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Les Entretiens du XXIe siècle de l'Unesco / Quel avenir pour les droits de l'homme ?

__Mary Robinson, Pierre Sané et Mireille Delmas-Marty soulignent
qu'il ne peut y avoir d'impunité pour les crimes contre l'humanité

Mary Robinson, Haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Pierre Sané, secrétaire général d'Amnesty International, et Mireille Delmas-Marty, membre de l'Institut universitaire de France, ont débattu, le 8 juin 1999 à Paris, au siège de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), des droits de l'homme et de leur avenir. Ce dialogue, intitulé "Quel avenir pour les droits de l'homme ?", constituait la 8e séance du cycle Entretiens du XXIe siècle organisé par l'Unesco et s'est tenu en présence de son directeur général, Federico Mayor.

Dans son discours d'ouverture, Federico Mayor a souhaité que le XXIe siècle soit le siècle des droits de l'homme, "une réalité de chaque jour, l'alpha et l'oméga de la paix, du développement et de la démocratie". Il a constaté et dénoncé le détournement, la confiscation, la violation répétée des droits de l'homme, notamment la pauvreté qui touche au moins un cinquième de la population mondiale, la violence et la discrimination sous toutes leurs formes qui portent atteinte aux droits les plus fondamentaux de millions de personnes. Il a ensuite insisté pour qu'au XXIe siècle, "la communauté internationale se donne les moyens politiques et sociaux d'appliquer les principes qu'elle s'est engagée à promouvoir, et qu'elle apprenne à tenir ses promesses en matière des droits de l'homme qui doivent être universels et indivisibles".

Federico Mayor : l'éducation aux droits de l'homme est une priorité absolue

Photo"L'éducation aux droits de l'homme est une priorité absolue", a-t-il rappelé. "Eduquer les citoyens de demain, c'est donner un avenir à la démocratie, c'est donner sa chance au partage. Le meilleur bouclier de la démocratie, ce sont des citoyens formés et responsables. [...] Le meilleur garant des droits de l'homme au XXIe siècle sera le "apprendre à vivre ensemble", pilier fondamental de l'éducation". Pour le directeur général, l'Unesco est à l'avant-garde de la construction des droits de l'homme tant dans les domaines de l'éducation, du développement et de l'environnement que dans celui du futur de l'espèce humaine. " Mais la meilleure garantie pour les droits de l'homme au XXIe siècle sera d'assurer la transition d'une culture de la guerre, de la violence, de la domination et de l'exclusion, à une culture de la paix, du dialogue, du respect de l'autre et de la non-violence ".

Pour Federico Mayor, le temps est désormais venu d'investir dans la protection de la dignité humaine. Une norme universelle de justice en même temps que des mesures et des structures universelles doivent s'imposer. "Il faut mener à son terme le projet d'établissement d'une Cour pénale internationale pour juger les crimes les plus graves ayant une portée internationale. Sous le contrôle du Conseil de sécurité, les Nations unies doivent pouvoir intervenir, si nécessaire, là où toute autre forme d'arbitrage et de négociation a échoué, là où se produisent des violations massives et incontrôlées des droits de l'homme, là aussi où l'Etat n'existe plus et a été remplacé par la loi du plus fort, afin de rétablir la sécurité et la liberté, et d'établir les Haut de pageconditions d'une paix et d'un développement durables".

Mary Robinson : pour que les droits de l'homme deviennent réalité...

M. RobinsonPour Mary Robinson, le XXIe siècle peut être le siècle des droits de l'homme mais aujourd'hui, deux visions s'affrontent : l'une pessimiste, l'autre idéaliste. "Le choix est entre nos mains, entre ces deux visions. Oui, il y a des défis et une longue route à parcourir. Mais si la volonté est là, tous les défis d'aujourd'hui et ceux de demain pourront être surmontés".

Le Haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme a regretté le fossé séparant théorie et pratique des droits de l'homme. "Comment transformer les mots en action ? Le défi consiste à donner un effet pratique aux milliers de promesses solennelles faites par les gouvernements". Pour que les droits de l'homme deviennent réalité, Mary Robinson propose quatre actions : la prévention, le suivi, l'application et le développement. "La prévention consiste à soutenir les droits de l'homme dans les structures nationales et à donner aux individus le sentiment d'être maîtres de leur destinée. Le suivi vise à s'assurer qu'il y a observation des conventions internationales. L'application concerne le respect du droit : il ne doit pas y avoir d'impunité pour les crimes contre l'humanité. Enfin pour le développement, nous devons faire porter toute notre attention sur les droits économiques, sociaux et culturels. Il faut annuler la dette des plus pauvres, être le plus généreux possible".

Après avoir mis en avant la coopération entre le Haut commissariat des Nations unies aux droits de l'homme et l'Unesco dans le domaine de l'éducation sur les droits de l'homme, Mary Robinson a insisté sur la participation de tous et la nécessité d'améliorer les liens institutionnels avec la société civile. "Ce que nous pouvons faire, nous pouvons le faire nous-mêmes", a-t-elle conclu.

Pierre Sané : il faut faire barrage aux violations massives des droits humains

"Notre tâche est de changer le monde et de le changer maintenant. Il faut que les droits de l'homme soient remplacés par les droits humains", a lancé pour sa part Pierre Sané.

Le Secrétaire général d'Amnesty International a noté que le XXe siècle aura été un siècle de paradoxes "où le meilleur et le pire sont compagnons de route". Si pour lui, l'action doit se mener au quotidien, trois défis doivent être relevés à l'aube du XXIe siècle : "Premier défi, les défenseurs des droits humains doivent pouvoir faire leur travail sans être menacés d'être expulsés, détenus, interdits. Il faut faire barrage aux violations massives des droits humains. Le deuxième défi concerne l'impunité. Les juridictions pénales internationales doivent pleinement jouer leur rôle. En particulier, il est urgent que les pays ratifient le Statut de Rome visant à la création de la Cour pénale internationale, qui n'est ratifié actuellement que par deux pays (Sénégal et Trinidad et Tobago) alors que 60 ratifications sont nécessaires à son entrée en vigueur.

Le troisième défi a trait au rôle des acteurs non étatiques. Le respect des droits humains est propice aux affaires. Les entreprises multinationales vont-elles exercer leurs responsabilités ? Elles doivent développer des codes de conduite selon les principes universels. Mais le code de conduite n'est qu'une première étape. Les entreprises doivent encourager Haut de pageles Etats à mettre leur législation nationale en conformité avec les principes universels".

Mireille Delmas-Marty : la mission des droits de l'homme est de préserver l'humanité

Quel impact la mondialisation, qui est aussi mondialisation du droit, aura-t-elle sur les droits de l'homme ? Pour Mireille Delmas-Marty, à l'heure de la globalisation économique, l'universalité des droits de l'homme est plus que jamais à l'ordre du jour. "Les droits de l'homme doivent rester notre boussole, indiquer la direction à suivre. La proclamation de ces droits s'avère un idéal à atteindre par tous les peuples et les nations, pour tous les hommes et pour tous les organes de la société".

"La Déclaration universelle posait deux repères essentiels : l'indivisibilité, c'est-à-dire l'égale reconnaissance des droits fondamentaux, et l'effectivité", a-t-elle poursuivi. "Le principe de l'indivisibilité des droits doit être inlassablement rappelé. Quant à l'effectivité, la réalité est plus complexe, elle passe par les instruments les plus divers". Après avoir dressé les insuffisances - la lenteur de l'application des conventions internationales, le contrôle juridictionnel insuffisamment étendu à toutes les conventions, l'urgence de la ratification du traité de Rome sur la Convention pour la Cour pénale internationale -, Mireille Delmas-Marty a déclaré qu'"il y a des résistances fortes au nom du développement économique qui retardent la mise en oeuvre des droits civils et politiques. Mais il s'agit d'un processus global et tous les droits doivent être envisagés avec une égale urgence. Garantir l'indivisibilité est la condition pour que les droits de l'homme soient vraiment reconnus comme un idéal commun ".

A la nécessité de reconnaître cet idéal, Mireille Delmas-Marty ajoute celle de fixer des bornes infranchissables : "Il y a un double interdit, celui aux Etats de déroger certains droits et celui aux hommes de transgresser certaines valeurs, car les franchir conduirait à la négation de ce qui donne son sens à l'humanité.[...] Le crime contre l'humanité est la borne commune à toutes les cultures. La mission des droits de l'homme est aussi de préserver cette humanité à venir, ces générations futures pour que cette humanité reste promesse".

Source : Service de presse, Unesco, Paris, 9 juin 1999.

Mary Robinson, ancienne Présidente de la République d'Irlande, est Haut commissaire des Nations unies aux droits de l'homme depuis 1997. Le siège du Haut commissariat aux droits de l'homme est accueilli à Genève.

Pierre Sané est l'un des principaux experts africains du développement et s'attache à promouvoir l'universalisation des droits de l'homme. Il occupe depuis 1992 les fonctions de secrétaire général d'Amnesty International, dont il est membre depuis plus de 10 ans.

Mireille Delmas-Marty, membre de l'Institut universitaire de France, a notamment publié Vers un droit commun de l'humanité (Ed. Textuel, 1996) et Trois défis pour un droit mondial (Seuil, 1998). Mireille Delmas-Marty est une éminente experte de la prospective des droits de l'homme à l'échelle mondiale : sa réflexion éclaire notamment les relations entre mondialisation, crispation identitaire et émergence d'un droit mondial.Haut de page