Rappelant les campagnes de presse haineuses qui ont précédé les crimes commis au Rwanda et en Bosnie-Herzégovine, les Nations unies ont saisi l'occasion fournie par la Journée mondiale de la liberté de la presse pour appeler à l'action contre les "médias de la haine".
"Là où la censure s'exerce, tant la démocratie que le développement sont perdants. Une presse libre et indépendante fait des sociétés fortes, dynamiques, en marche vers le progrès", a déclaré la vice-secrétaire générale des Nations unies, Louise Fréchette, dans le cadre de la commémoration de la Journée qui s'est tenue au siège de l'ONU, à New York, où une série de manifestations était organisée par le Département de l'information de l'ONU sur le thème "les médias et les conflits armés".
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Louise Fréchette a dénoncé l'incitation
à la haine véhiculée par les médias
au Rwanda et en Bosnie-Herzégovine et plus récemment
en Côte d'Ivoire "où de nombreux organes de
presse ont diffusé des messages véhiculant des allégations
non fondées et incitant à la violence contre certaines
personnes ou certains groupes." 
Evoquant la mémoire des 14 journalistes tués
et des deux autres disparus pendant la guerre en Iraq, elle a
indiqué que "si la guerre est dangereuse pour les
reporters qui la couvrent, nous savons, grâce au Committee
to Protect Journalists, que la plupart des journalistes qui trouvent la mort dans l'exercice de leurs fonctions sont en fait assassinés : délibérément visés, en tant qu'individus, pour avoir mis en lumière des affaires de corruption, dénoncé des abus de pouvoir ou s'être opposés à des groupes d'intérêt jaloux de leurs privilèges, légitimes ou non."
"Ces actes sont intolérables et leurs auteurs doivent
être traduits en justice", a-t-elle déclaré.
L'ALLOCUTION DE LOUISE FRECHETTE
On trouvera ci-après l'allocution de la vice-secrétaire
générale des Nations unies, Louise Fréchette,
lors d'une manifestation organisée à New York à
l'occasion de la Journée mondiale de la liberté
de la presse célébrée le 3 mai 2003.
En la Journée mondiale de la liberté de la
presse, nous réaffirmons le droit des journalistes
à faire leur travail. Si les idées et l'information
ne circulent pas librement, dans les pays et par-delà leurs
frontières, la paix en sera d'autant plus difficile à
atteindre. Là où la censure s'exerce, tant la démocratie
que le développement sont perdants. Une presse libre et
indépendante fait des sociétés fortes, dynamiques,
en marche vers le progrès.
L'Organisation des Nations Unies apprécie tout particulièrement
le travail des correspondants qui se trouvent ici au Siège,
et continuera de faire tout ce qu'elle peut pour leur permettre
de poursuivre librement ce travail.
Souvenons-nous
La Journée mondiale de la liberté de la presse
est aussi pour nous l'occasion de nous remémorer les nombreux
journalistes qui ont perdu la vie en s'acquittant de leur mission.
Je pense en particulier aux 14 journalistes qui ont été
tués en Irak et aux deux autres qui sont encore portés
disparus. Nous ne savons pas encore exactement comment les choses
se sont passées, et nous ne le saurons peut-être
jamais. Mais nous savons, grâce au Committee to Protect
Journalists, que si la guerre est dangereuse pour les reporters
qui la couvrent, la plupart des journalistes qui trouvent la mort
dans l'exercice de leurs fonctions sont en fait assassinés
: délibérément visés, en tant qu'individus,
pour avoir mis en lumière des affaires de corruption, avoir
dénoncé des abus de pouvoir ou s'être opposés
à des groupes d'intérêt jaloux de leurs privilèges,
légitimes ou non. En un mot, pour avoir fait leur travail.
Souvenons-nous aussi que pour les mêmes raisons, des
journalistes se retrouvent en prison. Selon le Committee,
ils étaient 136 en détention à la fin de
2002. Des centaines d'autres encore sont victimes d'actes de harcèlement,
d'intimidation ou d'agression. Outre les conséquences tragiques
qu'ils ont pour les intéressés, ces actes peuvent
frapper de crainte la société tout entière,
étouffant la critique et faisant taire les débats.
Ils sont intolérables, et leurs auteurs doivent être
traduits en justice.
Cette année, au moment de célébrer la
Journée mondiale de la liberté de la presse, les
médias mesurent la complexité de leur rôle
dans les conflits armés. La table ronde sur Les médias
et les conflits armés [qui se tient aux Nations unies
donne] à des spécialistes l'occasion de réfléchir
aux pratiques et aux règles déontologiques qui doivent
s'imposer aux médias en temps de guerre, ainsi qu'aux responsabilités
que les médias continuent de porter une fois que les armes
se sont tues.
Les choix difficiles du journaliste
Le journaliste doit toujours faire des choix difficiles mais,
en cas de guerre, c'est dans un véritable champ de mine
qu'il doit se frayer un chemin. Objectivité ou propagande?
Scepticisme ou chauvinisme? Contexte général ou
images choc sélectionnées? Comment choisir entre
l'impératif d'objectivité et l'accès que
donne l'intégration à une armée? Comment
montrer les effets du conflit, en particulier sur les civils,
sans diffuser d'images de mort ou de souffrance qui portent atteinte
à la dignité humaine? Gavés d'information,
sommes-nous en fait moins à même de ressentir les
choses, de nous émouvoir et d'agir comme nous le devrions?
L'ONU est particulièrement préoccupée
par un problème précis : celui de la sélectivité.
Pourquoi, nous demandons-nous, les médias s'intéressent-ils
à certains thèmes et à certaines situations
et en ignorent-ils d'autres qui semblent tout aussi importants?
Il n'y a pas de réponse simple à cette question, pas plus qu'aux autres. Nous devons continuer à chercher. Je profite donc de cette Journée mondiale de la liberté de la presse pour appeler à l'action face à un problème grave contre lequel nous devrions tous être prêts à nous mobiliser : les médias de la haine.
Au Rwanda et en Bosnie-Herzégovine, génocides et
crimes contre l'humanité ont fait suite à des campagnes
de haine nationaliste et ethnocentrique menées par les
médias. Plus récemment, en Côte d'Ivoire,
de nombreux organes de presse se sont mis à diffuser des
messages généralement considérés comme
xénophobes et comme relevant de la manipulation politique,
véhiculant des allégations non fondées et
incitant à la violence contre certaines personnes ou certains
groupes, surtout des groupes d'origine étrangère.
La situation s'est quelque peu améliorée, mais nous
avons une fois de plus constaté qu'un mauvais usage des
moyens d'information peut avoir des conséquences désastreuses.
Il faut se féliciter des poursuites lancées par
le Tribunal pénal international pour le Rwanda contre
ceux qui ont utilisé la Radio-Télévision
Mille Collines comme instrument d'incitation au génocide.
Mais ce qu'il faut surtout, c'est que nul ne soit plus jamais
incité au génocide. Le meilleur antidote est la
mise en place de médias libres et indépendants répondant
aux besoins de tous les membres de la société.
Le Sommet mondial de Genève
L'ONU collabore étroitement avec les médias et
les organisations non gouvernementales, dans de nombreux pays,
pour favoriser la diffusion d'une information objective et appuyer
d'autres initiatives visant à promouvoir le professionnalisme
dans la presse et la libre circulation de l'information. Les partenariats
de ce type doivent se multiplier et s'inscrire dans la durée.
Vous pouvez tous participer à la réalisation de
cet objectif commun en liant des liens étroits avec vos
collègues du monde entier.
Enfin, j'attire votre attention sur une manifestation qui pourrait
faire beaucoup pour améliorer la liberté de la presse
: le Sommet mondial sur la société de l'information,
dont la première partie se tiendra à Genève
en décembre [2003].
Le terme "société de l'information"
est une tentative de caractérisation de l'époque
à laquelle nous vivons. On parle aussi de l'ère
du numérique et de l'ère de l'information. Quel
que soit le terme retenu, la société que nous édifions
doit être ouverte et pluraliste : une société
dans laquelle chacun, où qu'il vive, a accès à
l'information et au savoir. Les médias sont mieux placés
que quiconque pour nous aider à atteindre cet objectif
et à combler le fossé numérique. La presse
bénéficiera aussi du Sommet si les dirigeants du
monde s'y engagent fermement à défendre sa liberté.
J'espère pouvoir compter sur elle pour couvrir cette manifestation
avec toute l'énergie qu'on lui connaît.
Source : Nations unies, New York, 2 mai 2003.