__Réflexions sur l'intervention
[Ditchley Park (Royaume Uni), 26 juin 1998 / La 35e Conférence annuelle de la Fondation Ditchley]
Je ne serais pas étonné si certains d'entre vous
trouvaient surprenant le thème que l'ai choisi pour mon
discours. Ou peut-être penserez-vous que je suis venu prêcher
contre l'intervention. J'imagine que ce peut être là
la démarche attendue d'un citoyen d'une ancienne colonie
britannique s'adressant à de hauts fonctionnaires et à
des diplomates de l'ancienne puissance impériale. Certains
peuvent s'attendre également à ce type de sermon
de la part du secrétaire général des Nations
Unies, quel que soit son pays d'origine.
|
Les Nations Unies sont, après tout, une association
d'Etats souverains qui, en tant que tels, peuvent se montrer extrêmement
jaloux de leur indépendance. Les petits Etats en particulier
appréhendent toute ingérence des grandes puissances
dans leurs affaires. Il est vrai que notre siècle, depuis
l'intervention alliée dans la guerre civile en Russie en
1918, aux "interventions" soviétiques en Hongrie,
en Tchécoslovaquie et en Afghanistan, a été
fertile en exemples d'ingérence ou d'intervention dans
les affaires des faibles.
D'autres pourraient évoquer l'intervention américaine
au Viet Nam ou même l'intervention turque à
Chypre en 1974. La validité des motifs et la justification
juridique sont parfois plus évidentes dans certains cas
que dans d'autres, mais quoi qu'il en soit le terme "intervention"
est presque devenu synonyme d'invasion.
Les grandes puissances, en leur qualité de membres permanents
du Conseil de sécurité, se sont vu octroyer
de grandes responsabilités par la Charte des Nations
Unies. Mais, pour empêcher qu'elles n'abusent de leur
pouvoir, l'article 2.7 de la Charte protège la souveraineté
nationale de l'intervention des Nations Unies elles-mêmes.
Je ne doute pas que vous le sachiez déjà, mais permettez-moi
de vous rappeler, à tout hasard, que cet article interdit
aux Nations Unies "d'intervenir dans les affaires qui relèvent
essentiellement de la compétence nationale d'un Etat".
Notre tâche consiste à intervenir : à
prévenir les conflits là où cela est possible,
à y mettre fin quand ils ont déjà éclaté
ou, faute de mieux, à essayer au moins d'empêcher
qu'ils ne se propagent.
Cette interdiction est tout aussi valable aujourd'hui qu'elle
l'était en 1945 : toute atteinte à la souveraineté
d'un Etat équivaut à une violation de l'ordre mondial.
Pourtant, dans d'autres contextes, le terme "intervention"
a une signification plus positive. Qui n'approuverait un policier
qui intervient pour mettre fin à une rixe ou un enseignant
qui empêche des grands de brutaliser un petit ? En médecine,
le terme "intervention" décrit l'acte d'un chirurgien
qui sauve une vie en extirpant une tumeur maligne ou en soignant
des organes endommagés. Certes, les traitements les plus
invasifs ne sont pas toujours la meilleure solution. Un bon docteur
saura laisser la nature suivre son cours. Mais le médecin
qui ne pratique aucune intervention aura peu d'admirateurs, et
sans doute moins encore de patients.
On peut en dire autant des affaires internationales. Pourquoi
a-t-on créé l'Organisation des Nations Unies, si
ce n'est pour qu'elle joue un rôle de policier ou de docteur
bienveillants ? Notre tâche consiste à intervenir
: à prévenir les conflits là ou cela est
possible, à y mettre fin quand ils ont déjà
éclaté ou, faute de mieux, à essayer au moins
d'empêcher qu'ils ne se propagent. Voilà ce que le
monde attend de nous, même si, hélas, l'Organisation
des Nations Unies n'a pas toujours été à
la hauteur des espoirs que l'on plaçait en elle. C'est
bien là en effet ce que la Charte exige de nous, en particulier
le Chapitre VI qui traite de la question du règlement pacifique
des différends, et le Chapitre VII qui décrit l'action
que doivent entreprendre les Nations Unies en cas de menace sur
la paix ou de rupture de la paix.
L'objectif de l'article 2.7, que je viens de citer, était
de limiter de telles interventions aux cas où la paix internationale
serait menacée ou rompue, et d'empêcher les Nations
Unies d'intervenir dans des différends purement internes.
Cet article comporte nonobstant une importante clause stipulant
que "ce principe ne porte en rien atteinte à l'application
des mesures de coercition prévues au Chapitre VII".
En d'autres termes, on peut même ignorer le principe de
la souveraineté nationale s'il est contraire à la
mission essentielle du Conseil de sécurité qui est
de sauvegarder la paix et la sécurité internationales.
Apparemment, il semble assez facile de faire la différence
entre un conflit international, qui évidemment relève
de la responsabilité des Nations Unies, et des différends
internes, qui ne sont pas de notre ressort. L'expression "différends
internes" a une sonorité rassurante. Elle laisse entrevoir
de petits problèmes locaux que l'Etat peut facilement régler,
si on lui en laisse le loisir.
Les événements de ces dernières années
démentent cette interprétation. La plupart des conflits
actuels sont des guerres civiles. C'est du moins sous cette forme
qu'ils commencent. Et ces guerres civiles ne sont pas un jeu.
Elles ne sont en fait "civiles" qu'en ce sens que ce
sont des civils, c'est-à-dire des non-combattants, qui
en deviennent les principales victimes. Les morts qu'a faits la
Première Guerre mondiale étaient pour 90 % des soldats
et pour 10 % seulement des civils.
Sur la totalité des morts de la Seconde Guerre mondiale,
même si l'on compte toutes les victimes des camps de la
mort nazis, les civils ne comptaient que pour la moitié,
ou à peine un peu plus de la moitié. Mais aujourd'hui,
dans de nombreux conflits, ce sont les civils qui constituent
la cible principale de la violence. On estime couramment désormais
que la proportion des victimes civiles avoisine les 75 %. Il ne
s'agit là que d'une estimation car, à vrai dire,
personne n'en sait rien. Les organismes de secours, tels le Haut
Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés
(HCR) et la Croix-Rouge, consacrent, avec raison, leurs ressources
à aider les vivants plutôt qu'à comptabiliser
les morts.
Les armées font le décompte de leurs pertes,
et parfois se vantent du nombre d'ennemis qu'elles ont tués.
Mais il n'existe aucun organisme chargé de tenir le compte
des civils tués. Les victimes des terribles conflits de
notre époque ne sont pas simplement anonymes, elles sont
littéralement innombrables. Pourtant, la vieille orthodoxie
voudrait qu'aussi longtemps qu'une guerre fait rage à l'intérieur
des frontières d'un même Etat, on laisse faire, jusqu'à
ce qu'elle s'éteigne d'elle-même ou que la situation
s'envenime, à vous de choisir l'image qui vous paraît
la plus appropriée. Nous devrions laisser les choses empirer,
sans tenir compte des conséquences humaines, au moins tant
qu'elles ne débordent pas dans les Etats voisins et ne
deviennent de ce fait, ainsi qu'on peut le lire dans tant de résolutions
du Conseil de sécurité, "une menace pour la
paix et la sécurité internationales".
En vérité, la "vieille orthodoxie"
n'a jamais représenté un principe absolu. La Charte,
après tout, a été proclamée au nom
des peuples, et non pas des gouvernements des Nations Unies. Elle
l'a été pas seulement dans le souci de maintenir
la paix internationale, encore que cela soit d'une importance
vitale, mais aussi comme la manifestation de "notre foi dans
les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité et
la valeur de la personne humaine". La Charte reconnaît
la souveraineté des peuples. Son intention n'a jamais été,
ce faisant, de donner licence aux gouvernements de fouler aux
pieds les droits fondamentaux et la dignité de l'homme.
La souveraineté implique la responsabilité, pas
seulement le pouvoir.
La Charte reconnaît la souveraineté des peuples. Son intention n'a jamais été, ce faisant, de donner licence aux gouvernements de fouler aux pieds les droits fondamentaux et la dignité de l'homme. La souveraineté implique la responsabilité, pas seulement le pouvoir.
Cette année [1998], nous célébrons
le cinquantenaire de la Déclaration universelle des
droits de l'homme. Son adoption ne constituait pas un exercice
de pure rhétorique. L'Assemblée générale,
ce faisant, allait décider, le même mois, qu'elle
avait le droit d'exprimer ses inquiétudes vis-à-vis
du système d'apartheid en Afrique du Sud. Le principe de
l'intérêt porté par la communauté internationale
aux droits de l'homme prenait le pas sur la revendication de non-ingérence
dans les affaires internes.
La veille du jour de l'adoption de la Déclaration universelle,
l'Assemblée générale avait adopté
la Convention pour la prévention et la répression
du crime de génocide, qui fait obligation à
tous les Etats de "prévenir et punir" ce crime
odieux. La Convention leur permettait également de "demander
aux organismes pertinents des Nations Unies" d'agir dans
ce sens.
Le crime de génocide étant presque toujours commis
avec la complicité, sinon la participation directe, des
autorités de l'Etat, comment les Nations Unies pourraient-elles
l'empêcher sans intervenir dans les affaires intérieures
de l'Etat concerné ?
Pour ce qui est de la répression, on s'efforce sincèrement
à l'heure actuelle de s'acquitter de cette obligation par
l'intermédiaire des Tribunaux pénaux internationaux
spéciaux pour l'ex-Yougoslavie et le
Rwanda. Il y a 10 jours à Rome, J'ai eu l'honneur
d'ouvrir la Conférence qui doit mener à la création
d'une Cour pénale internationale permanente. J'ai le ferme
espoir que d'ici un an ou deux cette institution sera en état
de fonctionner et qu'elle jugera les crimes de guerre et les crimes
contre l'humanité quel que soit le lieu où ils auront
été commis, et quels qu'en soient les auteurs.
Les frontières ne devraient plus constituer une protection
étanche pour les criminels de guerre et les auteurs de
massacres. Le fait qu'un conflit soit "interne" ne donne
pas aux parties concernées le droit de bafouer les règles
de la plus élémentaire humanité. En outre,
la plupart des conflits internes ne le restent pas très
longtemps. Ils ont tôt fait de "déborder"
dans les pays voisins.
Les flux de réfugiés sont la manifestation la
plus évidente et la plus tragique de cette évolution.
Mais il y a d'autres moyens de s'en rendre compte, en particulier
par la propagation de l'information. Aujourd'hui, les nouvelles
font le tour du monde plus rapidement qu'on ne l'aurait imaginé
il y a seulement quelques années. Il est devenu impossible
de dissimuler la souffrance humaine quand elle se produit à
grande échelle. Non seulement les habitants de pays éloignés
en entendent parler, mais souvent ils en voient des images à
la télévision.
Le sentiment public d'indignation qui s'ensuit pousse les gouvernements
à "faire quelque chose", en d'autres termes,
à intervenir. Qui plus est, les conflits ne font pas que
déborder de leurs frontières. Ils donnent parfois
naissance à de nouveaux Etats, créant de ce fait
des frontières nouvelles. Ainsi, ce qui avait commencé
comme un conflit interne prend un caractère international.
C'est le cas quand des peuples qui vivaient côte à
côte dans un même Etat jugent l'attitude de l'autre
si menaçante et si choquante, que la cohabitation ne peut
plus durer.
De telles séparations se font rarement sans heurts et
sans problèmes comme lors du fameux "divorce de velours"
entre les Tchèques et les Slovaques. Trop souvent, comme
cela a été le cas entre le Pakistan et le Bangladesh,
dans l'ex-République de Yougoslavie et entre l'Ethiopie
et l'Erythrée, elles surviennent au cours ou à l'issue
d'un conflit long et amer. Parfois, comme dans le cas de l'ex-Union
soviétique, la séparation initiale peut se faire
généralement sans violence, et pourtant très
vite elle donne lieu à d'autres litiges qui posent un nouveau
problème à la communauté internationale.
Souvent, le conflit finit par présenter de tels dangers
que la communauté internationale se voit contrainte d'intervenir,
de la manière la plus invasive et la plus onéreuse
qui soit, c'est-à-dire par des opérations militaires.
Et pourtant, ce n'est pas ce type d'intervention qui est le
plus efficace. Il est préférable, à tous
points de vue, de prendre des mesures qui permettent de résoudre
ou de gérer un conflit avant qu'il n'atteigne la phase
militaire. Ces initiatives revêtiront parfois la forme de
conseils et d'assistance économiques.
Les tensions ethniques sont fréquemment exacerbées
par la pauvreté et la famine ou par un développement
économique inégal qui enrichit une partie de la
communauté tout en détruisant les foyers et les
moyens de subsistance d'une autre. Si des éléments
extérieurs peuvent aider à éviter ce problème
en assurant une aide et des investissements ciblés, en
fournissant information et formation aux entrepreneurs locaux
ou en proposant des politiques étatiques plus appropriées,
leur "intervention" ne devrait pas manquer de
trouver un accueil favorable chez tous les intéressés.
C'est pourquoi j'estime que les travaux du Programme des Nations
Unies pour le développement et des institutions de Bretton
Woods à Washington sont intimement liés à
la tâche des Nations Unies en matière de paix et
de sécurité. Ce sont parfois des efforts diplomatiques
habiles et opportuns qui sont le plus nécessaires.
Il est préférable, à tous points de vue,
de prendre des mesures qui permettent de résoudre ou de
gérer un conflit avant qu'il n'atteigne la phase militaire.
Ces initiatives revêtiront parfois la forme de conseils
et d'assistance économiques.
Je citerai volontiers, ici en Europe, l'exemple de M. Max
van der Stoel, Haut Commissaire pour les minorités
nationales à l'Organisation pour la sécurité
et la coopération en Europe (OSCE). On ne le voit presque
jamais à la télévision et les journaux en
parlent rarement, mais c'est sans doute là la "rançon
de la gloire". Sa tâche consiste en effet à
aider les Etats européens à résoudre les
problèmes de leurs minorités dans le calme et dans
la paix, afin qu'ils ne fassent jamais la une de la presse écrite
ou télévisée.
L'Organisation des Nations Unies s'efforce également
d'intervenir d'une manière aussi efficace et sans recourir
à des moyens militaires. Quand je me suis rendu à
Bagdad en février de cette année, mon objectif était
de parvenir à la solution pacifique d'une crise qui menaçait
de provoquer une nouvelle guerre dans le Golfe. J'en ai ramené
un accord, temporaire certes, qui a permis d'éviter une
aggravation de la situation.
Cet accord n'a été ni une victoire ni une défaite
pour quiconque ni pour quelque nation ou groupe de nations que
ce soit. Les Nations Unies et la communauté internationale
n'ont certainement rien perdu ni rien concédé d'important.
Et la non-reprise des hostilités militaires a été
une victoire pour la paix, pour la raison, et pour la résolution
des conflits par la voie diplomatique.
Ledit accord a cependant mis en relief le fait que, pour réussir,
la diplomatie doit reposer sur la force et sur l'équité.
Il a également servi à rappeler au monde entier
la raison d'être fondamentale de cette Organisation, qui
est d'empêcher le déclenchement de conflits inutiles,
de s'efforcer de trouver des solutions internationales aux problèmes
internationaux et de faire respecter le droit et les accords internationaux
par une partie récalcitrante sans pour autant lui faire
perdre à jamais sa dignité et son désir de
coopérer.
Le cas de l'Iraq entre autres, montre que l'Organisation
des Nations Unies peut, le moment venu, imposer, par la voie diplomatique,
la volonté de la communauté internationale et préfère
de beaucoup voir les litiges réglés dans le cadre
du Chapitre VI, plutôt que d'avoir à recourir aux
moyens draconiens et onéreux prévus par le Chapitre
VII.
Depuis de nombreuses années, l'Organisation des Nations
Unies poursuit avec succès des opérations de maintien
de la paix traditionnelles, tels le contrôle de cessez-le-feu
et l'établissement de zones tampons, ou multidimensionnelles
complexes, comme celles qui ont permis d'instaurer la paix en
Namibie, au Mozambique et à El Salvador.
Ces dernières années, l'action politique de l'ONU
a pris une place croissante, même si la taille, mais pas
le nombre, des opérations de maintien de la paix a diminué
par rapport aux chiffres records atteints au début des
années 90. Une intervention diplomatique précoce
peut, au mieux, éviter que le sang ne coule. Mais vous
n'êtes pas sans savoir que nos ressources sont limitées.
Et nous croyons fermement au principe de la "subsidiarité",
si cher aux Européens. En d'autres termes, nous sommes
très heureux que des litiges puissent être réglés
pacifiquement au niveau régional, sans que les Nations
Unies aient besoin de s'en mêler.
Nous savons cependant qu'il y aura toujours des cas tragiques
dans lesquels les moyens pacifiques échoueront, dans lesquels
l'extrême violence prévaudra, et où la seule
façon d'y mettre fin sera d'intervenir en force. Même
pendant la guerre froide, alors que la capacité coercitive
de l'Organisation des Nations Unies était en grande partie
paralysée par les divisions au Conseil de sécurité,
il y a eu des cas où les atteintes flagrantes aux droits
de l'homme dans un pays ont provoqué une intervention militaire
de la part d'un de ses voisins. En 1971, l'ingérence de
l'Inde a mis fin à la guerre civile au Pakistan oriental,
ce qui a permis au Bangladesh d'obtenir l'indépendance.
En 1978, le Viet Nam est intervenu au Cambodge,
mettant fin au génocide perpétré par les
Khmers rouges. En 1979, l'intervention de la Tanzanie
a permis de renverser Idi Amin, dictateur fou de l'Ouganda.
Pouvons-nous vraiment -laisser chaque Etat décider qu'il
a le droit (ou le devoir) d'intervenir dans la lutte interne d'un
autre ? Si tel est le cas, devrons-nous alors légitimer
la défense par Hitler des Allemands des Sudètes
ou l'intervention soviétique en Afghanistan?
Dans ces trois cas, les Etats ont invoqué les flux de réfugiés
dans leur pays pour expliquer leur intervention. Mais ce qui l'a
justifiée aux yeux du monde, c'était la nature des
régimes contre lesquels ils agissaient. Et, dans l'ensemble,
l'histoire leur a donné raison. Qui soutiendrait aujourd'hui
que, dans de telles situations, il n'aurait pas fallu intervenir,
ce qui était un moindre mal, et laisser les massacres et
l'extrême oppression se poursuivre ? Pourtant à l'époque,
la communauté internationale était divisée
et troublée. Pourquoi ? Parce que ces interventions étaient
unilatérales. Personne n'avait autorisé les Etats
en question à agir comme ils l'ont fait. Et le précédent
ainsi établi avait quelque chose de dérangeant.
Pouvons-nous vraiment laisser chaque Etat décider qu'il
a le droit (ou le devoir) d'intervenir dans la lutte interne d'un
autre ? Si tel est le cas, devrons-nous alors légitimer
la défense par Hitler des Allemands des Sudètes
ou l'intervention soviétique en Afghanistan ?
Il me semble que la plupart d'entre nous préférerions,
surtout maintenant que la guerre froide est terminée, que
de telles décisions soient prises collectivement, par une
institution internationale dont l'autorité suscite le respect
général. Et la seule institution habilitée
à assumer ce rôle est certainement le Conseil de
sécurité de l'Organisation des Nations Unies. La
Charte assigne clairement au Conseil la responsabilité
de maintenir la paix et la sécurité internationales.
je serais donc d'avis que seul le Conseil a l'autorité
requise pour décider si la situation intérieure
d'un pays est d'une telle gravité qu'elle justifie une
intervention par la force.
Comme vous le savez, de nombreux Etats Membres estiment que
l'autorité du Conseil doit être renforcée
par une augmentation du nombre de ses membres, soit en introduisant
de nouveaux membres permanents, soit en ajoutant une nouvelle
catégorie de membres. Malheureusement, il n'existe pas
encore de consensus sur les détails d'une telle réforme.
C'est aux Etats Membres d'en décider. En ma qualité
de Secrétaire général, je ferai trois observations.
Premièrement, le Conseil de sécurité
doit devenir plus représentatif afin de refléter
les réalités actuelles, plutôt que celles
de 1945. Deuxièmement, l'autorité du Conseil
dépend non seulement de la représentativité
de ses membres mais aussi de la qualité et de la célérité
de ses décisions. Quand le Conseil est incapable de réagir
rapidement et énergiquement face à une crise, c'est
l'humanité qui en pâtit. Troisièmement,
il ne faut pas que le fait qu'un accord sur la réforme
tarde à venir, aussi regrettable que cela soit, diminue
en rien l'autorité et la responsabilité du Conseil.
Dans sa composition actuelle, le Conseil tire son autorité
de la Charte qui lui confère une légitimité
unique de par le rôle de champion de l'ordre mondial qu'elle
lui attribue, rôle que tous les Etats Membres devraient
apprécier à sa juste valeur et respecter. Les membres
du Conseil, permanents et non permanents, ont également
une responsabilité particulière, dont leurs gouvernements
et les citoyens des pays qu'ils représentent devraient
avoir pleinement conscience.
Le fait que le Conseil ait cette responsabilité unique
ne signifie évidemment pas que toute intervention devrait
être entreprise directement par l'Organisation des Nations
Unies, avec ses Casques bleus, et être contrôlée
par le Secrétariat de l'Organisation. En ma qualité
d'ancien Secrétaire général adjoint aux opérations
de maintien de la paix, le sais mieux que quiconque que l'Organisation
ne dispose pas des moyens nécessaires pour diriger des
opérations militaires de coercition à grande échelle.
Au moins pour ce qui est de l'avenir prévisible, de
telles opérations devront être menées par
des Etats Membres ou par des organisations régionales,
qui devront cependant se voir investis de l'autorité du
Conseil de sécurité exprimée dans une résolution.
Cette formule, mise au point en 1990 pour faire face à
l'agression irakienne contre le Koweït, s'est avérée
utile, et sera sans doute utilisée à l'avenir pour
d'autres crises. Il nous faut toutefois nous garder de considérer
que toute intervention doive nécessairement se faire à
très grande échelle.
Les Nations Unies sont une association d'Etats souverains,
mais les droits qu'elles défendent appartiennent aux peuples
et non pas aux gouvernements.
Il y a parfois des situations dans lesquelles la rapidité
d'une action importe plus que la taille des forces déployées.
Personnellement, je n'arrive pas à oublier ce qui s'est
passé au Rwanda en 1994, où on a eu
la terrible démonstration des horreurs qui peuvent se produire
faute d'intervention, du moins dans les premières semaines
cruciales d'une crise. De l'avis du général Dallaire,
commandant de la Mission des Nations Unies, l'intervention d'une
force, même modeste, aurait suffi à empêcher
une grande partie des massacres. En fait, a-t-il déclaré,
5'000 Casques bleus auraient pu sauver la vie de 500'000 personnes.
Tragiquement, au moment fatidique, c'est la voie opposée
qui a été choisie, avec la décision de réduire
l'effectif de la Force.
La situation eut certainement été différente
si le Conseil de sécurité avait disposé d'une
petite force de réaction rapide prête à agir
en quelques jours. je crois que si, à l'avenir, nous voulons
éviter de tels désastres, nous aurons besoin d'une
telle capacité. Les Etats Membres doivent avoir des forces
en attente, bien entraînées et immédiatement
disponibles, et ils doivent être disposés à
les envoyer rapidement où que ce soit, à la requête
du Conseil de sécurité.
On a même proposé que des sociétés
privées de sécurité, comme celle qui a récemment
permis le rétablissement au pouvoir du Président
élu de la Sierra Leone, fournissent à l'ONU la capacité
de réaction rapide dont elle a besoin. Quand il nous a
fallu trouver des soldats expérimentés pour séparer
les combattants des réfugiés dans les camps rwandais
de réfugiés à Goma, j'ai moi-même envisagé
de faire appel à une société privée.
Mais le monde n'est peut-être pas prêt à privatiser
la paix.
Je tiens tout de même à souligner que je ne demande
pas qu'une armée soit à la disposition du Secrétaire
général. Seul le Conseil de sécurité,
je le répète, peut décider d'intervenir.
Mais à l'heure actuelle, son autorité est diminuée
faute d'avoir les moyens de le faire efficacement, même
quand il le souhaite.
Et "la prochaine fois" s'est peut-être déjà
produite. Les événements survenus au Kosovo les
derniers mois confrontent la communauté internationale
à ce qui pourrait être le problème le plus
grave qu'ait connu l'Europe depuis la signature des Accords de
Dayton, en 1995.
Je me permettrai, pour conclure, de revenir au point de départ
de mon exposé. Les Nations Unies sont une association d'Etats
souverains, mais les droits qu'elles défendent appartiennent
aux peuples et non pas aux gouvernements. De même, il ne
faudrait pas croire que seuls les Etats Membres des Nations Unies
ont des obligations. Chacun d'entre nous, que nous travaillions
pour des organisations gouvernementales, intergouvernementales
ou non gouvernementales, dans les affaires, dans les médias
ou simplement en notre qualité d'êtres humains, se
doit de faire son possible pour remédier aux injustices.
Nous avons tous le devoir de faire cesser ou mieux encore de prévenir
les souffrances.
On a beaucoup écrit sur le "devoir d'ingérence".
Souvenons-nous qu'au moment où Bernard Kouchner
inventait cette expression, il n'était pas ministre du
Gouvernement français, mais responsable de Médecins
du monde. Les organisations non gouvernementales, disait-il, avaient
le devoir de franchir les frontières nationales, avec ou
sans le consentement des gouvernements, pour parvenir jusqu'aux
victimes de catastrophes naturelles et dans toutes autres situations
d'urgence. Ce droit leur a, depuis, été reconnu
par deux résolutions de l'Assemblée générale
des Nations Unies, en 1988 (après le tremblement de terre
en Arménie) et à nouveau en 1991.
Ces deux résolutions, tout en respectant pleinement
la souveraineté des Etats, affirment le droit absolu des
personnes en situation désespérée de recevoir
de l'aide et le droit des organes internationaux de la fournir.
Aussi, quand nous évoquons des événements
aussi tragiques que ceux survenus en Bosnie et au Rwanda, et quand
nous nous demandons: "Pourquoi personne n'est-il intervenu?",
la question ne devrait pas s'adresser uniquement à l'Organisation
des Nations Unies ni même à ses membres. Chacun d'entre
nous doit assumer ses responsabilités. Personne ne peut
prétendre ignorer ce qui s'est passé. Nous devrions
tous nous rappeler notre réaction et nous interroger: Qu'ai-je
fait ? Aurais-je pu en faire davantage ? Les préjugés,
l'indifférence, la peur ont-ils eu raison de mon jugement
? Et, surtout, comment réagirai-je la prochaine fois ?
Et "la prochaine fois" s'est peut-être déjà
produite. Les événements survenus au Kosovo les
damiers mois confrontent la communauté internationale à
ce qui pourrait être le problème le plus grave qu'ait
connu l'Europe depuis la signature des Accords de Dayton, en 1995.
Comme en Bosnie, au nom de la sécurité,
des villes et des villages ont été bombardés,
des civils ont été victimes d'attaques gratuites,
des hommes ont été séparés de leurs
femmes et de leurs enfants pour être sommairement exécutés
et des milliers de personnes ont fui leurs foyers, devant, pour
un grand nombre, franchir une frontière. Ces événements
ne sont pas sans rappeler l'affreuse tragédie du "nettoyage
ethnique", bien qu'ils ne soient pas encore à l'échelle
de ce qui s'est passé en Bosnie, mais pour combien de temps
?
Certes, il y a des différences, la plus importante étant
précisément que, jusqu'à présent,
le conflit se circonscrit à l'intérieur des frontières
d'un même Etat reconnu par l'ensemble de la communauté
internationale. je le répète: jusqu'à présent.
Mais, quand nous voyons les flux de réfugiés arriver
en Albanie, quand nous entendons les porte-parole des Albanais
du Kosovo répéter qu'ils n'accepteront rien de moins
que l'indépendance et quand nous reviennent à l'esprit
les tensions ethniques qui règnent dans un Etat voisin
au moins, comment ne pas en conclure que cette crise menace la
paix et la sécurité internationales ?
Cette fois-ci, personne ne pourra prétendre s'être
laissé surprendre, ni par les moyens employés, ni
par les fins visées. Cette fois-ci, la violence ethnique
ne peut plus se déguiser et, tous, nous ne savons que trop
bien à quoi nous attendre si nous ne faisons rien.
J'ai récemment recommandé la prorogation du mandat
de la Force de déploiement préventive des Nations
Unies afin que sa mission à la frontière de l'ex-République
yougoslave de Macédoine continue de se poursuivre avec
succès et que la stabilité soit maintenue. Je me
félicite également de la ferme détermination
exprimée par l'Organisation du Traité de l'Atlantique
Nord (OTAN) et par ses Etats membres résolus à empêcher
une escalade des combats, et je soutiens toutes les mesures susceptibles
de dissuader la poursuite de la répression ethnique et
le recours à la violence par l'une ou l'autre partie au
Kosovo.
Nous sommes évidemment tous favorables à une
solution pacifique. Et je note avec une satisfaction particulière
les initiatives du Président Eltsine dans ce sens
ainsi que les efforts diplomatiques continus de M. l'Ambassadeur
Holbrooke. Il n'en devient que plus important de mettre
fin à la violence immédiatement. Et je sais que,
cette fois, si les moyens pacifiques devaient échouer,
le Conseil de sécurité assumerait sans hésiter
cette grave responsabilité.
Les enjeux, au Kosovo, sont de taille pour le peuple kosovar
lui-même, pour la stabilité générale
des Balkans, et pour la crédibilité de nos déclarations
et la légitimité de nos interventions en matière
de sécurité collective. Nous pourrons bien exprimer
tous nos regrets, nous pourrons bien affirmer notre détermination
de ne jamais laisser se reproduire une nouvelle Bosnie, tous nos
espoirs en un avenir pacifique pour les Balkans apparaîtront
bien dérisoires si nous laissons le Kosovo devenir le champ
de nouveaux massacres.
Je conclurai en rappelant que, dans le droit français,
la "non-assistance à personne en danger"
constitue un délit.
Je suis certain que c'est à cela que pensait feu le
Président Mitterrand en avril 1991, quand il a félicité
le Conseil de sécurité d'avoir pris la décision
d'intervenir dans les affaires intérieures de l'Iraq pour
sauver les Kurdes. "Pour la première fois, avait-il
dit, le principe de non-ingérence a trouvé sa limite,
dès lors qu'il risquait de se transformer en non-assistance
à personne en danger." Voilà, mes chers amis,
l'essence même du principe d'"intervention".
Quand des êtres humains sont en danger, le devoir de
chacun est de protester. Personne ne peut feindre de ne rien voir.
Si nous étions tentés de le faire, rappelons-nous
le terrible avertissement donné par Martin Niemôller,
le théologien protestant allemand qui vivait au temps de
la persécution nazie :
"En Allemagne, ils sont d'abord venus chercher les communistes.
N'étant pas communiste, je n'ai rien dit. Puis, ça
a été le tour des juifs. N'étant pas juif,
je n'ai rien dit. Puis, des syndicalistes. N'étant pas
syndicaliste, je n'ai rien dit. Puis, ils sont venus chercher
les catholiques, je n'ai rien dit, car j'étais protestant.
Quant ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne
qui puisse protester."