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FEVRIER 2002 / LA GUERRE EN TCHETCHENIE
__La Chine et la "subversion" médiatique
par Robert Ménard et Patrick Poivre d'Arvor
| "Au revoir à tous. La police veut m'emmener. Nous
avons un long chemin devant nous. Merci à tous ceux qui
aident au développement démocratique de la Chine."
Le 3 juin 2000, Huang Qi a tout juste le temps
d'envoyer ce dernier e-mail avant d'être arrêté
par les hommes de la sécurité publique. Créateur
d'un site Internet qui n'avait pas hésité à
dénoncer la corruption de fonctionnaires chinois, il a
dû attendre trois longues années en prison avant
de se voir condamné à cinq ans de détention
pour "subversion" et "incitation au renversement
du pouvoir de l'Etat". Huang Qi a été sévèrement
battu par ses gardiens. Aujourd'hui, il est détenu dans
une prison de haute sécurité près de Chengdu,
la capitale de la province du Sichuan, au sud-ouest de la Chine. |
C'est pour rencontrer Zeng Li, son épouse, que
nous nous sommes rendus à Chengdu, nous faisant passer
pour des touristes. La presse étrangère - faut-il
le rappeler ? - est toujours étroitement surveillée.
A l'heure où la France célèbre l'Année
de la Chine, il nous a semblé important d'aller voir sur
place ce qu'il en était de la liberté d'expression
et du sort que réserve le Parti communiste chinois à
ceux qui osent le contester.
Le bilan est sans appel
Comme des millions d'autres Chinois, Huang Qi s'est enthousiasmé
pour Internet. Il a dû rapidement déchanter. Pas
de problème pour surfer sur les sites qui respectent "l'ordre
social et le système socialiste". Mais pas question
de dénoncer les malversations ou les abus de pouvoir. Si
des dizaines de millions de Chinois se connectent régulièrement
sur la Toile, le gouvernement n'a pas renoncé à
interdire aux internautes de se rendre sur des sites jugés
"dangereux".
Les autorités de Pékin ont mis en place le programme
du "Bouclier doré". Ce projet très secret
a été proposé par le ministère de
la sécurité publique et le ministère de l'industrie
de l'information. Des moyens financiers et humains importants
- près de 30'000 personnes - ont été mobilisés
pour protéger l'Etat d'une utilisation démocratique
de l'Internet.
Le gouvernement, mécontent de la diffusion d'articles
critiques sur le Web par les "bêtes noires" du
régime - le Parti démocrate chinois ou le mouvement
spirituel Falungong -, a décidé d'accélérer
le recrutement de spécialistes chargés de combattre
les "forces étrangères" qui tentent de
"subvertir la Chine par Internet".
De leur côté, les dissidents en Chine et à
l'étranger ont développé depuis plusieurs
années des sites d'information, des systèmes de
diffusion massive d'e-mails ou des forums de discussion. C'est
un affrontement acharné entre les mouvements contestataires
et le régime de Pékin : des centaines de sites
Internet, dont celui de Reporters sans frontières, sont
interdits d'accès. Selon nos recoupements, près
d'une cinquantaine de cyberdissidents et d'internautes ont été
arrêtés. Il est vraisemblable que ce chiffre puisse
être multiplié par dix ou par cent.
Selon la loi, toute personne "impliquée dans des
activités d'espionnage" telles que "voler, découvrir,
acheter ou divulguer des secrets d'Etat", grâce, entre
autres, à Internet, risque une condamnation à mort
ou à une peine de prison allant de dix ans à la
perpétuité. Des menaces qui visent autant les quelque
douze millions de Chinois qui possèdent un ordinateur connecté
au réseau que les habitués des cybercafés.
La soif de connaissance et de liberté est telle en Chine
que ces lieux d'ouverture à l'inconnu pullulent dans tout
le pays.
Si Internet reste malgré tout une fenêtre sur
le monde, les médias traditionnels ne laissent aucune place
aux idées dissidentes. Tous, sans exception, sont propriété
de l'Etat, et régulièrement mobilisés pour
défendre le régime. Qu'il s'agisse d'assurer l'entrée
de l'ancien président Jiang Zemin dans le panthéon
des grands leaders communistes. Ou d'encenser la politique des
autorités dans la lutte contre l'épidémie
du SRAS... après plusieurs mois de black-out et sans qu'aujourd'hui
on puisse avancer un chiffre fiable de victimes (sans doute plusieurs
milliers).
L'arrivée au pouvoir de la quatrième génération,
dirigée par Hu Jintao, n'a, pour l'instant, conduit à
aucune avancée en matière de liberté de la
presse. Ainsi, en décembre 2002, les autorités ont
annoncé que les journalistes devront désormais se
soumettre à des tests, notamment sur l'idéologie
du Parti communiste. Ce qui fait dire à la journaliste
Gao Yu, emprisonnée pendant plusieurs années :
"Dans la Chine d'aujourd'hui, les journalistes qui, comme
moi, choisissent de se battre pour la démocratie et la
liberté de la presse risquent leur sécurité,
leur carrière et leur confort personnel." Plus généralement,
le nombre de détenus politiques en Chine se compte en dizaines
de milliers.
Ce climat de suspicion, nous l'avons constaté chaque
fois que nous avons voulu interroger nos confrères chinois.
Ils acceptent de témoigner, mais seulement en privé,
à l'abri des oreilles indiscrètes. Si la presse
est un secteur dynamique, elle reste jalousement contrôlée
par le Parti communiste. Pas question pour les titres féminins,
pourtant en pleine expansion, d'aborder des questions taboues,
comme celle de l'homosexualité.
Certes, les autorités de Pékin accordent à
de nouvelles chaînes de télévision étrangères
le droit de diffuser leurs programmes, mais ces accords sont conditionnés
au respect de la "législation en vigueur sur le contenu
de l'information". Du coup, la nouvelle chaîne chinoise
du groupe du magnat australien de la presse Rupert Murdoch se
plie sans rechigner aux consignes du département de la
propagande.
En revanche, la diffusion par satellite vers la Chine de BBC
News a été brièvement suspendue, en juillet
2002, après un reportage qui avait déplu aux autorités.
Bien que le gouvernement de Pékin ait promis de laisser
les journalistes étrangers travailler librement lors des
Jeux olympiques de Pékin de 2008, les correspondants ou
les envoyés spéciaux sont toujours soumis à
un contrôle très strict. Le Parti communiste leur
interdit d'enquêter librement sur la dissidence, le sida,
les grèves ouvrières, la situation des réfugiés
nord-coréens, les séparatistes tibétains
et ouighours...
L'Année de la Chine célèbre à juste
titre la grandeur d'un pays, son exceptionnelle dimension culturelle,
son dynamisme qui écrasera dans deux ou trois décennies
nos économies pâlichonnes. Pour autant, il serait
injuste d'oublier ces voix étouffées qui nous demandent
de les aider à acquérir plus de liberté,
plus de démocratie politique.
Aujourd'hui, on peut admirer, dans les salons de l'Hôtel
de Ville de Paris, le superbe homme de bronze du Sichuan. Personne,
bien sûr, n'y trouvera à redire. A Chengdu, la très
courageuse épouse de Huang Qi et son petit garçon
en seraient plutôt fiers. Mais ce n'est sûrement pas
une raison pour oublier son mari, emprisonné encore pour
près de deux ans. Sur place, on nous a interdit de le voir.
Que les festivités de l'Année de la Chine ne le
chassent pas de nos mémoires.
Robert Ménard est secrétaire général
de "Reporters sans frontières" (RSF). Patrick
Poivre d'Arvor est journaliste à la chaîne française
"TF1". Tribune publié dans Le Monde, Paris,
6 novembre 2003.
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