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__Procès kafkaïen A Monsieur Jacques Chirac, président de la République
française. Ce fut un événement singulier. Les deux accusés ont été jugés en vertu de l'article 91 du code pénal qui punit les délits contre la sûreté de l'Etat. Quels ont été leurs crimes, selon le procureur général de La Havane ? Raul Rivero, journaliste, crée en 1995 l'agence Cuba Press. C'est un poète reconnu, traduit en français. Il s'est vu décerner le prix Reporters sans frontières-Fondation de France. En mai 2001, il fonde avec son ami Ricardo Gonzlez Alfonso une "société de journalistes indépendants" en vue d'enseigner ce métier, en marge des écoles officielles. Forts de leurs qualités d'hommes libres et de journalistes indépendants, Rivero et Gonzalez Alfonso réunissent un groupe de ressortissants étrangers prêts à soutenir ce projet. Un projet courageux, au regard de Cuba, puisqu'il permettrait aux jeunes d'exprimer leurs idées en toute liberté. Cela a suffi pour que le procureur accuse les deux détenus de conspiration, au motif "qu'ils fréquentaient le chef de la représentation diplomatique des Etats-Unis à Cuba, James Cason, et la secrétaire d'ambassade chargée de la culture et de la presse, Mariam Mackay". Rivero et Gonzalez Alfonso furent également accusés de collaborer avec Reporters sans frontières, qualifiée lors du procès d'"organisation terroriste au service de la CIA". A l'audience, le procureur présenta de multiples "preuves" : documents filmés, bandes enregistrées par les services cubains. Les deux accusés étaient surveillés de près depuis longtemps. A ces matériaux concoctés par la police d'Etat, s'ajoutèrent les dénonciations de voisins. Ces voisins appartiennent tous aux comités de défense de la révolution, les organisations officielles de quartier. De quels autres actes délictueux sont accusés ces journalistes indépendants ? On leur reproche de collaborer avec le site Cubanet et le journal Miami Herald. Et, pis encore, d'écrire dans la revue Encuentro, publiée à Madrid par des exilés cubains. Cette revue a gagné le respect général par sa qualité et son ouverture. Encuentro publie des écrivains vivant à Cuba ou en exil. Rivero et Gonzalez Alfonso sont payés - autre délit grave, d'après le procureur - pour les articles qu'ils signent. En se déclarant indépendants, ces deux journalistes ont été chassés des institutions auxquelles ils appartenaient. Devenus dissidents, ils ne pouvaient compter que sur les articles publiés à l'étranger pour survivre, eux et leurs familles. Nous considérons que ce procès devrait être étudié dans les facultés de droit françaises. L'intitulé pourrait être : "De l'influence de Kafka dans l'exercice de la justice dite "révolutionnaire". Justice ubuesque qui place ce pays que nous aimons tous plus bas que la Roumanie de feu Ceausescu. Nous vous prions, Monsieur le Président, d'intervenir en faveur de Raul Ramon Rivero Castañeda et Ricardo Severino Gonzalez Alfonso. Jean Lacouture et Eduardo Manet sont écrivains, Christine Ockrent est journaliste. Tribune publiée dans l'édition du 11 juillet 2003 du quotidien Le Monde, Paris. |