La question de l'intervention


__Réflexions sur l'intervention

[Ditchley Park (Royaume Uni), 26 juin 1998 / La 35e Conférence annuelle de la Fondation Ditchley]

Je ne serais pas étonné si certains d'entre vous trouvaient surprenant le thème que l'ai choisi pour mon discours. Ou peut-être penserez-vous que je suis venu prêcher contre l'intervention. J'imagine que ce peut être là la démarche attendue d'un citoyen d'une ancienne colonie britannique s'adressant à de hauts fonctionnaires et à des diplomates de l'ancienne puissance impériale. Certains peuvent s'attendre également à ce type de sermon de la part du secrétaire général des Nations Unies, quel que soit son pays d'origine.

Les Nations Unies sont, après tout, une association d'Etats souverains qui, en tant que tels, peuvent se montrer extrêmement jaloux de leur indépendance. Les petits Etats en particulier appréhendent toute ingérence des grandes puissances dans leurs affaires. Il est vrai que notre siècle, depuis l'intervention alliée dans la guerre civile en Russie en 1918, aux "interventions" soviétiques en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en Afghanistan, a été fertile en exemples d'ingérence ou d'intervention dans les affaires des faibles.

D'autres pourraient évoquer l'intervention américaine au Viet Nam ou même l'intervention turque à Chypre en 1974. La validité des motifs et la justification juridique sont parfois plus évidentes dans certains cas que dans d'autres, mais quoi qu'il en soit le terme "intervention" est presque devenu synonyme d'invasion.

Les grandes puissances, en leur qualité de membres permanents du Conseil de sécurité, se sont vu octroyer de grandes responsabilités par la Charte des Nations Unies. Mais, pour empêcher qu'elles n'abusent de leur pouvoir, l'article 2.7 de la Charte protège la souveraineté nationale de l'intervention des Nations Unies elles-mêmes. Je ne doute pas que vous le sachiez déjà, mais permettez-moi de vous rappeler, à tout hasard, que cet article interdit aux Nations Unies "d'intervenir dans les affaires qui relèvent essentiellement de la compétence nationale d'un Etat".Haut de page

Notre tâche consiste à intervenir : à prévenir les conflits là où cela est possible, à y mettre fin quand ils ont déjà éclaté ou, faute de mieux, à essayer au moins d'empêcher qu'ils ne se propagent.

Cette interdiction est tout aussi valable aujourd'hui qu'elle l'était en 1945 : toute atteinte à la souveraineté d'un Etat équivaut à une violation de l'ordre mondial. Pourtant, dans d'autres contextes, le terme "intervention" a une signification plus positive. Qui n'approuverait un policier qui intervient pour mettre fin à une rixe ou un enseignant qui empêche des grands de brutaliser un petit ? En médecine, le terme "intervention" décrit l'acte d'un chirurgien qui sauve une vie en extirpant une tumeur maligne ou en soignant des organes endommagés. Certes, les traitements les plus invasifs ne sont pas toujours la meilleure solution. Un bon docteur saura laisser la nature suivre son cours. Mais le médecin qui ne pratique aucune intervention aura peu d'admirateurs, et sans doute moins encore de patients.

On peut en dire autant des affaires internationales. Pourquoi a-t-on créé l'Organisation des Nations Unies, si ce n'est pour qu'elle joue un rôle de policier ou de docteur bienveillants ? Notre tâche consiste à intervenir : à prévenir les conflits là ou cela est possible, à y mettre fin quand ils ont déjà éclaté ou, faute de mieux, à essayer au moins d'empêcher qu'ils ne se propagent. Voilà ce que le monde attend de nous, même si, hélas, l'Organisation des Nations Unies n'a pas toujours été à la hauteur des espoirs que l'on plaçait en elle. C'est bien là en effet ce que la Charte exige de nous, en particulier le Chapitre VI qui traite de la question du règlement pacifique des différends, et le Chapitre VII qui décrit l'action que doivent entreprendre les Nations Unies en cas de menace sur la paix ou de rupture de la paix.

L'objectif de l'article 2.7, que je viens de citer, était de limiter de telles interventions aux cas où la paix internationale serait menacée ou rompue, et d'empêcher les Nations Unies d'intervenir dans des différends purement internes. Cet article comporte nonobstant une importante clause stipulant que "ce principe ne porte en rien atteinte à l'application des mesures de coercition prévues au Chapitre VII". En d'autres termes, on peut même ignorer le principe de la souveraineté nationale s'il est contraire à la mission essentielle du Conseil de sécurité qui est de sauvegarder la paix et la sécurité internationales. Apparemment, il semble assez facile de faire la différence entre un conflit international, qui évidemment relève de la responsabilité des Nations Unies, et des différends internes, qui ne sont pas de notre ressort. L'expression "différends internes" a une sonorité rassurante. Elle laisse entrevoir de petits problèmes locaux que l'Etat peut facilement régler, si on lui en laisse le loisir.Haut de page

Les événements de ces dernières années démentent cette interprétation. La plupart des conflits actuels sont des guerres civiles. C'est du moins sous cette forme qu'ils commencent. Et ces guerres civiles ne sont pas un jeu. Elles ne sont en fait "civiles" qu'en ce sens que ce sont des civils, c'est-à-dire des non-combattants, qui en deviennent les principales victimes. Les morts qu'a faits la Première Guerre mondiale étaient pour 90 % des soldats et pour 10 % seulement des civils.

Sur la totalité des morts de la Seconde Guerre mondiale, même si l'on compte toutes les victimes des camps de la mort nazis, les civils ne comptaient que pour la moitié, ou à peine un peu plus de la moitié. Mais aujourd'hui, dans de nombreux conflits, ce sont les civils qui constituent la cible principale de la violence. On estime couramment désormais que la proportion des victimes civiles avoisine les 75 %. Il ne s'agit là que d'une estimation car, à vrai dire, personne n'en sait rien. Les organismes de secours, tels le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et la Croix-Rouge, consacrent, avec raison, leurs ressources à aider les vivants plutôt qu'à comptabiliser les morts.

Les armées font le décompte de leurs pertes, et parfois se vantent du nombre d'ennemis qu'elles ont tués. Mais il n'existe aucun organisme chargé de tenir le compte des civils tués. Les victimes des terribles conflits de notre époque ne sont pas simplement anonymes, elles sont littéralement innombrables. Pourtant, la vieille orthodoxie voudrait qu'aussi longtemps qu'une guerre fait rage à l'intérieur des frontières d'un même Etat, on laisse faire, jusqu'à ce qu'elle s'éteigne d'elle-même ou que la situation s'envenime, à vous de choisir l'image qui vous paraît la plus appropriée. Nous devrions laisser les choses empirer, sans tenir compte des conséquences humaines, au moins tant qu'elles ne débordent pas dans les Etats voisins et ne deviennent de ce fait, ainsi qu'on peut le lire dans tant de résolutions du Conseil de sécurité, "une menace pour la paix et la sécurité internationales".

En vérité, la "vieille orthodoxie" n'a jamais représenté un principe absolu. La Charte, après tout, a été proclamée au nom des peuples, et non pas des gouvernements des Nations Unies. Elle l'a été pas seulement dans le souci de maintenir la paix internationale, encore que cela soit d'une importance vitale, mais aussi comme la manifestation de "notre foi dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine". La Charte reconnaît la souveraineté des peuples. Son intention n'a jamais été, ce faisant, de donner licence aux gouvernements de fouler aux pieds les droits fondamentaux et la dignité de l'homme. La souveraineté implique la responsabilité, pas seulement le pouvoir.Haut de page

La Charte reconnaît la souveraineté des peuples. Son intention n'a jamais été, ce faisant, de donner licence aux gouvernements de fouler aux pieds les droits fondamentaux et la dignité de l'homme. La souveraineté implique la responsabilité, pas seulement le pouvoir.

Cette année [1998], nous célébrons le cinquantenaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Son adoption ne constituait pas un exercice de pure rhétorique. L'Assemblée générale, ce faisant, allait décider, le même mois, qu'elle avait le droit d'exprimer ses inquiétudes vis-à-vis du système d'apartheid en Afrique du Sud. Le principe de l'intérêt porté par la communauté internationale aux droits de l'homme prenait le pas sur la revendication de non-ingérence dans les affaires internes.

La veille du jour de l'adoption de la Déclaration universelle, l'Assemblée générale avait adopté la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, qui fait obligation à tous les Etats de "prévenir et punir" ce crime odieux. La Convention leur permettait également de "demander aux organismes pertinents des Nations Unies" d'agir dans ce sens.

Le crime de génocide étant presque toujours commis avec la complicité, sinon la participation directe, des autorités de l'Etat, comment les Nations Unies pourraient-elles l'empêcher sans intervenir dans les affaires intérieures de l'Etat concerné ?

Pour ce qui est de la répression, on s'efforce sincèrement à l'heure actuelle de s'acquitter de cette obligation par l'intermédiaire des Tribunaux pénaux internationaux spéciaux pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda. Il y a 10 jours à Rome, J'ai eu l'honneur d'ouvrir la Conférence qui doit mener à la création d'une Cour pénale internationale permanente. J'ai le ferme espoir que d'ici un an ou deux cette institution sera en état de fonctionner et qu'elle jugera les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité quel que soit le lieu où ils auront été commis, et quels qu'en soient les auteurs.

Les frontières ne devraient plus constituer une protection étanche pour les criminels de guerre et les auteurs de massacres. Le fait qu'un conflit soit "interne" ne donne pas aux parties concernées le droit de bafouer les règles de la plus élémentaire humanité. En outre, la plupart des conflits internes ne le restent pas très longtemps. Ils ont tôt fait de "déborder" dans les pays voisins.

Les flux de réfugiés sont la manifestation la plus évidente et la plus tragique de cette évolution. Mais il y a d'autres moyens de s'en rendre compte, en particulier par la propagation de l'information. Aujourd'hui, les nouvelles font le tour du monde plus rapidement qu'on ne l'aurait imaginé il y a seulement quelques années. Il est devenu impossible de dissimuler la souffrance humaine quand elle se produit à grande échelle. Non seulement les habitants de pays éloignés en entendent parler, mais souvent ils en voient des images à la télévision.Haut de page

Le sentiment public d'indignation qui s'ensuit pousse les gouvernements à "faire quelque chose", en d'autres termes, à intervenir. Qui plus est, les conflits ne font pas que déborder de leurs frontières. Ils donnent parfois naissance à de nouveaux Etats, créant de ce fait des frontières nouvelles. Ainsi, ce qui avait commencé comme un conflit interne prend un caractère international. C'est le cas quand des peuples qui vivaient côte à côte dans un même Etat jugent l'attitude de l'autre si menaçante et si choquante, que la cohabitation ne peut plus durer.

De telles séparations se font rarement sans heurts et sans problèmes comme lors du fameux "divorce de velours" entre les Tchèques et les Slovaques. Trop souvent, comme cela a été le cas entre le Pakistan et le Bangladesh, dans l'ex-République de Yougoslavie et entre l'Ethiopie et l'Erythrée, elles surviennent au cours ou à l'issue d'un conflit long et amer. Parfois, comme dans le cas de l'ex-Union soviétique, la séparation initiale peut se faire généralement sans violence, et pourtant très vite elle donne lieu à d'autres litiges qui posent un nouveau problème à la communauté internationale. Souvent, le conflit finit par présenter de tels dangers que la communauté internationale se voit contrainte d'intervenir, de la manière la plus invasive et la plus onéreuse qui soit, c'est-à-dire par des opérations militaires.

Et pourtant, ce n'est pas ce type d'intervention qui est le plus efficace. Il est préférable, à tous points de vue, de prendre des mesures qui permettent de résoudre ou de gérer un conflit avant qu'il n'atteigne la phase militaire. Ces initiatives revêtiront parfois la forme de conseils et d'assistance économiques.

Les tensions ethniques sont fréquemment exacerbées par la pauvreté et la famine ou par un développement économique inégal qui enrichit une partie de la communauté tout en détruisant les foyers et les moyens de subsistance d'une autre. Si des éléments extérieurs peuvent aider à éviter ce problème en assurant une aide et des investissements ciblés, en fournissant information et formation aux entrepreneurs locaux ou en proposant des politiques étatiques plus appropriées, leur "intervention" ne devrait pas manquer de trouver un accueil favorable chez tous les intéressés.

C'est pourquoi j'estime que les travaux du Programme des Nations Unies pour le développement et des institutions de Bretton Woods à Washington sont intimement liés à la tâche des Nations Unies en matière de paix et de sécurité. Ce sont parfois des efforts diplomatiques habiles et opportuns qui sont le plus nécessaires.Haut de page

Il est préférable, à tous points de vue, de prendre des mesures qui permettent de résoudre ou de gérer un conflit avant qu'il n'atteigne la phase militaire. Ces initiatives revêtiront parfois la forme de conseils et d'assistance économiques.

Je citerai volontiers, ici en Europe, l'exemple de M. Max van der Stoel, Haut Commissaire pour les minorités nationales à l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). On ne le voit presque jamais à la télévision et les journaux en parlent rarement, mais c'est sans doute là la "rançon de la gloire". Sa tâche consiste en effet à aider les Etats européens à résoudre les problèmes de leurs minorités dans le calme et dans la paix, afin qu'ils ne fassent jamais la une de la presse écrite ou télévisée.

L'Organisation des Nations Unies s'efforce également d'intervenir d'une manière aussi efficace et sans recourir à des moyens militaires. Quand je me suis rendu à Bagdad en février de cette année, mon objectif était de parvenir à la solution pacifique d'une crise qui menaçait de provoquer une nouvelle guerre dans le Golfe. J'en ai ramené un accord, temporaire certes, qui a permis d'éviter une aggravation de la situation.

Cet accord n'a été ni une victoire ni une défaite pour quiconque ni pour quelque nation ou groupe de nations que ce soit. Les Nations Unies et la communauté internationale n'ont certainement rien perdu ni rien concédé d'important. Et la non-reprise des hostilités militaires a été une victoire pour la paix, pour la raison, et pour la résolution des conflits par la voie diplomatique.

Ledit accord a cependant mis en relief le fait que, pour réussir, la diplomatie doit reposer sur la force et sur l'équité. Il a également servi à rappeler au monde entier la raison d'être fondamentale de cette Organisation, qui est d'empêcher le déclenchement de conflits inutiles, de s'efforcer de trouver des solutions internationales aux problèmes internationaux et de faire respecter le droit et les accords internationaux par une partie récalcitrante sans pour autant lui faire perdre à jamais sa dignité et son désir de coopérer.

Le cas de l'Iraq entre autres, montre que l'Organisation des Nations Unies peut, le moment venu, imposer, par la voie diplomatique, la volonté de la communauté internationale et préfère de beaucoup voir les litiges réglés dans le cadre du Chapitre VI, plutôt que d'avoir à recourir aux moyens draconiens et onéreux prévus par le Chapitre VII.Haut de page

Depuis de nombreuses années, l'Organisation des Nations Unies poursuit avec succès des opérations de maintien de la paix traditionnelles, tels le contrôle de cessez-le-feu et l'établissement de zones tampons, ou multidimensionnelles complexes, comme celles qui ont permis d'instaurer la paix en Namibie, au Mozambique et à El Salvador.

Ces dernières années, l'action politique de l'ONU a pris une place croissante, même si la taille, mais pas le nombre, des opérations de maintien de la paix a diminué par rapport aux chiffres records atteints au début des années 90. Une intervention diplomatique précoce peut, au mieux, éviter que le sang ne coule. Mais vous n'êtes pas sans savoir que nos ressources sont limitées. Et nous croyons fermement au principe de la "subsidiarité", si cher aux Européens. En d'autres termes, nous sommes très heureux que des litiges puissent être réglés pacifiquement au niveau régional, sans que les Nations Unies aient besoin de s'en mêler.

Nous savons cependant qu'il y aura toujours des cas tragiques dans lesquels les moyens pacifiques échoueront, dans lesquels l'extrême violence prévaudra, et où la seule façon d'y mettre fin sera d'intervenir en force. Même pendant la guerre froide, alors que la capacité coercitive de l'Organisation des Nations Unies était en grande partie paralysée par les divisions au Conseil de sécurité, il y a eu des cas où les atteintes flagrantes aux droits de l'homme dans un pays ont provoqué une intervention militaire de la part d'un de ses voisins. En 1971, l'ingérence de l'Inde a mis fin à la guerre civile au Pakistan oriental, ce qui a permis au Bangladesh d'obtenir l'indépendance. En 1978, le Viet Nam est intervenu au Cambodge, mettant fin au génocide perpétré par les Khmers rouges. En 1979, l'intervention de la Tanzanie a permis de renverser Idi Amin, dictateur fou de l'Ouganda.

Pouvons-nous vraiment -laisser chaque Etat décider qu'il a le droit (ou le devoir) d'intervenir dans la lutte interne d'un autre ? Si tel est le cas, devrons-nous alors légitimer la défense par Hitler des Allemands des Sudètes ou l'intervention soviétique en Afghanistan?

Dans ces trois cas, les Etats ont invoqué les flux de réfugiés dans leur pays pour expliquer leur intervention. Mais ce qui l'a justifiée aux yeux du monde, c'était la nature des régimes contre lesquels ils agissaient. Et, dans l'ensemble, l'histoire leur a donné raison. Qui soutiendrait aujourd'hui que, dans de telles situations, il n'aurait pas fallu intervenir, ce qui était un moindre mal, et laisser les massacres et l'extrême oppression se poursuivre ? Pourtant à l'époque, la communauté internationale était divisée et troublée. Pourquoi ? Parce que ces interventions étaient unilatérales. Personne n'avait autorisé les Etats en question à agir comme ils l'ont fait. Et le précédent ainsi établi avait quelque chose de dérangeant.Haut de page

Pouvons-nous vraiment laisser chaque Etat décider qu'il a le droit (ou le devoir) d'intervenir dans la lutte interne d'un autre ? Si tel est le cas, devrons-nous alors légitimer la défense par Hitler des Allemands des Sudètes ou l'intervention soviétique en Afghanistan ?

Il me semble que la plupart d'entre nous préférerions, surtout maintenant que la guerre froide est terminée, que de telles décisions soient prises collectivement, par une institution internationale dont l'autorité suscite le respect général. Et la seule institution habilitée à assumer ce rôle est certainement le Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations Unies. La Charte assigne clairement au Conseil la responsabilité de maintenir la paix et la sécurité internationales. je serais donc d'avis que seul le Conseil a l'autorité requise pour décider si la situation intérieure d'un pays est d'une telle gravité qu'elle justifie une intervention par la force.

Comme vous le savez, de nombreux Etats Membres estiment que l'autorité du Conseil doit être renforcée par une augmentation du nombre de ses membres, soit en introduisant de nouveaux membres permanents, soit en ajoutant une nouvelle catégorie de membres. Malheureusement, il n'existe pas encore de consensus sur les détails d'une telle réforme.

C'est aux Etats Membres d'en décider. En ma qualité de Secrétaire général, je ferai trois observations. Premièrement, le Conseil de sécurité doit devenir plus représentatif afin de refléter les réalités actuelles, plutôt que celles de 1945. Deuxièmement, l'autorité du Conseil dépend non seulement de la représentativité de ses membres mais aussi de la qualité et de la célérité de ses décisions. Quand le Conseil est incapable de réagir rapidement et énergiquement face à une crise, c'est l'humanité qui en pâtit. Troisièmement, il ne faut pas que le fait qu'un accord sur la réforme tarde à venir, aussi regrettable que cela soit, diminue en rien l'autorité et la responsabilité du Conseil.

Dans sa composition actuelle, le Conseil tire son autorité de la Charte qui lui confère une légitimité unique de par le rôle de champion de l'ordre mondial qu'elle lui attribue, rôle que tous les Etats Membres devraient apprécier à sa juste valeur et respecter. Les membres du Conseil, permanents et non permanents, ont également une responsabilité particulière, dont leurs gouvernements et les citoyens des pays qu'ils représentent devraient avoir pleinement conscience.Haut de page

Le fait que le Conseil ait cette responsabilité unique ne signifie évidemment pas que toute intervention devrait être entreprise directement par l'Organisation des Nations Unies, avec ses Casques bleus, et être contrôlée par le Secrétariat de l'Organisation. En ma qualité d'ancien Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, le sais mieux que quiconque que l'Organisation ne dispose pas des moyens nécessaires pour diriger des opérations militaires de coercition à grande échelle.

Au moins pour ce qui est de l'avenir prévisible, de telles opérations devront être menées par des Etats Membres ou par des organisations régionales, qui devront cependant se voir investis de l'autorité du Conseil de sécurité exprimée dans une résolution. Cette formule, mise au point en 1990 pour faire face à l'agression irakienne contre le Koweït, s'est avérée utile, et sera sans doute utilisée à l'avenir pour d'autres crises. Il nous faut toutefois nous garder de considérer que toute intervention doive nécessairement se faire à très grande échelle.

Les Nations Unies sont une association d'Etats souverains, mais les droits qu'elles défendent appartiennent aux peuples et non pas aux gouvernements.

Il y a parfois des situations dans lesquelles la rapidité d'une action importe plus que la taille des forces déployées. Personnellement, je n'arrive pas à oublier ce qui s'est passé au Rwanda en 1994, où on a eu la terrible démonstration des horreurs qui peuvent se produire faute d'intervention, du moins dans les premières semaines cruciales d'une crise. De l'avis du général Dallaire, commandant de la Mission des Nations Unies, l'intervention d'une force, même modeste, aurait suffi à empêcher une grande partie des massacres. En fait, a-t-il déclaré, 5'000 Casques bleus auraient pu sauver la vie de 500'000 personnes. Tragiquement, au moment fatidique, c'est la voie opposée qui a été choisie, avec la décision de réduire l'effectif de la Force.

La situation eut certainement été différente si le Conseil de sécurité avait disposé d'une petite force de réaction rapide prête à agir en quelques jours. je crois que si, à l'avenir, nous voulons éviter de tels désastres, nous aurons besoin d'une telle capacité. Les Etats Membres doivent avoir des forces en attente, bien entraînées et immédiatement disponibles, et ils doivent être disposés à les envoyer rapidement où que ce soit, à la requête du Conseil de sécurité.

On a même proposé que des sociétés privées de sécurité, comme celle qui a récemment permis le rétablissement au pouvoir du Président élu de la Sierra Leone, fournissent à l'ONU la capacité de réaction rapide dont elle a besoin. Quand il nous a fallu trouver des soldats expérimentés pour séparer les combattants des réfugiés dans les camps rwandais de réfugiés à Goma, j'ai moi-même envisagé de faire appel à une société privée. Mais le monde n'est peut-être pas prêt à privatiser la paix.Haut de page

Je tiens tout de même à souligner que je ne demande pas qu'une armée soit à la disposition du Secrétaire général. Seul le Conseil de sécurité, je le répète, peut décider d'intervenir. Mais à l'heure actuelle, son autorité est diminuée faute d'avoir les moyens de le faire efficacement, même quand il le souhaite.

Et "la prochaine fois" s'est peut-être déjà produite. Les événements survenus au Kosovo les derniers mois confrontent la communauté internationale à ce qui pourrait être le problème le plus grave qu'ait connu l'Europe depuis la signature des Accords de Dayton, en 1995.

Je me permettrai, pour conclure, de revenir au point de départ de mon exposé. Les Nations Unies sont une association d'Etats souverains, mais les droits qu'elles défendent appartiennent aux peuples et non pas aux gouvernements. De même, il ne faudrait pas croire que seuls les Etats Membres des Nations Unies ont des obligations. Chacun d'entre nous, que nous travaillions pour des organisations gouvernementales, intergouvernementales ou non gouvernementales, dans les affaires, dans les médias ou simplement en notre qualité d'êtres humains, se doit de faire son possible pour remédier aux injustices. Nous avons tous le devoir de faire cesser ou mieux encore de prévenir les souffrances.

On a beaucoup écrit sur le "devoir d'ingérence". Souvenons-nous qu'au moment où Bernard Kouchner inventait cette expression, il n'était pas ministre du Gouvernement français, mais responsable de Médecins du monde. Les organisations non gouvernementales, disait-il, avaient le devoir de franchir les frontières nationales, avec ou sans le consentement des gouvernements, pour parvenir jusqu'aux victimes de catastrophes naturelles et dans toutes autres situations d'urgence. Ce droit leur a, depuis, été reconnu par deux résolutions de l'Assemblée générale des Nations Unies, en 1988 (après le tremblement de terre en Arménie) et à nouveau en 1991.Haut de page

Ces deux résolutions, tout en respectant pleinement la souveraineté des Etats, affirment le droit absolu des personnes en situation désespérée de recevoir de l'aide et le droit des organes internationaux de la fournir. Aussi, quand nous évoquons des événements aussi tragiques que ceux survenus en Bosnie et au Rwanda, et quand nous nous demandons: "Pourquoi personne n'est-il intervenu?", la question ne devrait pas s'adresser uniquement à l'Organisation des Nations Unies ni même à ses membres. Chacun d'entre nous doit assumer ses responsabilités. Personne ne peut prétendre ignorer ce qui s'est passé. Nous devrions tous nous rappeler notre réaction et nous interroger: Qu'ai-je fait ? Aurais-je pu en faire davantage ? Les préjugés, l'indifférence, la peur ont-ils eu raison de mon jugement ? Et, surtout, comment réagirai-je la prochaine fois ?

Et "la prochaine fois" s'est peut-être déjà produite. Les événements survenus au Kosovo les damiers mois confrontent la communauté internationale à ce qui pourrait être le problème le plus grave qu'ait connu l'Europe depuis la signature des Accords de Dayton, en 1995.

Comme en Bosnie, au nom de la sécurité, des villes et des villages ont été bombardés, des civils ont été victimes d'attaques gratuites, des hommes ont été séparés de leurs femmes et de leurs enfants pour être sommairement exécutés et des milliers de personnes ont fui leurs foyers, devant, pour un grand nombre, franchir une frontière. Ces événements ne sont pas sans rappeler l'affreuse tragédie du "nettoyage ethnique", bien qu'ils ne soient pas encore à l'échelle de ce qui s'est passé en Bosnie, mais pour combien de temps ?

Certes, il y a des différences, la plus importante étant précisément que, jusqu'à présent, le conflit se circonscrit à l'intérieur des frontières d'un même Etat reconnu par l'ensemble de la communauté internationale. je le répète: jusqu'à présent. Mais, quand nous voyons les flux de réfugiés arriver en Albanie, quand nous entendons les porte-parole des Albanais du Kosovo répéter qu'ils n'accepteront rien de moins que l'indépendance et quand nous reviennent à l'esprit les tensions ethniques qui règnent dans un Etat voisin au moins, comment ne pas en conclure que cette crise menace la paix et la sécurité internationales ?

Cette fois-ci, personne ne pourra prétendre s'être laissé surprendre, ni par les moyens employés, ni par les fins visées. Cette fois-ci, la violence ethnique ne peut plus se déguiser et, tous, nous ne savons que trop bien à quoi nous attendre si nous ne faisons rien.Haut de page

J'ai récemment recommandé la prorogation du mandat de la Force de déploiement préventive des Nations Unies afin que sa mission à la frontière de l'ex-République yougoslave de Macédoine continue de se poursuivre avec succès et que la stabilité soit maintenue. Je me félicite également de la ferme détermination exprimée par l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et par ses Etats membres résolus à empêcher une escalade des combats, et je soutiens toutes les mesures susceptibles de dissuader la poursuite de la répression ethnique et le recours à la violence par l'une ou l'autre partie au Kosovo.

Nous sommes évidemment tous favorables à une solution pacifique. Et je note avec une satisfaction particulière les initiatives du Président Eltsine dans ce sens ainsi que les efforts diplomatiques continus de M. l'Ambassadeur Holbrooke. Il n'en devient que plus important de mettre fin à la violence immédiatement. Et je sais que, cette fois, si les moyens pacifiques devaient échouer, le Conseil de sécurité assumerait sans hésiter cette grave responsabilité.

Les enjeux, au Kosovo, sont de taille pour le peuple kosovar lui-même, pour la stabilité générale des Balkans, et pour la crédibilité de nos déclarations et la légitimité de nos interventions en matière de sécurité collective. Nous pourrons bien exprimer tous nos regrets, nous pourrons bien affirmer notre détermination de ne jamais laisser se reproduire une nouvelle Bosnie, tous nos espoirs en un avenir pacifique pour les Balkans apparaîtront bien dérisoires si nous laissons le Kosovo devenir le champ de nouveaux massacres.

Je conclurai en rappelant que, dans le droit français, la "non-assistance à personne en danger" constitue un délit.

Je suis certain que c'est à cela que pensait feu le Président Mitterrand en avril 1991, quand il a félicité le Conseil de sécurité d'avoir pris la décision d'intervenir dans les affaires intérieures de l'Iraq pour sauver les Kurdes. "Pour la première fois, avait-il dit, le principe de non-ingérence a trouvé sa limite, dès lors qu'il risquait de se transformer en non-assistance à personne en danger." Voilà, mes chers amis, l'essence même du principe d'"intervention".

Quand des êtres humains sont en danger, le devoir de chacun est de protester. Personne ne peut feindre de ne rien voir. Si nous étions tentés de le faire, rappelons-nous le terrible avertissement donné par Martin Niemôller, le théologien protestant allemand qui vivait au temps de la persécution nazie :

"En Allemagne, ils sont d'abord venus chercher les communistes. N'étant pas communiste, je n'ai rien dit. Puis, ça a été le tour des juifs. N'étant pas juif, je n'ai rien dit. Puis, des syndicalistes. N'étant pas syndicaliste, je n'ai rien dit. Puis, ils sont venus chercher les catholiques, je n'ai rien dit, car j'étais protestant. Quant ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne qui puisse protester."
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