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23 JUIN 2003, JORDANIE / LA REUNION DU FORUM ECONOMIQUE MONDIAL
__Sur les rives de la Mer morte, Kofi Annan défend sa "vision d'un futur partagé"
Il affirme la nécessité de "prendre les décisions qui affectent l'intérêt mondial dans le cadre d'institutions mondiales, en tout premier lieu des Nations unies"
Au bord de la Mer morte en Jordanie, devant le Forum économique
mondial, Kofi Annan a plaidé, le 23 juin
2003, en faveur d'un monde qui se tiendrait par la main par-dessus
les barrières de la culture et de la religion, "où
l'idéalisme ne serait plus moqué" mais respecté,
où les décisions d'intérêt mondial
seraient prises dans des institutions mondiales, en tout premier
lieu les Nations unies, même si cela suppose d'y apporter
des changements, et où les Etats membres "respecteraient
les vues de chacun et s'efforceraient de parvenir à un
accord." |
"Même les pierres ici nous parlent de la naissance
et de la chute des empires", a souligné le secrétaire
général des Nations unies évoquant pour les
participants du Forum la région dans laquelle il se déroule.
Dans "ce berceau de la civilisation, devenu le creuset des
conflits les plus âpres", a-t-il poursuivi, "nous
avons assisté aux grandes souffrances infligées
aux Arabes et aux Israéliens, pour la plupart des civils
innocents."
Précisant qu'il incluait dans ces souffrances les Irakiens
qui ont subi "des conflits, des sanctions et des atteintes
indescriptibles aux droits de l'homme" et qui "continuent
actuellement à souffrir", Kofi Annan, se référant
à la résolution 1483 du Conseil de sécurité
qui réclame que soit rapidement donnée aux Irakiens
la possibilité de se gouverner eux-mêmes, a affirmé
que, "si nous parvenons à leur permettre cela, cette
grande nation pourra regarder en arrière et voir 2003 comme
un tournant positif."
"La même chose vaut pour les Israéliens
et les Palestiniens", a-t-il affirmé. Kofi Annan
s'est alors référé aux enseignements du XXe
siècle desquels il a dégagé deux modèles.
Celui de la première moitié du siècle où
"l'horreur est venue s'ajouter à l'horreur jusqu'à
ce que nous arrivions à l'Holocauste et Hiroshima"
et celui de la seconde moitié où s'"il y a
eu des atrocités et même une répétition
du génocide", il y a eu aussi "d'incroyables
progrès". 
"L'économie mondiale s'est non seulement relevée
de la dévastation de 1945 mais elle s'est développée
comme jamais auparavant", a-t-il déclaré. "Même
dans le monde en développement, l'éducation, les
soins de santé primaire se sont améliorés,
la mortalité infantile a diminué; les peuples ont
secoué le joug du colonialisme."
Pour Kofi Annan, tout cela ne s'est pas produit par hasard,
mais "parce qu'un groupe de leaders, doté d'une vision
à long terme, était déterminé à
faire en sorte que cette seconde moitié du XXe siècle
soit différente de la première": "C'était
un monde dans lequel les peuples des différentes nations
et cultures allaient les uns vers les autres non pour se considérer
comme des sujets de peur et de suspicion mais comme des partenaires
potentiels capables d'échanger des biens et des idées
pour leur bénéfice mutuel. C'était un monde
de toujours plus grande ouverture et de liberté croissante,
de confiance mutuelle grandissante et, surtout, c'était
un monde d'espoir".
Kofi Annan a lancé une mise en garde. Si le monde
choisit la première moitié du XXe siècle
comme modèle, "il deviendra encore plus violent, plus
intolérant et plus destructeur", a-t-il souligné,
ajoutant que ce n'était pas là sa "vision d'un
futur partagé". "Je vois l'humanité bâtissant
sur les réalisations de la seconde moitié du XXe
siècle, les adaptant et les faisant progresser. Je vois
des êtres humains se souciant les uns des autres et des
Etats partageant la responsabilité de la sécurité
et du bien-être de tous les peuples où qu'ils vivent".
"L'idéalisme ne sera plus moqué et qualifié
de naïf mais respecté et pris sérieusement",
a-t-il remarqué.
Kofi Annan a affirmé aussi la nécessité
de "prendre les décisions qui affectent l'intérêt
mondial dans le cadre d'institutions mondiales, en tout premier
lieu des Nations unies". "Les Etats membres y respecteraient
les vues de chacun et s'efforceraient de parvenir à un
accord. Ils reconnaîtraient la nécessité de
changer, y compris nos institutions, quand de nouveaux défis
appellent de nouvelles réponses".
Revenant aux attaques terroristes du 11 septembre, il a affirmé
que le défi "fondamental" qu'avaient posé
ces agressions, concernait "notre humanité commune,
notre foi dans la diversité en tant que source de richesse
et d'inspiration et non de peur". 
"Elles nous ont mis au défi de mieux nous comprendre
et de nous prendre par la main par-dessus les barrières
culturelles et religieuses.[...] Permettons à nos enfants quand ils regarderont en arrière de dire qu'aujourd'hui sur les rives de la Mer morte, nous sommes entrés
dans une terre de vie, une terre d'espoir", a-t-il conclu.
LA DECLARATION DE KOFI ANNAN
Merci, mon cher Klaus [Schwab] - et bravo d'avoir organisé
cette remarquable réunion, ici et maintenant.
Nous sommes en effet, ici et maintenant, à
la croisée des chemins.
Ici même, il y a des milliers d'années, de grandes
cités, aujourd'hui disparues, étaient florissantes;
en ce lieu, même les pierres évoquent la naissance
et la chute des empires.
Cette région, qui a vu naître les trois grandes
religions monothéistes et certaines des réalisations
les plus extraordinaires de l'humanité, a aussi montré,
époque après époque, que "l'homme pouvait
être un loup pour l'homme".
Ces dernières décennies, en particulier, ce berceau
de la civilisation est devenu le creuset plein de fiel d'un conflit
qui déchaîne des réactions passionnelles dans
le monde entier. Cette partie du monde a pris du retard et est
restée en marge des grandes avancées de l'âge
moderne, non seulement en ce qui concerne le progrès matériel
et technique mais aussi, malheureusement, celui des connaissances
et des libertés. Ces trois dernières années
ont été particulièrement violentes et tragiques;
Arabes et Israéliens, souvent des civils innocents, ont
subi d'intolérables souffrances Et il est fort à
craindre, hélas, que la violence ne continue.
Quand je parle des Arabes, je ne pense pas seulement aux Palestiniens.
Je pense aussi aux Iraquiens, qui ont terriblement souffert du
conflit, des sanctions et d'innommables atteintes aux droits de
l'homme.
Et ils ne sont pas au bout de leurs souffrances.
Engageons-nous à faire en sorte qu'ils aient enfin l'occasion
de tourner cette page douloureuse de leur histoire, en déterminant
leur avenir politique et en assurant le contrôle de leurs
ressources naturelles, comme ils en ont incontestablement le droit.
Comme l'a affirmé le Conseil de sécurité,
le jour où les Iraquiens se gouverneront eux-mêmes
doit venir rapidement. Si nous parvenons à rendre à
l'Iraq les moyens de se gouverner lui-même, 2003 pourrait
être, pour cette grande nation, l'année d'un nouveau
départ.
Il pourrait en être de même pour les Israéliens
et les Palestiniens.
Ce mois-ci, non loin d'ici, les deux Premiers ministres se
sont engagés à suivre l'itinéraire qui doit
conduire à la paix, la feuille de route élaborée
pour eux par le Quatuor. Les actes de violence ne doivent pas
les en détourner. La communauté internationale,
sous la ferme impulsion du Président Bush, doit les aider
à progresser sur cette voie et veiller à ce qu'ils
honorent leurs engagements.
La présence ici même de tant de personnalités
internationales, du monde des affaires ou de la société
civile comme du monde politique, est éloquente: c'est un
vote de confiance dans l'avenir de la région et un encouragement
à ceux qui oeuvrent à l'instauration d'une paix
juste, durable et globale.
Je parlais tout à l'heure de croisée des chemins;
je ne pensais pas seulement à cette région. Je pensais
au monde entier.
Un siècle nouveau vient de commencer et nous ne savons
pas encore de quoi il sera fait. Le siècle passé,
pour sa part, a connu deux époques contrastées.
Pendant la première moitié, deux guerres mondiales
ont ravagé la planète entière, ou peu s'en
faut, et partout la liberté a été mise à
mal par le totalitarisme.
Les horreurs se sont multipliées, pour culminer avec
l'Holocauste et Hiroshima. Si l'histoire avait continué
sur cette lancée, notre vie, aujourd'hui, serait bien sombre.
Quoique imparfaite, la deuxième moitié du siècle
a marqué une nette amélioration par rapport à
la période précédente.
Oui, d'indicibles atrocités, allant parfois jusqu'au
génocide, ont de nouveau été perpétrées.
Oui, de nouvelles guerres, d'une rare brutalité, se
sont déchaînées, et cette région en
a connu plus que sa part.
Oui, d'effroyables atteintes aux droits de l'homme ont continué
d'être commises.
Et oui, la guerre froide, avec son précaire équilibre
de la terreur nucléaire, a fait peser une terrible menace
sur l'humanité tout entière. Une simple erreur d'appréciation
de la part de l'une des superpuissances aurait suffi à
la faire disparaître.
Heureusement, cela n'a pas eu lieu. Et nous avons bien d'autres
raisons de nous réjouir. Dans l'ensemble, la deuxième
moitié du XXe siècle a connu des avancées
spectaculaires.
On a vu l'économie mondiale renaître de ses cendres
après 1945 et se développer comme jamais auparavant.
On a assisté à des progrès techniques
prodigieux. Les habitants des pays industrialisés jouissent
d'une prospérité inégalée et vivent
des expériences que nos grands-parents n'auraient jamais
pu imaginer.
Bien entendu, une grande partie du monde en développement
n'en est pas encore là. Des milliards d'hommes vivent dans
une misère abjecte.
Mais là encore, les raisons d'espérer ne manquent
pas. La mortalité infantile a considérablement baissé
grâce à l'amélioration des soins de santé
primaires et du niveau d'instruction des mères. Parallèlement,
l'alphabétisation a progressé.
Les peuples du monde en développement se sont affranchis
du joug du colonialisme et ceux du bloc soviétique ont
conquis leur liberté politique. La démocratie n'est
pas encore universelle, mais elle est à présent
la norme et non plus l'exception.
Tout cela est-il le fruit du hasard?
Certainement pas. Si c'est arrivé, c'est parce qu'en
1945 un groupe de dirigeants visionnaires a décidé
que la deuxième moitié du XXe siècle serait
radicalement différente de la première.
Ils avaient compris que l'humanité n'avait qu'une seule
planète et que si elle n'apprenait pas gérer ses
affaires avec plus de prudence, tous les êtres humains risquaient
d'en pâtir, voire d'en mourir.
C'est pourquoi ces dirigeants ont énoncé les
règles devant régir les relations internationales
et créé un réseau d'institutions, mondiales
ou régionales, politiques ou techniques, au sein desquelles
les nations pouvaient uvrer ensemble au bien commun. Au cur de
ce dispositif, l'Organisation des Nations Unies, qui rassemble
toutes les nations résolues à vivre en paix.
Au fil des ans, les efforts conjugués des ces organisations
ont permis à une part croissante de l'humanité de
vivre dans la liberté et la prospérité, dans
un monde où des personnes de nationalités et à
de cultures différentes pouvaient se regarder sans crainte
et sans méfiance, comme des partenaires avec qui échanger
idées et marchandises, et ce à leur avantage mutuel.
C'était un monde de plus en plus ouvert et de plus en
plus libre, où la confiance gagnait du terrain. C'était
un monde porteur d'espoir où, sur chaque continent,
les parents pouvaient se dire que leurs enfants vivraient mieux
qu'eux.
La question se pose aujourd'hui: le XXIe siècle ressemblera-t-il
davantage à la première ou à la seconde moitié
du XXe?
S'il ressemble à la première, il sera plus violent
encore, plus intolérant, plus destructeur. Les Etats et
les sociétés se replieront sur eux-mêmes,
au mépris de la diversité et des droits de l'homme,
rejetant en bloc les marchandises, les idées et les gens
venus d'ailleurs.
Au lieu d'améliorer la vie quotidienne, les technologies
nouvelles renforceront l'impact de décisions malavisées.
La planète sera en ruine et ceux qui survivront au désastre
se regarderont avec crainte et suspicion.
Mais ce n'est certes pas là ma "vision pour un
avenir commun". L'avenir que j'envisage est bien différent
et il dépend de nous d'en faire une réalité.
C'est un avenir où l'humanité s'appuierait sur
les acquis de la deuxième moitié du XXe siècle
et les porterait toujours plus loin.
Un avenir où les êtres humains seraient solidaires
les uns des autres et où les États assureraient
collectivement la sécurité de la planète
et le bien-être de ses habitants.
Bien entendu, les gouvernements seraient avant tout responsables
de leur propre population. Mais là où le besoin
s'en ferait sentir, d'autres viendraient apporter leur aide. L'idéalisme
ne serait plus considéré comme de la naïveté,
mais serait apprécié à sa juste valeur.
Les marchés seraient vraiment concurrentiels et équitables.
Les pauvres pourraient améliorer leur niveau de vie en
vendant librement leurs produits sans que les barrières
commerciales et les subventions ne faussent la concurrence.
Les peuples travailleraient ensemble au bien de l'humanité
et prendraient soin de leur maison commune, la Terre, en préservant
ses richesses pour que les générations futures puissent
en profiter à leur tour.
Les décisions d'intérêt mondial seraient
prises dans le cadre d'instances mondiales, au premier rang desquelles
l'ONU. Tous les Etats Membres respecteraient les vues des autres
et s'efforceraient en toute bonne foi de parvenir au consensus.
Et lorsqu'un problème nouveau surgirait, appelant une
solution inédite, ils sauraient procéder aux changements
nécessaires, y compris au sein des institutions internationales.
Ces changements seraient évalués à l'aune
des progrès qu'ils permettent de réaliser vers la
sécurité, la liberté, la justice et la prospérité
universelles.
[En 2002], à New York, devant ce même Forum, j'ai
dit que nous étions entrés dans le nouveau millénaire
par une porte de feu, évoquant, bien entendu, les attentats
terroristes dont cette ville a été la cible en septembre
2001.
Le défi était de taille: ces attentats nous ont
poussés à nous unir contre des ennemis communs pour
assurer leur défaite. Mais, plus fondamentalement, c'était
un défi lancé à notre conception de l'humanité,
à notre conviction commune que loin d'inspirer la peur,
la diversité doit être source de richesse et de créativité.
Ces attentats nous ont fait prendre conscience qu'il fallait
essayer de mieux nous comprendre; ils nous ont incités
à nous tendre la main par-delà les frontières
culturelles et religieuses, à faire preuve de générosité
et de clairvoyance, à accepter des sacrifices pour la cause
de la paix et à reconnaître notre responsabilité
à l'égard de nos contemporains.
Mes chers amis, engageons-nous à relever ce défi.
Il ne faut pas que la porte de feu s'ouvre sur une terre désolée.
Il faut que nos enfants puissent penser à ce moment de
l'histoire et se dire qu'ici, sur les bords de la mer Morte, nous
sommes entrés sur une terre tournée vers la vie
et porteuse d'espoir.
Source: Nations unies, New York, 23 juin 2003.
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