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Mary Robinson, haut commissaire des Nations unies aux droits de l’homme / Juin 2002

__”Quand l'accent est mis sur l'ordre et la sécurité, l'espace démocratique est réduit, et les droits de l'homme sont restreints. Aujourd'hui, l'horizon s'est assombri”
Mary Robinson, haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, a déclaré, le 6 juin 2002, que "malgré les efforts faits pour répondre au terrorisme dans le cadre des lois nationales et internationales au lendemain du 11 septembre [2001], une autre sorte de langage s'est imposée. [...] On parle désormais de "guerre contre le terrorisme". Du coup, dans bien des parties du monde, l'ordre et la sécurité sont devenues des valeurs absolues. La communauté internationale le sait d'expérience : quand l'accent est mis sur l'ordre et la sécurité, l'espace démocratique est réduit, et les droits de l'homme sont restreints. Aujourd'hui, l'horizon s'est assombri", souligne-t-elle.

S'exprimant à Londres à l'occasion d'une conférence donnée au Commonwealth Institute , Mary Robinson a déclaré qu'il n'y avait aucune contradiction entre la sécurité et des droits de l'homme, ajoutant que la sécurité est un des aspects de la protection de droits de l'homme que les Etats ont l'obligation d'assurer à leurs citoyens. "Il est fondamental, souligne-t-elle que les actions des Etats pour combattre le terrorisme respectent les normes internationales des droits de l'homme."

La haut commissaire souligne que le combat contre le fléau du terrorisme exige une approche globale fondée sur la reconnaissance des nombreuses causes de l'insécurité. "Si l'on souhaite qu'il puisse atteindre ses objectifs et parvenir à une plus grande sécurité pour l'homme, le combat contre la terreur doit aussi être une guerre menée contre le dénuement, la discrimination et le désespoir."Haut de page

Mary Robinson estime par ailleurs que "le renforcement d'une mentalité très protectrice, très "forteresse" à l'intérieur de l'Europe est [...] l'une des grandes préoccupations de l'après-11 septembre. Au fur et à mesure que les contrôles deviennent plus stricts et se renforcent, une espèce d'indécence se fait jour dans le langage utilisé pour parler des demandeurs d'asile et des immigrés sur le Vieux Continent".

> LA DÉCLARATION DE MARY ROBINSON

Il y a quelques jours, nous avons assisté à une cérémonie sobre et bouleversante. Dans le trou béant du "Ground Zero" à New York, huit mois et demi après l'horreur des attaques terroristes contre le World Trade Center, la ville a clos les opérations de déblaiement. Dans ce dernier adieu à ceux qu'ils ont perdus dans les tours jumelles, les familles des victimes dont les corps ne seront jamais retrouvés ont pu se recueillir. Une ultime cérémonie pour tenter d'apaiser la douleur, qui aura du mal à s'estomper.

Aujourd'hui, peut-être est-il temps de se pencher sur l'impact des attaques et de leurs conséquences sur les droits de l'homme. En février [2002], Michael Ignatieff demandait crûment : "Le 11 septembre ne marque-t-il pas la fin de l'ère des droits de l'homme ?" Ma réponse est non. Mais nous avons à faire face à de nouveaux défis afin de répondre aux préoccupations relevant de la sécurité de l'être humain dans notre monde actuel.
Mon sentiment est que notre responsabilité est, plus que jamais, de faire respecter les normes internationales des droits de l'homme et de reconnaître qu'à leur tour ces normes peuvent faire l'objet "d'attaques terroristes". Les mots sont fondamentaux pour réagir de façon appropriée à un événement crucial. Au lendemain du 11 septembre 2001, j'ai qualifié les attaques contre le World Trade Center de crime contre l'humanité. Les attaques du 11 septembre étaient en premier lieu essentiellement dirigées contre des civils. Elles étaient méthodiquement planifiées et leur exécution parfaitement réglée afin de frapper un maximum de victimes.

Si l'on considère la jurisprudence internationale, leur impact et leur nature les désignent comme crime contre l'humanité.

Il est du devoir de la communauté des Etats du monde de retrouver et punir ceux qui ont planifié et organisé ces crimes. L'une des avancées institutionnelles importantes à souligner est l'entrée en vigueur de la Cour internationale de justice. Elle est le premier instrument qui va permettre de codifier les éléments constituant le crime contre l'humanité. Elle établit la responsabilité criminelle individuelle pour de tels crimes, qu'ils soient le fait d'un Etat ou d'actes commis par des groupes armés. La ratification universelle des statuts de la CourHaut de page doit être un objectif important de la communauté internationale.
A l'avenir, nous devons avoir entre nos mains les moyens réels de répondre à des crimes comme ceux du 11 septembre. Une coopération internationale combinée à une volonté sans faille sont cruciales pour combattre ceux qui planifient des actes de terrorisme. Le Conseil de sécurité des Nations unies a franchi un pas important dans cette direction. Dans sa résolution 1373 du 28 septembre 2001, il impose une nouvelle obligation aux Etats afin qu'ils coopèrent dans la lutte contre le terrorisme, utilisant dans ce texte un langage issu des conventions internationales existantes.

Malgré les efforts faits pour répondre au terrorisme dans le cadre des lois nationales et internationales, au lendemain du 11 septembre, une autre sorte de langage semble s'être imposée. Ce langage a structuré dans une large mesure la réponse à tous les niveaux. On parle désormais de "guerre contre le terrorisme". Du coup, dans bien des parties du monde, l'ordre et la sécurité sont devenues des priorités absolues. La communauté internationale le sait d'expérience : quand l'accent est mis sur l'ordre et la sécurité, l'espace démocratique est réduit, et les droits de l'homme sont restreints. Aujourd'hui, l'horizon s'est assombri.

Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder les réponses officielles qui tendent à faire passer les principes des droits de l'homme au second plan et à privilégier des actions plus énergiques en faveur de la guerre contre le terrorisme. Nombreux sont les pays qui font peu de cas des principes pourtant établis du droit humain et des lois humanitaires internationales. Ces derniers mois, une certaine confusion s'est manifestée entre ce qui relevait et ce qui ne relevait pas des conventions de Genève de 1949. Certains ont suggéré que les actes terroristes du 11 septembre et leurs conséquences dans le conflit en Afghanistan prouvaient que les Conventions de Genève étaient dépassées.

Les preuves s'accumulent : des activités des plus pacifiques ont été considérées comme terroristes dans certains pays, et des mesures excessives ont été prises pour supprimer ou restreindre certaines libertés individuelles comme le droit à un procès équitable, la participation à des activités politiques, la liberté d'expression et le droit à la libre association. Des mécanismes de contrôle de ces libertés ont été levés et le droit d'asile a été sévèrement réduit ou est en voie de l'être dans nombre d'Etats.

Il est fondamental - Kofi Annan l'a rappelé on ne peut plus nettement - que les actions des Etats pour combattre le terrorisme respectent les normes internationales des droits de l'homme.Haut de page

L'une des grandes inquiétudes, aujourd'hui, est de constater que, lorsqu'une démocratie franchit la ligne ou montre la mauvaise voie, des régimes non démocratiques peuvent considérer qu'ils ont alors le feu vert pour poursuivre des politiques répressives, avec la conviction que tout excès passera inaperçu ou sera banalisé. Il devient donc très difficile de continuer à maintenir des normes de protection fondamentales contre les abus de certains pouvoirs.

Le renforcement d'une mentalité très protectrice, très "forteresse" à l'intérieur de l'Europe est également l'une des grandes préoccupations de l'après-11 septembre. Au fur et à mesure que les contrôles deviennent plus stricts et se renforcent, une espèce d'indécence se fait jour dans le langage utilisé pour parler des demandeurs d'asiles et des immigrés sur le Vieux Continent. Ce phénomène, associé à un regain d'antisémitisme et à une montée du sentiment anti-islamique, est une épreuve à laquelle les leaders et les citoyens européens doivent faire face et qu'ils doivent combattre ensemble.

La Déclaration et le Plan d'action adoptés à Durban lors de la Conférence mondiale contre le racisme [en 2001] le dit de la plus claire des façons : la diversité humaine doit être reconnue comme un atout et non comme un handicap; la xénophobie doit être rejetée sous toutes ses formes; dans un monde qui espère recueillir les bénéfices de la mondialisation, il est essentiel de soutenir l'engagement en faveur des sociétés multiculturelles.

Le combat contre la terreur doit aussi être une guerre menée contre le dénuement, la discrimination et le désespoir

Si le défi actuel pour les mouvements de défense des droits de l'homme consiste à maintenir l'intégrité des normes internationales des droits de l'homme et lois humanitaires internationales face à l'aggravation des tensions sécuritaires, il convient aussi d'avoir une vision à plus long terme. Il s'agit aujourd'hui de construire un monde doté d'une véritable sécurité de l'être humain. Il est essentiel que les liens entre développement, droits de l'homme et démocratie soient connectés avec leur corollaire nécessaire qu'est la sécurité.
En 1994, déjà, le rapport des Nations unies pour le développement humain nous rappelait que "la sécurité n'est pas une question d'arme, c'est une question de vie et de dignité" et mettait en exergue les composantes qui garantissent la sécurité de l'être humain : l'économie, la nourriture, la santé, l'environnement, la sécurité politique et communautaire et celle des personnes.

Nous le comprenons maintenant de manière plus profonde : aucune nation ne peut s'isoler ou s'extraire des effets des problèmes mondiaux tels que la pauvreté endémique et les conflits. La tragédie du 11 septembre doit nous inciter à relancer nos actions sur tous ces fronts. La privation et la négation des droits dans le monde ne peuvent plus passer par la simple défense au nom des valeurs morales mais doivent désormais être considérées comme de véritables motifs de luttes afin de garantir la sécurité de tous. Si l'on souhaite qu'il puisse atteindre ses objectifs et parvenir à une plus grande sécurité pour l'homme, le combat contre la terreur doit aussi être une guerre menée contre le dénuement, la discrimination et le désespoir.

La forme que pourrait prendre un mémorial aux victimes du 11 septembre 2001 a suscité de nombreux débats. Mais il n'y a peut-être pas de mémorial plus adapté, pas de testament plus éternel pour tous ceux qui ont perdu ainsi perdu la vie qu'un engagement des dirigeants du monde à faire le choix d'une perspective plus ouverte en matière de sécurité, une perspective fondée sur la justice et l'égalité.

Mary Robinson, haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Commonwealth Institute, Londres, 6 juin 2002. La version française de cette déclaration a été publiée par le quotidien Le Monde, dans son édition du 15 juin 2002.Haut de page