BIRMANIE, MARS 2005 / POINT DE VUE
__L'Europe doit boycotter les généraux birmans
par Olivier De Schutter, Janek Kuczkiewicz et Gaëtan Vanloqueren
| A la tête d'une des pires dictatures au monde,
les généraux birmans résistent depuis dix
ans à toutes les pressions de la communauté internationale.
En quelques jours, ils viennent de forcer les représentants
de deux de nos plus hautes institutions internationales à
faire marche arrière. L'envoyé spécial des
Nations unies, qui a pour mission d'encourager le dialogue entre
la junte et les démocrates opprimés, a fait aveu
d'impuissance, concluant que "les efforts de l'ONU n'étaient
pas pris en compte par le régime". |
Et une mission "de très haut niveau" de l'Organisation
internationale du travail (OIT), dont l'objectif était
d'évaluer l'attitude aux niveaux les plus élevés
de l'Etat birman face à l'élimination
du travail forcé, a écourté sa visite après
s'être vu refuser une rencontre avec le général
à la tête du régime. Cette fois, les généraux
n'ont même plus eu besoin de recourir au bluff de leur cycle
infernal de libérations-réemprisonnements de prisonniers
politiques.
Devrions-nous être étonnés que nos initiatives,
missions diplomatiques ou appels répétés
pour la libération d'Aung San Suu Kyi soient
ignorées par les généraux ? Non. Nous récusons
ceux qui affirment avoir tout essayé depuis que les généraux
ont réprimé dans le sang les manifestations pacifiques
de 1988 et refusé de reconnaître les résultats
des élections de 1990, remportées à plus
de 80 % par la Ligue nationale pour la démocratie (LND).
La situation en Birmanie est pire qu'il y a dix ans.
Aung San Suu Kyi, la leader non violente de la LND, Prix Nobel
de la paix 1991, entame son 3'413e jour de résidence surveillée.
Pour la communauté internationale, parler ne suffit plus.
Il est temps d'agir.
Il y a une stratégie à laquelle les ministres du Conseil européen ont jusqu'ici donné extrêmement peu de crédit : celle de mettre en uvre les souhaits des démocrates à l'intérieur du pays. C'est pourtant celle qui a prévalu avec l'Afrique du Sud aux pires moments de l'apartheid. Plutôt que de faire le parallèle avec l'Afrique du Sud, la Birmanie a longtemps été comparée à l'Irak. Parce que l'embargo en Irak se révélait catastrophique et inefficace, un gel des relations commerciales avec la Birmanie ferait de même, disait-on.
Or cette comparaison n'a aucune valeur. Comme l'a dit Desmond
Tutu, autre Prix Nobel de la paix, le peuple birman a besoin du
même type de soutien que celui dont le peuple sud-africain
a bénéficié dans le passé. Il y a
plus de vingt ans, nous avions su écouter ce peuple qui
nous appelait à l'aider à briser le joug de l'apartheid.
Des associations, puis des villes et finalement les Etats ont
boycotté les produits sud-africains, à l'appel des
Sud-Africains eux-mêmes ! Cette pression économique
a contribué à délégitimer le pouvoir
et renforcé les Sud-Africains qui se battaient pour un
pays libre et démocratique.
Aujourd'hui, les démocrates birmans interpellent la
communauté internationale. Leurs souhaits sont clairs :
depuis presque dix ans, ils appellent à ne pas investir
dans leur pays. Ils savent, eux, que seule la junte militaire
profite du commerce extérieur. Daw San San, élue
de la LND, était très précise, à Bruxelles,
en novembre dernier : "Des sanctions économiques ciblées
sur les secteurs stratégiques - le pétrole et le
gaz, le bois, l'extraction et les ressources marines, tous monopolisés
par le régime -, combinées à des initiatives
diplomatiques pour une intervention de l'ONU, sont la seule possibilité
qui fera évoluer le régime vers une transition négociée",
disait-elle.
Les appels des représentants légitimes du peuple
birman auraient dû suffire à convaincre les ministres
européens. Mais ils ont fait le pari de l'"engagement
constructif", ce concept qui voudrait que le développement
économique contribue automatiquement à l'avènement
de la démocratie dans les pays les plus fermés.
Aujourd'hui, le gazoduc de Yadana que Total exploite est le
symbole de l'échec de l'engagement constructif en Birmanie.
Les revenus annuels que les généraux tirent de son
exploitation sont estimés entre 200 à 450 millions
de dollars. Or la junte utilise 40 % de ses richesses à
entretenir et renforcer une armée de plus de 400'000 hommes,
alors que le pays n'est pas en guerre. 77'000 enfants soldats
y ont été enrôlés de force, parfois
dès 11 ans.
Il est notoire que l'armée utilise le travail forcé
de manière systématique. 800'000 Birmans sont victimes
de ce fléau chaque jour. Mais, en matière de santé
publique, la Birmanie est avant-dernière sur 191 pays.
Au vu des simples ratios des dépenses publiques, on ne
peut plus nier que chaque dollar apporté au régime
birman entraîne son lot d'oppression et de travail forcé.
En considérant la faible taille de l'économie du
pays, il n'est donc pas exagéré d'affirmer que la
dictature birmane "carbure au gaz Total". Ce n'est pas
pour rien qu'Aung San Suu Kyi dénonçait Total dès
1996, dans "Le Monde", comme "le principal soutien
du système militaire birman".
Une campagne internationale menée dans dix-huit pays exige aujourd'hui le retrait de Total de Birmanie. Sa présence constitue un soutien objectif, moral et matériel, au régime des généraux. Sa présence paralyse la politique étrangère française, faisant obstacle à ce que l'UE adopte une position commune, mettant en uvre de véritables sanctions. Ayons le courage de l'admettre, il n'y a rien de très honorable à ce que les Etats-Unis doivent constater que leurs sanctions - ils ont interdit dès 1997 tout nouvel investissement dans le pays et gelé leurs relations commerciales avec la Birmanie en 2003 - seraient plus efficaces si leurs partenaires européens, d'ordinaires si prompts à prôner la vertu, acceptaient de se joindre à leurs efforts.
Il est temps d'enterrer l'"engagement constructif"
en Birmanie, ce prétexte utilisé pour excuser le
veto français à l'adoption de sanctions économiques.
Les appels des démocrates birmans doivent donner lieu à
l'adoption de normes contraignantes par les Etats et les organisations
internationales, comme en Afrique du Sud il y a vingt ans.
En juin 2000, la Conférence annuelle de l'OIT adoptait une résolution demandant à ses mandants (gouvernements, entreprises et syndicats) de réexaminer leurs relations avec la Birmanie afin de ne pas contribuer à la perpétuation du recours généralisé au travail forcé. Une telle résolution est sans précédent dans l'histoire de l'OIT. En avril [2005], le Conseil de l'Union européenne doit renouveler sa position. Il est urgent de mettre en uvre la résolution de l'OIT. Mesdames et Messieurs les ministres de l'emploi et des affaires étrangères, allez-vous doter nos Etats de politiques étrangères en adéquation avec les souhaits des démocrates birmans ?
Nous ne laisserons personne dire : "Nous ne
savions pas".
Olivier De Schutter est secrétaire général
de la Fédération internationale des ligues des droits
de l'homme (FIDH); Janek Kuczkiewicz est directeur du département
droits syndicaux à la Confédération internationale
des syndicats libres (CISL); et Gaëtan Vanloqueren
est porte-parole d'Actions Birmanie.
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