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BIRMANIE, JUIN 2005 / LA DETENTION DAUNG SAN SUU KYI, LEADER DES DEMOCRATES BIRMANS
__La non-violence, arme d'Aung San Suu Kyi et des démocrates birmans
| Le 19 juin [2005], Aung San Suu Kyi, leader des
démocrates en Birmanie et Prix Nobel de la paix 1991, aura
60 ans. Elle est détenue dans son pays depuis bientôt
dix ans sous ordre de la junte militaire au pouvoir. Elle est
à ce jour la seule lauréate du prix Nobel de
la paix à être privée de liberté. |
Nous prenons la plume aujourd'hui, parce que nous avons le
privilège de partager avec Aung San Suu Kyi le titre de
docteur honoris causa d'une des plus anciennes universités
d'Europe, l'Université catholique de Louvain (UCL) de Belgique
: nous sommes donc avec elle membres de la communauté universitaire
de Louvain disséminée en Europe et dans le monde.
Qu'un de nos plus éminents membres soit privé de
liberté depuis presque dix ans nous est devenu de plus
en plus insoutenable. En 1998, déjà, elle n'avait
pas pu se rendre à Louvain-la-Neuve pour recevoir son titre.
Sa détention est une grave atteinte à la liberté
de toute la communauté universitaire.
Née le 19 juin 1945, fille du général
Aung San, héros de l'indépendance birmane face à
l'empire britannique, Aung San Suu Kyi est le leader du mouvement
non violent pour l'avènement de la démocratie dans
son pays.
En 1990, son parti, la Ligue nationale pour la démocratie
(LND), a remporté les seules élections démocratiques
jamais organisées dans le pays, avec plus de 80 % des sièges.
Cependant, en dépit de ses promesses préélectorales,
la junte refusa d'accepter le résultat des urnes et de
transférer le pouvoir aux démocrates.
Au contraire, elle renforça son régime tyrannique
: la junte a fait de la Birmanie l'une des pires dictatures du
monde, dénoncée par l'Organisation internationale
du travail et l'ONU de manière régulière.
Plus de 1'300 prisonniers politiques sont derrière les
barreaux, soumis à toutes formes de torture. Des dizaines
d'élus de la LND sont emprisonnés, torturés,
meurent en prison depuis dix ans, quand ils ne prennent pas la
route de l'exil. La population souffre de la faim, est privée
d'accès à l'éducation, à la santé
et à la liberté à laquelle elle aspire.
En ce jour particulier, nous sommes tous dans l'impossibilité
d'adresser un "joyeux anniversaire" à Aung San
Suu Kyi. Depuis plusieurs années, son courrier ne lui parvient
pas toujours et elle est privée de téléphone.
Confinée à la détention en résidence
surveillée, isolée, elle dut endurer une cruauté
ultime infligée par les généraux : savoir
son mari s'éteindre du cancer en 1999 à Oxford,
sans pouvoir lui adresser un mot.
Si l'Université est synonyme de savoir, nous, docteurs
honoris causa de l'UCL, estimons qu'être docteur c'est aussi
agir en fonction de ce savoir. Aung San Suu Kyi nous invite depuis
des années à soutenir le combat non violent de son
peuple. "Que votre liberté puisse servir la nôtre",
nous dit-elle avec constance. Nous souhaitons aujourd'hui poursuivre
le soutien symbolique que notre alma mater lui a octroyé
en 1998 pour appuyer son combat non violent pour la démocratie.
Notre liberté peut en effet servir la sienne.
Aujourd'hui, les appels à la libération
ne suffisent plus. A l'image des Prix Nobel de la paix qui
se sont admirablement manifestés en 2001 pour sa libération,
les appels sont importants. Mais pour la soutenir, il nous faut
aujourd'hui agir. Car des moyens d'action existent.
Aung San Suu Kyi et les démocrates birmans en exil nous
demandent depuis des années de mettre en oeuvre trois mesures
concrètes : des sanctions économiques, une intervention
du Conseil de sécurité des Nations unies et une
plus grande vigilance de la part des pays du Sud-Est asiatique.
Il n'y a pas de plus juste soutien au combat d'Aung San Suu Kyi
aujourd'hui que de travailler à la mise en oeuvre de ces
demandes. Car rappelons-le une fois encore : Aung San Suu Kyi
demeure depuis 1990 l'unique représentante légitime
du peuple birman.
Il est crucial de préciser que les sanctions économiques
sont souhaitées par les Birmans eux-mêmes, qui sont
les mieux placés pour juger des réalités
socio-économiques de leur pays. Elles n'affecteraient pas
la population, majoritairement paysanne, qui vit dans des conditions
de pauvreté extrême.
Ciblées sur les grands secteurs d'exportation (le gaz
et le pétrole, le bois et l'extraction, les pierres précieuses),
leur effet consisterait à affaiblir financièrement
la junte et ses alliés dans le pays qui sont les seuls
à profiter largement des exportations.
Le Myanmar, ainsi la junte a-t-elle rebaptisé la Birmanie,
alloue plus de 40 % de son budget à l'armée - donc
à la répression contre son peuple, la Birmanie n'étant
en guerre avec aucun de ses voisins -, alors qu'il se classe avant-dernier
sur 191 pays en matière de dépenses de santé...
Les investissements financent donc la répression.
A l'instar des sanctions mises en place par l'administration
américaine, il est urgent que l'Union européenne
et l'Asean décident de concert d'interdire tout investissement
en Birmanie.
Quant aux initiatives diplomatiques, elles ne seront efficaces
que si des sanctions dissuasives y sont attachées. Dès
lors, il est urgent que le Conseil de sécurité
des Nations unies se saisisse de la question birmane pour coordonner
les pressions sur le régime.
Le combat non violent des démocrates birmans pour la liberté
de leur peuple ne pourra advenir que s'il est soutenu par un consensus
global et ferme à l'extérieur du pays.
Les mesures actuelles, dépourvues de sanctions crédibles,
sont insuffisantes.
Au moment où nous célébrons les 60
ans d'une femme exemplaire, une femme qui a choisi de tout
donner pour obtenir, avec patience, la libération de son
peuple et son avènement à la démocratie,
nous en appelons à la cohérence des dirigeants de
l'Union européenne et de toute la communauté internationale
pour que toutes les instances concernées adoptent les mesures
qu'Aung San Suu Kyi préconise et que le gouvernement birman
en exil (NCGUB) relaie.
Par : Jean-Marie Cavada, député européen;
Jacques Delors, ancien président de la Commission européenne;
Jean-Luc Dehaenne, ancien premier ministre belge; Carla del Ponte,
procureure du TPI pour l'ex-Yougoslavie; Pierre Harmel, ancien
premier ministre belge; Amin Maalouf, écrivain libanais;
Bertrand Schwartz, ancien délégué à
l'insertion professionnelle et sociale des jeunes, France; Jorge
Semprun, écrivain et ancien ministre espagnol de la culture;
Michel Serres, philosophe et académicien français;
Emile Shoufani, curé à nazareth.
Point de vue publié par le quotidien Le Monde,
Paris, 28 juin 2005.

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