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Education aux droits de l'homme



__L’éducation aux droits de l’homme est le garant de la citoyenneté

Alfred Fernandez et Robert Trocmé, Université d’été des droits de l’homme,Genève.


Pour la première fois depuis sa création - il aura fallu attendre sa 50ème session en juillet 98 -, la Sous commission des droits de l'homme, éminence grise du système onusien de protection des droits de l'homme, examine un rapport-cadre sur le droit à l'éducation et demande à un universitaire algérien, Mustapha Mehedi, titulaire de la chaire UNESCO des droits de l'homme de l'Université d'Oran, de mener une étude approfondie de la question. La nouvelle pourrait passer inaperçue, mais elle est d'importance car elle témoigne de l'existence d'un nouveau consensus au sein des Nations unies dont les experts semblent vouloir faire leurs les préoccupations de l'UNESCO et qui pourrait bien déboucher sur la mise en place d'un nouveau mécanisme de contrôle visant à mesurer les progrès de l'éducation et, la précision mérite d'être soulignée, de l'éducation au droit de l'homme dans le monde.


    POINT DE VUE

      Le droit à l'éducation est un droit fondamental de la personne non seulement parce qu'il lui garantit l'accès aux autres droits et libertés, mais parce qu'il est la source vive des contre-pouvoirs.


Pour saisir l'importance de cet événement, il nous faut partir d'un double constat. Premier constat: depuis cinquante ans la Déclaration universelle le proclame, les droits de l'homme sont universels. Et quand bien même on discute encore sur la légitimité de l'universalité ainsi proclamée et sur les priorités à mettre en uvre en vue de sa réalisation effective, droits civils et politiques d'abord, puisque garants d'une nécessaire démocratisation, droits économiques, sociaux et culturels immédiatement exigibles ou non, mais garants du développement durable, humain ou autre, force est de constater que la communauté internationale s'est dotée d'un ensemble impressionnant et somme toute assez cohérent d'instruments internationaux, de pactes et de conventions, assez largement ratifiés.

Deuxième constat: les droits universels sont universellement bafoués et les efforts louables des négociateurs, toujours en quête de quelque définition nouvelle dans leur effort pour intégrer le respect de la dignité humaine dans des processus de développement qui, de fait, les excluent, n'y pourront rien changer.

Les droits de l'homme ne relèvent pas de la souveraineté des Etats

Absence de volonté politique, certes, mais l'explication est-elle suffisante en démocratie? Il est des droits que l'on proclame souverains pour aussitôt les trahir, invoquant toujours quelque bonne raison et oubliant que, dans leur principe même, ces droits qu'on dit être de l'homme sont la loi au-dessus de tout pouvoir, fût-il économique. La perte de souveraineté des Etats, dans un contexte où le marché dicte sa loi, ne saurait être une excuse valable. Et la fin de la guerre froide ne saurait autoriser le tour de passe-passe par lequel nos démocraties troquent la raison d'Etat contre la raison économique.

Le problème en réalité est d'une autre nature et, parce que nous sommes en démocratie, c'est autrement qu'il faut l'analyser. Les droits de l'homme ne relèvent pas de la souveraineté des Etats, pas plus qu'ils ne sont l'expression des intérêts bien compris des uns contre les autres, ce sont des droits d'une autre nature, droits nés de la dignité humaine pour la dignité humaine, droits fondés sur l'éthique. Or la dignité perd toute signification des lors qu'on la délègue à quelque monstre froid. La confiscation politique du fondement éthique des droits de l'homme et les contradictions qu'elle engendre dans l'Etat et dans les relations entre Etats ne datent pas d'hier et il est tout à fait superflu d'accuser l'ONU d'inefficacité alors même qu'on lui dénie toute souveraineté. La bonne conscience des Etats est à ce prix, mais elle ne cesse pas pour autant d'être meurtrière.Up

Restituer les droits de l'homme au citoyen : un projet éducatif réellement démocratique

Pour être de l'homme, les droits de l'homme impliquent un renversement total dans la conception de la souveraineté politique et de la citoyenneté et leur restitution aux individus - citoyens à qui ils appartiennent est non seulement la condition première de leur légitimité, mais la condition de leur mise en uvre. Parce que les utilisateurs, entendons par là les citoyens, membres de la société civile, mais aussi les consommateurs, ne savent pas comment exercer les droits qui sont pourtant les leurs ni mettre en uvre leur aspiration légitime à plus de solidarité, parce que ils ne savent pas comment faire pression, comment participer, comment choisir, les Etats ont beau jeu d'invoquer la fatalité du "tout économique".

Restituer au citoyen les droits qui, en toute conscience, lui appartiennent, c'est lui donner les moyens de cette conscience, c'est lui rendre sa souveraineté. Et cette restitution est elle aussi un droit de l'homme. L'éducation est un droit et le droit à l'éducation un empowerment right, traduisons un droit qui restitue au citoyen les droits et les devoirs qui, s'il demeure dans l'ignorance, ne manqueront pas de lui être confisqués.

Le droit à l'éducation est un droit fondamental de la personne non seulement parce qu'il lui garantit l'accès aux autres droits et libertés, mais parce qu'il est la source vive des contre-pouvoirs sans lesquels la démocratie autorise toutes les forfaitures. Droit à l'éducation dira-t-on, mais à quelle éducation? La réponse ne doit plus se faire attendre en démocratie: à l'éducation aux droits de l'homme et à la citoyenneté, entendons par là une éducation morale et civique d'un genre nouveau parce que fondée non sur la seule croyance aux dogmes et à l'intérêt national, mais fondée en raison sur la dignité de chaque homme et sur sa capacité à agir et à choisir de façon responsable dès lors qu'il est convenablement informé.Up

Une culture des droits de l'homme : un pari sur l'homme, un pari sur l'éducation, un pari sur la démocratie

Eduquer aux droits de l'homme, c'est donner aux citoyens du monde les moyens de comprendre la nouvelle donne politique, inaugurée avec la Déclaration universelle. Les Etats, chacun le sait, ne sont plus maîtres du jeu. Le pouvoir a changé de mains et le risque est grand de le voir échapper pour de bon aux hommes. Les potentialités politiques des droits de l'homme sont encore largement méconnues et il est de notre devoir non seulement de dénoncer les violations, mais surtout de les prévenir et donc de former. La Conférence mondiale de Vienne a lancé le maître mot du siècle à venir : culture des droits de l'homme. Qu'est-ce que cela veut dire? Un pari sur l'homme, un pari sur l'éducation, un pari sur la démocratie.

L'idée d'une société mondiale fondée sur les droits de l'homme et non sur les lois souveraines du marché n'est sans doute pas une idée nouvelle, mais ses effets commencent tout juste à se faire sentir, laissant présager l'avènement d'un déterminisme à la mesure de l'homme. Ce n'est pas une idée généreuse et abstraite, mais l'expression d'un engagement politique concret qui puise sa force dans les choix de citoyens - consommateurs opérant à tous les niveaux de la société civile.

L'Université d'été des droits de l'homme et du droit à l'éducation de Genève contribue à cet élan aux côtés d'autres organisations non gouvernementales qui militent en faveur du développement de l'enseignement des droits de l'homme à tous les échelons de la vie éducative: primaire, secondaire, universitaire. Elle invite tous les acteurs de la société civile à se rassembler autour d'un projet éducatif sans lequel les droits de l'homme ne descendront jamais du ciel des idées sur la terre des hommes.

Alfred Fernandez, docteur en philosophie, co-directeur de l'Université d'été des droits de l'homme et du droit à l'éducation, Genève / Robert Trocmé, ancien élève de l'Ecole normale supérieure de Saint-Cloud (F), directeur du programme de l'Université d'été.

Genève, octobre 1998.Up