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MAI 2003 / LE DEBAT SUR LE NOUVEL ORDRE MONDIAL
__Repenser la sécurité internationale
par Mohamed El-Baradei

M. El-BaradeiLa guerre en Irak touchant à sa fin, la communauté internationale va devoir répondre à une question centrale : l'emploi préventif de la force devrait-il être le modèle face aux menaces que représentent les armes nucléaires et les autres armes de destruction massive, ou existe-t-il d'autres solutions, moins imprévisibles quant à leurs effets et moins coûteuses en vies humaines ?

Notre objectif est d'épargner à la prochaine génération le fléau d'un nouveau siècle de guerre au cours duquel l'humanité pourrait s'autodétruire

Jusqu'à la fin de la guerre froide existait un monde bipolaire dans lequel la sécurité internationale était préservée par un système combiné d'alliances, de sphères d'influence, d'institutions multilatérales régionales et mondiales - dont l'Organisation des Nations unies - et, finalement, un équilibre des puissances assuré par la dissuasion nucléaire. La désintégration de l'empire soviétique a fait naître un monde unipolaire qui a radicalement modifié le paysage de la sécurité internationale, avec la disparition des rivalités de la guerre froide et d'un grand nombre des anciennes alliances et sphères d'influence qui y étaient associées.

Dans l'immédiat après-guerre froide, beaucoup ont annoncé l'avènement d'un nouvel ordre mondial, et exprimé l'espoir d'un nouveau modèle de sécurité qui prendrait ses racines dans le système de sécurité collective des Nations unies, mais ces espoirs ne se sont pas totalement matérialisés. En effet, si la fin de la guerre froide a permis la transformation en sociétés libres et indépendantes d'un grand nombre de pays et de peuples précédemment opprimés, elle a aussi réveillé d'anciens conflits ethniques et culturels que les contraintes imposées par les rivalités entre les superpuissances tenaient en veilleuse, aussi bien dans divers pays que sur la scène internationale.Haut de page

Et, comme l'ONU n'a pas été capable d'ajuster son système de sécurité collective pour faire face à cette évolution et aux menaces nouvelles, certains des conflits les plus récents ont été soit mal gérés, comme au Burundi, au Rwanda et en Somalie, soit réglés en dehors de l'ONU, comme au Kosovo. Pendant ce temps, des conflits anciens, tels que ceux du Moyen-Orient et du Jammu-et-Cachemire, continuent de couver.

Le rôle des armes nucléaires

Malgré tous les changements intervenus dans les relations internationales depuis la fin de la guerre froide, les armes nucléaires ont continué de jouer un rôle prédominant en tant qu'expression de la puissance ultime. Et, bien qu'un certain nombre de pays, comme l'Afrique du Sud, aient renoncé à leurs armes nucléaires ou à leurs ambitions dans ce domaine, les parapluies nucléaires de l'OTAN et d'autres alliances continuent de s'étendre.

Fait plus important, les objectifs énoncés dans le traité sur la non- prolifération des armes nucléaires (TNP), élaboré au début des années 1970 pour limiter la prolifération des armes nucléaires et promouvoir le désarmement nucléaire, sont de plus en plus compromis. Plusieurs milliers d'armes nucléaires se trouvent encore dans les cinq Etats dotés d'armes nucléaires parties au TNP (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Russie). Sur les trois pays qui sont restés en dehors du TNP, deux, l'Inde et le Pakistan, ont procédé au cours des dernières années à des essais d'armes nucléaires, tandis que le troisième, Israël, est généralement considéré comme possédant de telles armes.

Plus récemment, la Corée du Nord, partie au TNP, a décidé de tourner le dos au traité et, semblable en cela à certaines autres parties au traité, est soupçonnée de tenter d'acquérir des armes nucléaires. D'autres Etats, en revanche, ont choisi la "solution du pauvre" en cherchant à se doter d'armes chimiques et biologiques.

Après les événements du 11 septembre 2001, la menace de prolifération des armes de destruction massive a acquis une dimension nouvelle: la perspective que des groupes infranationaux tentent d'acquérir et d'utiliser de telles armes.

Prendre d'urgence de nouvelles mesures

Face à cette réalité, devons-nous conclure qu'il est futile de tenter de lutter contre la prolifération des armes de destruction massive par un système collectif, réglementé, de sécurité internationale et que nous devons accepter de vivre dans un monde soumis à la menace constante d'un holocauste nucléaire ou d'autres catastrophes ? Je ne le crois pas. Mais s'en remettre à un système de sécurité collective pour réduire la prolifération des armes de destruction massive exigera hardiesse, volonté de travailler ensemble et effort soutenu. A mon avis, il faut, notamment, prendre d'urgence les mesures suivantes :Haut de page

1. Nous devons moderniser le système de sécurité collective prévu par la Charte des Nations unies, qu'il s'agisse de la diplomatie préventive ou des mesures de coercition. Ce système, bâti il y a un demi-siècle pour asseoir l'ordre mondial sur des valeurs et des principes communs, n'est pas pleinement parvenu à maturité et n'a pas fonctionné comme prévu. Par contre, le détruire c'est revenir à l'absolutisme prôné par Hobbes.

Que devons-nous changer ? Pour commencer, le Conseil de sécurité devrait être remodelé pour accueillir les grandes puissances politiques et économiques d'aujourd'hui. En outre, de nouveaux concepts, outils et méthodes sont nécessaires pour faire en sorte que le Conseil puisse effectivement jouer son rôle d'organe ayant la "responsabilité principale" du maintien de la paix et de la sécurité internationales. C'est ainsi que des mécanismes sont nécessaires pour une intervention rapide visant à régler des différends naissants, et que le Conseil de sécurité devrait pouvoir disposer de forces suffisantes pour faire face aux innombrables situations et différends de l'après-guerre froide, qu'il s'agisse de superviser des élections, d'assurer l'ordre public ou de contrôler des frontières. Il faudrait aussi élaborer des sanctions qui visent les gouvernements plutôt que les gouvernés. Et l'exercice du droit de veto devrait être soumis à des limitations convenues - et confiné éventuellement aux seules situations dans lesquelles il s'agit d'autoriser l'emploi de la force - pour éviter que l'ensemble du Conseil ne soit paralysé par des querelles entre ses membres permanents. Le Conseil devrait aussi accepter d'élargir sa définition des situations qui "constituent une menace pour la paix et la sécurité internationales" aux efforts d'acquisition d'armes de destruction massive, ainsi qu'à la répression brutale des droits de l'homme, afin de pouvoir intervenir rapidement et efficacement dans de telles situations;

2. Nous devons créer un environnement dans lequel l'emploi de la force, tel qu'il est prévu dans la Charte des Nations unies, se limite aux situations d'autodéfense ou aux mesures de coercition autorisées par le Conseil de sécurité. Les frappes préventives, pour tentantes qu'elles soient, peuvent entraîner la communauté mondiale sur un terrain inconnu et dangereux. Seule une décision du Conseil peut légitimer une telle mesure et lui assurer un soutien international. Le plus important, c'est que ces restrictions limiteront l'emploi de la force aux situations dans lesquelles la force est la solution de dernier recours;Haut de page

3. Nous devons prendre des mesures concrètes pour ôter toute légitimité à l'acquisition ou à l'emploi d'armes de destruction massive, et élaborer d'autres doctrines de sécurité qui n'en dépendent pas. Tout comme le TNP, la convention sur les armes chimiques et la convention sur les armes biologiques ou à toxines ne sont pas d'application universelle ; la seconde ne prévoit pas de mécanisme de vérification.

A l'évidence, une nouvelle approche s'impose. Une approche qui s'applique à toutes les armes de destruction massive et dotée d'un certain nombre de caractéristiques essentielles : adhésion universelle aux conventions interdisant les armes de destruction massive; systèmes solides et intrusifs de vérification pour toutes les conventions concernant les armes de destruction massive; plan détaillé et volonté d'élimination des armes de destruction massive dans tous les Etats pour abolir à terme la distinction entre les "nantis" et les "démunis"; nouvelles doctrines de sécurité qui ne soient pas fondées sur l'effet dissuasif des armes nucléaires; mesures de coercition fiables, sous l'égide du Conseil de sécurité, pour contrer efficacement les efforts d'acquisition illicite d'armes de destruction massive que ferait un pays quelconque;

4. Nous devons élaborer un régime global pour faire en sorte que des armes de destruction massive et leurs composants ne tombent pas entre les mains de terroristes. Pour cela, il faut une approche mondiale efficace de la protection physique des matières nucléaires et autres matières radioactives et des installations associées, de meilleurs contrôles sur les agents chimiques et biologiques, et une approche efficace des contrôles sur les exportations dans le monde entier ;

5. Nous devons nous attaquer résolument aux différends chroniques qui constituent l'incitation la plus grande à acquérir des armes de destruction massive. Il est instructif que la majorité des efforts suspectés d'acquisition d'armes de destruction massive soient attribués au Moyen-Orient, foyer d'instabilité depuis plus d'un demi-siècle. Dans tout règlement futur des conflits au Moyen-Orient, les arrangements concernant la sécurité régionale - y compris l'instauration d'une région exempte d'armes de destruction massive - doivent impérativement faire partie intégrante du règlement. Il devrait en aller de même de tout règlement futur de différends du même ordre, y compris dans la péninsule coréenne;

6. Enfin, nous devons régler collectivement le problème des sources mondiales d'insécurité et d'instabilité, dont : le fossé croissant entre les riches et les pauvres, qui fait que les deux cinquièmes de la population mondiale vivent avec moins de 2 dollars par jour; le manque chronique, dans de nombreuses régions du monde, de bonne gouvernance et de respect des droits de l'homme - les despotes s'abritant derrière le paravent de la "souveraineté"; les schismes de plus en plus évidents entre les cultures et les civilisations.

Réduire effectivement ces causes d'insécurité nécessitera une assistance financière adéquate des pays développés. A l'heure actuelle, elle représente à peine 0,23 % du revenu national brut combiné de ces pays. Cela nécessitera aussi la participation dynamique des institutions internationales, des gouvernements et de la société civile pour favoriser l'interaction entre les cultures et les peuples, diffuser les pratiques de bonne gouvernance et surveiller le respect des droits de l'homme.

C'est beaucoup demander. Mais, si notre objectif est d'épargner à la prochaine génération le fléau d'un nouveau siècle de guerre au cours duquel l'humanité pourrait s'autodétruire, nous n'avons pas d'autre choix.

Mohamed El-Baradei est le directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Traduit de l'anglais par les services de l'AIEA. Publié dans l'édition du 6 mai 2003 du quotidien français Le Monde.

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