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JUIN 2002, DROIT D’INGERENCE / LA QUESTION DE L’INTERVENTION
__La responsabilité de protéger
par Bernard Kouchner

Bernard KouchnerUn événement de grande importance est passé presque inaperçu : le Conseil de sécurité des Nations unies vient de débattre […] du droit d'ingérence. Afrique, Moyen-Orient, Balkans : longtemps le scénario est resté le même. Personne ne veut bouger. Il faut attendre les massacres avant d'agir sous la pression de l'opinion publique. On décide alors, en hâte, d'intervenir, contrevenant au principe sacro-saint de la souveraineté des Etats. Cette fois, les membres du Conseil de sécurité se sont saisis, à froid, de la question de l'intervention.

Les diplomaties ont leur pudeur. Au Conseil de sécurité, on aura évité soigneusement d'évoquer ce qui fâche, de nommer crûment les concepts, de heurter les pouvoirs forts, de choquer les dictateurs et de froisser les susceptibilités des souverainistes. Le droit d'ingérence n'a pas été mentionné. On a parlé de "la responsabilité de protéger" et "du droit d'intervention humanitaire". Dommage, le travail de la commission dirigée par Gareth Evans et Mohamed Sahnoun y aurait gagné en clarté et en impact.

Gareth Evans, ancien ministre des affaires étrangères d'Australie, est président du très efficace et sérieux International Crisis Group. Depuis longtemps, il voulait abréger les souffrances des habitants du Timor-Oriental, martyrisés par les troupes indonésiennes.

Mohamed Sahnoun, diplomate algérien, un des plus brillants avocats des droits de l'homme issus du monde en développement, est conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies. Il fut un farouche défenseur du droit d'ingérence en Somalie. Devoir accompli avec succès, malgré un mandat inadapté et une erreur meurtrière du commandement. Il fut puni pour sa réussite par Boutros Ghali et réhabilité par Kofi Annan.Haut de page

Devoir enfin accompli

On n'en a pas terminé avec l'oppression pour avoir longuement bataillé contre elle. On n'est pas quitte avec la barbarie pour avoir salué les progrès des Nations unies. Pourtant, cette session du Conseil, dans le New York meurtri des Twin Towers, nous semble une affaire considérable pour tous les militants des droits de l'homme, et un succès personnel pour le secrétaire général, Kofi Annan.

Ingérence : le mot fait peur, qui ressemble à un viol. Pourtant, l'intervention répond toujours à un appel au secours. S'y soustraire serait, au contraire, de la non-assistance à personnes en danger. Les Etats totalitaires ont longtemps ressemblé à des compartiments tueurs : circulez, il n'y a rien à voir. Ils avaient droit à toutes les hécatombes domestiques.
Faut-il laisser mourir ? Oui, répondaient les monstres froids. Non, hurlaient les militants. En 1933, à la Société des nations, répondant à la plainte d'un citoyen juif allemand qui protestait devant les pogroms, le représentant du Reich, Joseph Goebbels, répondit, sans être sanctionné : "Charbonnier est maître chez soi. Laissez-nous faire comme nous l'entendons avec nos socialistes, nos communistes et nos juifs." Et les nazis le firent. Il n'y a pas d'espoir dans le silence des autres. René Cassin, impuissant, était là. Le premier, il s'indigna du "droit régalien de meurtre". Il pensait sans doute, en réponse, au droit d'ingérence.

Il y eut la Shoah, et ceux qui savaient ne protestèrent pas. Après le conflit de 1939-1945, notre génération voulut réagir. Il se créa ainsi, avec la guerre et la torture en Algérie, le Vietnam, les convulsions du communisme, puis les débuts d'Amnesty, ce qu'André Glucksmann appela un "humanisme de la mauvaise nouvelle". Nous n'avions pas attendu la mise en image des tueries pour nous élever contre elles.

Protéger un peuple ou une communauté

Depuis les années 1950, nous étions en alerte devant les injustices et les massacres, sur les cinq continents, à l'intérieur des frontières d'Etats reconnus. Nous n'en pouvions plus d'indignation et d'impuissance. Les Etats possédaient la souveraineté absolue avec droit de vie et de mort sur leurs sujets. Protéger un peuple ou une communauté sur son propre sol, de l'autre côté d'une frontière, c'était interdit, impossible.Haut de page

Le salut est venu des médecins. En 1968, au Biafra, commençait l'épopée des "French doctors", aux yeux plus grands que le ventre, qui bravaient l'interdit au nom de la morale médicale. Je rends hommage à ceux qui ont cru qu'aucun drame n'était hors de portée de leur indignation, de leur volonté. Leur action ne fut pas un alibi, mais un courage, une autre façon de faire de la politique. Je pense à ceux qui se sont dévoués au point de perdre la vie, à ceux qui ont sacrifié leurs conforts occidentaux pour que des hommes, des femmes et des enfants soient secourus. Ils accomplissaient leur devoir d'ingérence et faisaient naître lentement ce droit de protection qui, sous la bannière des Nations unies, vient de triompher au Kosovo et au Timor, et qui s'impose maintenant au Conseil de sécurité. Grâce à Kofi Annan, ce débat inimaginable sur les missions interdites a eu lieu. Demain, Auschwitz et le Cambodge des Khmers rouges seront plus difficiles à accomplir.

Un instrument de prévention des massacres de masse

Lors de l'Assemblée générale des Nations unies de 1999, Kofi Annan posait en termes habiles la question essentielle : "Si l'intervention humanitaire constitue effectivement une atteinte inadmissible à la souveraineté, comment devons-nous réagir face à des situations dont nous avons été témoins au Rwanda ou à Srebrenica, devant des violations flagrantes, massives et systématiques des droits de l'homme, qui vont à l'encontre de tous les principes sur lesquels est fondée notre condition d'êtres humains ?" L'interdit était franchi.

Le gouvernement du Canada et un groupe de grandes fondations créaient une Commission internationale de l'intervention et de la souveraineté des Etats (CIISE), dans laquelle figuraient de vieux adversaires du droit d'ingérence comme Cornelio Sommaruga, l'ancien patron du CICR, ou le Russe Vladimir Lukin. Après un très long travail de consultation à travers le monde, la commission a voté le texte à l'unanimité.

La mutation n'est pas achevée. Mais Mohamed Sahnoun, Gareth Evans et leurs amis ont lancé un pavé dans la mare des conformismes diplomatiques. La "responsabilité de protéger" est désormais le nom pudique accordé à un instrument de prévention des massacres de masse.

Je crois aux Nations unies, je crois à la globalisation contrôlée des démocraties et à ces droits de l'homme parfois brocardés par nos diplomates. Il se forge une conscience de notre responsabilité universelle. Je suis sûr que l'Europe peut en exiger davantage. Contre les frayeurs de la mondialisation et les simplismes de ses adversaires, contre un libéralisme naïf d'un côté et un gauchisme archaïque de l'autre, construisons des réponses crédibles, des alternatives exaltantes, des mouvements militants. En France, nos slogans électoraux de la présidentielle sonnaient creux. Dommage : c'eût été un bien beau thème de campagne. Notre pays a inventé l'ingérence, mais, hélas! ses dirigeants ont longtemps boudé une proposition qui est exactement à la taille de la France. Elle devrait s'en saisir et la proposer à une jeunesse en mal d'exaltation.

Bernard Kouchner, cofondateur de Médecins sans frontières, fondateur de Médecins du monde, est ancien haut représentant des Nations unies au Kosovo, ancien ministre français délégué à la santé.

Point de vue publié dans le quotidien Le Monde, Paris, 8 juin 2002.

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