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Mary Robinson


Seule une vigilance extrême

Mary Robinson, Haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme /Genève 1998

Le 10 décembre 1998, nous commémorons le 50e anniversaire de la Déclaration Universelle des droits de l'homme, adoptée par des nations hantées par les souvenirs d'Hiroshima et d'Auschwitz, à l'aube de la guerre froide. Comme tous les anniversaires, celui-ci nous permet de faire le bilan, de réfléchir au chemin parcouru depuis lors et de mesurer ce qui reste à accomplir. Cette commémoration ne doit toutefois pas donner lieu à l'autosatisfaction car il reste encore beaucoup à faire dans le domaine de la protection et de la promotion des droits de l'homme. Nous ne pouvons pas et nous ne devons pas oublier les victimes des persécutions et les laissés-pour-compte, car ils incarnent le fossé qui subsiste entre nos aspirations et ce que nous sommes réellement parvenus à réaliser.

Je suis allée au Cambodge au début de l'année, et je me suis également rendue au Rwanda. Les événements tragiques de cette fin de siècle sont là pour nous rappeler que seule une vigilance extrême nous permettra d'assurer le respect de ces droits.

Transformer les idéaux de la Déclaration en une réalité vivante

Cette commémoration a également un autre objectif: nous donner l'occasion de réaffirmer et de renouveler notre engagement en faveur du respect des principes fondamentaux consacrés par la Déclaration et qui étaient si chers à ses pères fondateurs. Car c'est aussi, et peut-être même avant tout, par l'éducation que les objectifs inscrits dans ce document pourront être véritablement réalisés. Cet anniversaire doit nous inciter à réfléchir ensemble sur la signification de la Déclaration universelle des droits de l'homme dans le contexte politique, social, économique et culturel dans lequel nous nous inscrivons et sur les moyens qui nous permettront de transformer ses idéaux en une réalité vivante et tangible pour les peuples du monde.

Lorsque la Déclaration fut adoptée en 1948, elle constituait la première conceptualisation et,concrétisation au plan international des droits et libertés de tous les membres de la famille humaine. Et pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les nations s'accordaient sur ce que devaient être les droits de l'homme de tous les êtres humains. Pourquoi? Parce qu'ils avaient présents à l'esprit les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale et qu'ils avaient perçu les liens étroits entre les violations des droits de l'homme et la paix, nationale ou internationale.Up

Tous les droits doivent être traités sur un pied d'égalité

En outre, la Déclaration fait des droits de l'homme non seulement des droits universels mais aussi des droits indivisibles et interdépendants. Ce qui signifie concrètement, que droits civils et politiques, et droits économiques, sociaux et culturels doivent être protégés et traités sur un pied d'égalité. La Déclaration a consacré pour tous et avec la même vigueur et conviction la liberté de parole et de croyance, le droit de vivre sans crainte et d'être à l'abri du besoin, le droit à un procès équitable et le droit au développement. Il nous faut cependant reconnaître qu'il existe un certain déséquilibre dans la promotion, au niveau international, des droits économiques, sociaux et culturels et du droit au développement. Remédier à ce déséquilibre s'impose aujourd'hui plus que jamais dans un monde où les critères économiques sont de plus en plus déterminants.

Les dispositions de la Déclaration ont été incorporées dans les Pactes internationaux sur les droits civils et politiques et sur les droits économiques, sociaux et culturels, ainsi que dans tous les autres instruments internationaux de protection des droits de l'homme. Et pourtant, aujourd'hui encore, ces droits sont trop souvent bafoués. Manque de volonté? Manque de moyens? Cynisme? Les trois, probablement. Mais il est un fait, peut-être aussi important que la réponse à ces questions: aujourd'hui, de plus en plus d'individus ont conscience de ce qui leur est dû. Cette prise de conscience constitue, sans doute, la clé la plus importante pour régler la contradiction entre principes reconnus et principes appliqués.

Une préoccupation politique et morale légitime

L'on entend souvent dire que de simples documents n'ont aucune valeur. Or, des documents comme la Déclaration, joints à la vision, à l'engagement et à l'action, constituent des outils efficaces de la paix. Les articles de la Déclaration ont donné force à ceux dont les droits ont été bafoués et leur ont montré qu'ils n'étaient pas seuls dans leur lutte. La Déclaration nous invite aussi à réfléchir à notre conception de la solidarité. Elle nous rappelle que la communauté internationale ne peut ignorer les souffrances des opprimés et des pauvres parmi les pauvres et que nous avons le devoir de nous sentir concernés par ce qui se passe dans le monde et, si possible, de secourir les victimes, au-delà de nos frontières.

C'est grâce à la Déclaration universelle que les droits de l'homme sont devenus une préoccupation politique et morale légitime du monde, que la communauté internationale s'est engagée à promouvoir et protéger les droits de l'homme, que les citoyens ordinaires ont acquis un vocabulaire de doléances et d'inspirations. La vocation universelle de la Déclaration à protéger la dignité de chaque être humain a gagné l'imagination de l'humanité. C'est cette vision qui explique la longue mission de la Déclaration et son extraordinaire longévité en tant qu'affirmation des principes du droit.

Mary Robinson. Haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme. Préface à l'ouvrage Itinéraire pour les Droits de l'Homme, Edition Atelier Roger Pfund, Genève, 12.98.Up