déclaration universelle des droits de l'homme en 1948, la Convention relative au statut des réfugiés de 1951, la Convention internationale contre la torture de 1987, nous avons inscrit dans nos lois les droits élémentaires qui devraient être une évidence, mais sont encore et toujours menacés. Soyons honnêtes, Mesdames et Messieurs, si nous avons signé des conventions, accepté des résolutions, approuvé des déclarations, les droits de l'homme ne figurent généralement pas en tête de liste des intérêts que nous jugeons prioritaires, ils se placent malheureusement loin derrière. Au cours des cinquante dernières années, nous avons bien éliminé certains obstacles pour garantir le droit à la vie et la liberté, empêcher la torture et les comportements indignes d'un être humain, pour concrétiser le principe de l'égalité, mais ces droits ne font pas encore partie du patrimoine commun. Aujourd'hui encore on torture et on condamne à mort, aujourd'hui encore, tel ou tel groupe humain se voit refuser le droit à l'existence. Aujourd'hui encore les droits que nous appelons fondamentaux sont menacés, conspués et violés. L'histoire, dont nous aurions dû tirer des enseignements, se répète. Et ce que l'on appelle le monde industrialisé ne fait pas exception à la règle. Des droits qui appellent des mesures dans les domaines de la politique sociale, de l'économie et de l'éducationMais les droits de l'homme ne sont pas violés seulement lorsque des milliers de personnes sont persécutées physiquement et tuées. Il existe des formes plus subtiles de mépris des droits de l'homme, à l'égard des femme, des enfants, des réfugiés, des pauvres. C'est contre ces formes de violations qu'il y a lieu, aujourd'hui plus que jamais, de lutter. C'est pour cela que nous devons faire plus que de créer des normes légales visant directement la protection des droits fondamentaux. Nous ne pouvons, en effet, pas nous contenter de garantir le noyau dur des droits fondamentaux, le droit à la vie et à l'intégrité de la personne, le droit à la liberté de mouvement, de pensée, d'expression. La conception que l'on avait des droits de l'homme a évolué et englobe un vaste éventail de principes qui sont tout aussi dignes de protection. Les premiers comme les seconds appellent des mesures dans les domaines de la politique sociale, de l'économie et de l'éducation pour prévenir tant les formes déclarées que les formes cachées, latentes, de violation des droits de l'homme. Des mesures pour lutter contre la pauvreté, par exemple. Les États industrialisés, la Suisse, ont là une tâche particulière à remplir : ils doivent, même en période de déficit budgétaire, continuer à verser les crédits qu'ils accordent au titre de la coopération au développement, continuer à militer pour un ordre mondial du commerce plus équitable ou encore continuer à contribuer à la réduction de la dette des pays du Tiers Monde. Car la pauvreté n'a pas qu'une composante économique. Elle a aussi une composante sociale et politique : quiconque n'a pas accès à l'information et aux offres en matière de formation et de santé doit vivre avec un grave handicap qui va de pair avec perte d'autonomie, dépendance et exclusion sociale. La pauvreté et l'exclusion ne se caractérisent pas seulement par l'absence d'un minimum vital; ils vont de pair avec une perte des droits civiques. La Genève internationale a vocation d'accueillir les groupes non gouvernementauxMais, Mesdames et Messieurs, plus le catalogue des droits que nous considérons comme les droits fondamentaux de l'homme est vaste, plus nous avons besoin, outre les instances étatiques et supranationales, de vous, vous qui militez dans les groupes et organisations non gouvernementales, vous qui êtes aux premières lignes et formez l'indispensable système d'alarme contre toute forme de discrimination et de violence. Les États sont tributaires de votre travail et doivent donc vous soutenir dans votre mission spécifique : En vous facilitant l'accès aux institutions officielles et en vous écoutant, en faisant appel à votre expérience et en en bénéficiant, ou encore en évitant de mettre des obstacles administratifs inutiles à votre travail et en facilitant le contact avec vous et entre vous. La Genève internationale considère qu'elle a vocation d'accueillir les groupes non gouvernementaux et de faciliter ces contacts. Ce contact est indispensable, car la force des organisations non-gouvernementales réside dans leur collaboration et dans les synergies qui en résultent. Elles ont la possibilité de rassembler les personnes qui sont confrontées aux mêmes problèmes et de les encourager à s'entraider. En assurant la coordination entre les groupes classiques qui ont un lien avec les droits de l'homme, mouvements syndicaux, associations qui militent dans l'aide au développement et en faveur des revendications sociales, elles peuvent mieux faire en sorte que la protection de la dignité et des droits de soient largement garanties par-delà les frontières nationales et culturelles. Les organisations non-gouvernementales sont des sentinelles indispensables, qui permettent la mobilisation internationale en faveur d'individus et de groupes menacés par leurs propres autorités nationales. Assiéger encore et toujours les citadelles du pouvoir pour qu'elles n'abusent pas de leur pouvoirGrâce à vous, qui en êtes les vecteurs et les garants, notre compréhension des droits de l'homme se développe et s'affine et vous contribuez ainsi à ce que cette compréhension soit inscrite dans le droit supranational. Pour que la fameuse globalisation soit celle des droits de la personne humaine, et non pas seulement celle des droits des entreprises. Mais l'aspiration à un ordre juste, social et digne de l'être humain ne saurait remettre en cause la diversité culturelle. Le modèle occidental de société n'est pas la condition sine qua non du respect des droits de l'homme. Le noyau des droits fondamentaux est au-dessus des différences étatiques, culturelles et ethniques et doit être protégé dans les différentes formes d'État. Mesdames et Messieurs, je suis consciente que votre mission est ardue et qu'elle consiste très rarement à réaliser des exploits qui entreront dans l'histoire. Encore que, les mines antipersonnel, pour ne prendre qu'un exemple, ont été dénoncées et sont aujourd'hui bannies grâce justement à votre travail. Votre tâche est un travail de fourmi qui consiste à faire, jour après jour, de petits pas et qui ne montrera qu'à la longue que nous avons avancé. Je voudrais vous remercier toutes et tous de ne pas hésiter à faire ces petits pas et d'assiéger encore et toujours les citadelles du pouvoir pour qu'elles n'abusent pas de leur pouvoir et se souviennent de leurs devoirs, partout dans le monde. Ruth Dreifuss, Conseillère fédérale / Confédération helvétique. |