__Deux conceptions de souveraineté
[New York, le 20 septembre 1999 / Allocution à la séance inaugurale de l'Assemblée générale des Nations Unies]
C'est pour moi un honneur de pouvoir m'adresser à vous en cette dernière Assemblée générale du XXe siècle pour vous présenter mon rapport annuel sur l'activité de l'Organisation dont le texte vous a été distribué.
A cette occasion, j'aimerais tracer les perspectives de la sécurité des populations et de l'intervention au siècle prochain. Eu égard aux événements dramatiques qui se sont déroulés cette année, je suis sûr que vous comprendrez cette décision.
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En tant que Secrétaire général, la tâche
la plus importante qui m'incombe est de restaurer le rôle
légitime de l'Organisation au service de la paix et de
la sécurité et de rapprocher l'Organisation de ceux
qu'elle a pour mandat de servir. A l'aube d'un siècle nouveau,
cette mission garde toute sa validité.
Mais cette mission, il nous faut continuer à la remplir
dans un monde qui n'est plus le même, sous l'empire de changements
géopolitiques, économiques, techniques et écologiques
dont nous n'arrivons pas encore à prendre toute la mesure.
Notre quête de moyens nouveaux pour combattre les ennemis
de toujours que sont la guerre et la pauvreté n'aboutira
que si nous nous montrons tous capables d'adapter notre Organisation
à un monde où sont apparus de nouveaux acteurs,
de nouvelles responsabilités et de nouvelles perspectives
de paix et de progrès.
La souveraineté de l'Etat, dans son acception
la plus fondamentale, est en train d'être redéfinie
par les forces de la mondialisation et de la coopération
internationale.
Aujourd'hui, il est largement admis que l'Etat est au service
de sa population, et non le contraire. Dans le même temps,
la souveraineté de l'individu, j'entends par là
l'ensemble des droits de l'homme et des libertés fondamentales
de chaque individu, tels qu'ils sont consacrés par la Charte,
s'est trouvée renforcée par une prise de conscience
renouvelée du droit qu'a chaque individu de maîtriser
sa propre destinée.
Cette évolution parallèle, qui est remarquable
et dont il faut se réjouir à bien des égards,
ne se prête pas à une interprétation ou à
des conclusions hâtives.
Au contraire, elle exige de nous que nous jetions un regard
neuf sur la façon dont l'Organisation répond aux
crises politiques et humanitaires et aux violations des droits
de l'homme, qui sont le lot d'une grande partie de l'humanité;
sur les moyens mis en oeuvre par la communauté internationale
dans les situations de crise, et sur le fait que nous sommes prêts
à agir dans certaines zones de conflit, alors que nous
nous contentons de palliatifs humanitaires dans de nombreuses
autres crises qui endeuillent le monde, et face auxquelles nous
ne pouvons rester passifs sans nous déshonorer.
La souveraineté de 1'individu, j'entends par là
1'ensemble des droits de 1'homme et des libertés fondamentales
de chaque individu, tels qu'ils sont consacrés par la Charte,
s'est trouvée renforcée par une prise de conscience
renouvelée du droit qu'a chaque individu de maîtriser
sa propre destinée.
Ce qui nous amène à réfléchir à
ces questions essentielles, ce ne sont pas seulement les événements
de l'année écoulée, mais également
les nombreux défis qui nous sont jetés aujourd'hui
et dont le plus urgent est celui du Timor-Oriental.
De la Sierra Leone à l'Afghanistan, en
passant par le Soudan, l'Angola, les Balkans
et le Cambodge, de nombreuses populations attendent de
la communauté internationale plus que des mots de sympathie.
Elles attendent un engagement concret et soutenu pour les aider
à mettre fin au cycle de la violence et à s'engager
sur la voie qui mène à la prospérité.
Alors que le génocide au Rwanda ne cessera de
rappeler à notre génération les conséquences
de la passivité face à des massacres, le récent
conflit au Kosovo suscite des questions importantes concernant
les conséquences d'une action qui est décidée
par une communauté internationale divisée.
Ce conflit a mis en pleine lumière le dilemme de ce
qu'on a appelé l'intervention humanitaire: d'une part,
il y a la question de la légitimité d'une action
entreprise par une organisation régionale sans mandat de
l'ONU, d'autre part, il y a I'impératif universellement
reconnu de s'opposer résolument à des violations
graves et systématiques des droits de l'homme ayant de
graves conséquences humanitaires.
L'incapacité que la communauté internationale
a manifesté au Kosovo de concilier ces deux intérêts
également contraignants, la légitimité universelle
et la défense efficace des droits de l'homme, représente
une véritable tragédie.
Le conflit au Kosovo a mis en relief le principal défi
que le Conseil de sécurité et l'ONU dans son ensemble
devront relever au siècle prochain, à savoir rallier
toute la communauté internationale autour du principe que
des violations massives et systématiques des droits de
l'homme, où qu'elles se produisent, ne sauraient être
tolérées.
Ce conflit et son dénouement ont suscité un vaste
débat qui aura des incidences profondes sur le règlement
des conflits depuis les Balkans jusqu'à l'Asie de l'Est
en passant par l'Afrique centrale. Chacun des camps, dans ce débat
fondamental, devra répondre à des questions difficiles.
A ceux qui voient dans l'emploi de la force sans mandat du
Conseil de sécurité la menace la plus grave qui
pèse sur l'avenir de l'ordre international, on pourrait
poser cette question, non pas dans le contexte du Kosovo, mais
dans celui du Rwanda: si, en ces jours et ces heures sombres qui
ont débouché sur le génocide, il s'était
formé une coalition d'Etats prêts à intervenir
pour défendre la population tutsie, alors que le Conseil
de sécurité tardait à lui donner le feu vert,
cette coalition aurait-elle dû rester à l'écart
et assister, impuissante, au déroulement de ces événements
qui inspirent l'horreur ?
A ceux qui voient dans l'intervention au Kosovo l'aube d'une
ère nouvelle où des Etats et groupes d'Etats pourront
intervenir militairement en dehors des mécanismes établis
pour assurer le respect du droit international, on pourrait poser
la question suivante : de telles interventions ne risquent-elles
pas de saper les bases du système de sécurité
qui a été créé après la seconde
guerre mondiale - imparfait certes, mais ayant fait ses preuves
- et d'ouvrir ainsi la voie à de futures Interventions,
créant des précédents dangereux sans qu'ait
été défini au préalable un critère
sûr permettant de décider qui peut invoquer ces précédents
et dans quelles circonstances ?
En cette époque agitée de crises et d'interventions,
certains ont soutenu que la Charte elle-même, qui a vu le
jour dans la foulée d'une guerre mondiale entre les Etats,
ne pouvait pas nous servir de point de repère dans un monde
de guerres ethniques et de violence intestine. Je crois qu'ils
ont tort.
La Charte est un document vivant, dont les nobles principes
continuent de traduire l'aspiration des peuples partout dans le
monde à vivre dans un contexte de paix, de dignité
et de développement. Aucune disposition de la Charte ne
va à l'encontre de la reconnaissance de l'existence de
droits qui transcendent les frontières.
Les notions traditionnelles strictes de souveraineté
ne peuvent plus rendre compte de la volonté des populations
du monde entier de voir leurs libertés fondamentales reconnues.
En réalité, tant la lettre que l'esprit de la Charte
représentent l'affirmation de ces droits fondamentaux.
En bref, ce ne sont pas les lacunes de la Charte qui expliquent
la situation actuelle, mais bien les difficultés que nous
éprouvons à appliquer ses principes à une
époque nouvelle, une époque où les notions
traditionnelles strictes de souveraineté ne peuvent plus
rendre compte de la volonté des populations du monde entier
de voir leurs libertés fondamentales reconnues.
Les Etats souverains, qui ont rédigé la Charte
il y a plus d'un demi-siècle, étaient épris
de paix, mais ils avaient connu la guerre.
Ils avaient éprouvé la terreur du conflit, mais
ils n'ignoraient pas pour autant qu'il y a des moments oÙ
l'emploi de la force peut être légitime pour préserver
la paix. C'est bien pourquoi la Charte déclare expressément
qu'"il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf
dans l'intérêt commun". Mais qu'est-ce que l'intérêt
commun? A qui appartient-il de le définir? De le défendre
? Sous l'autorité de qui? Et avec quels moyens d'intervention?
Voilà autant de questions aux prolongements immenses qui
nous sont posées à l'aube d'un siècle nouveau.
Je ne vais pas tenter ici d'y répondre ou de proposer des
critères de réponse, mais j'aborderai quatre aspects
de l'intervention qui me paraissent riches d'enseignements pour
le règlement de conflits futurs.
En premier lieu, il importe de définir l'intervention
aussi largement que possible, de manière à englober
une vaste gamme de mesures, allant des plus pacifiques aux plus
contraignantes. Une ironie tragique veut que nombre de crises
qui continuent aujourd'hui de passer inaperçues, et ne
sont donc pas résolues, pourraient être réglées
en recourant à des formes d'intervention bien moins dangereuses
que celles dont nous avons été récemment
les témoins en Yougoslavie. Il reste que l'engagement de
la communauté internationale au service du maintien de
la paix, de l'assistance humanitaire, du redressement et de la
reconstruction varie considérablement selon les régions
et les crises.
Pour que la volonté nouvellement exprimée d'intervenir
dans des situations d'extrême souffrance bénéficie
du soutien de tous les peuples du monde, il faut qu'elle paraisse
et soit équitable et appliquée systématiquement,
quels que soient la région ou le pays. Après tout,
l'humanité est un tout indivisible.
Il faut également reconnaître que toute intervention
armée signifie en soi l'échec de la prévention.
Tout en examinant ce que l'intervention sera demain, nous devons
redoubler d'efforts pour accroître nos capacités
de prévention, notamment l'alerte rapide et la diplomatie,
le déploiement et le désarmement à titre
préventif.
Les Tribunaux pour le Rwanda et l'ex-Yougoslavie,
de création récente, qui mènent la lutte
contre l'impunité, s'avèrent être un puissant
Instrument de dissuasion en ce qui concerne les crimes contre
l'humanité. Telles étaient mes préoccupations
lorsque j'ai décidé de traiter, dans l'introduction
de mon rapport annuel, des moyens qui devraient nous permettre
de passer d'une attitude de réaction à une attitude
de prévention. La politique de prévention la plus
coûteuse coûtera de toute façon beaucoup moins
cher en vies humaines et en ressources que le recours le moins
onéreux à la force armée.
En deuxième lieu, la souveraineté à
elle seule n'est manifestement pas le seul obstacle qui entrave
une action efficace lorsque apparaÎt une crise à
propos des droits de l'homme ou une crise humanitaire. Il faut
tout autant compter avec la façon dont les Etats Membres
de l'Organisation définissent leur intérêt
national dans toute crise.
Bien entendu, la poursuite traditionnelle de l'intérêt
national est une donnée permanente des relations internationales
et de la vie et du fonctionnement du Conseil de sécurité.
Toutefois, alors que la fin de la guerre froide a déterminé
de profonds changements dans le monde, je ne crois pas qu'il en
ait été de même dans la façon dont
nous concevons l'intérêt national.
Je suis convaincu qu'au siècle prochain, une définition
nouvelle, plus large et plus ouverte de l'intérêt
national devrait amener les Etats à faire preuve d'une
cohésion beaucoup plus grande au service des valeurs fondamentales
de la Charte que sont la démocratie, le pluralisme les
droits de l'homme et la primauté du droit.
A une époque placée sous le signe de la mondialisation
doit correspondre un engagement mondial. En effet, lorsque l'on
considère le nombre toujours plus élevé de
défis auxquels l'humanité doit faire face, on se
rend compte que l'intérêt collectif coïncide
avec l'intérêt national.
En troisième lieu, au cas où il faudrait
envisager une intervention armée, il faut s'assurer que
le Conseil de sécurité, organe chargé d'autoriser
l'emploi de la force au regard du droit international, est en
mesure de relever le défi.
Il n'y a pas à choisir, comme je l'ai dit pendant le
conflit du Kosovo, entre, d'une part, l'unité du Conseil
et l'inaction face au génocide, comme ce fut le cas au
Rwanda, et, d'autre part, entre la division du Conseil et l'action
régionale, comme ce fut le cas au Kosovo.
Dans les deux cas, les Etats Membres auraient dû pouvoir
s'entendre sur la défense des principes de la Charte et
sur des mesures de défense de l'humanité que nous
avons en partage.
Le pouvoir de dissuasion du Conseil n'est pas moins important
que son pouvoir de coercition. Le Conseil doit être capable
de s'affirmer collectivement au service d'une juste cause et avec
les moyens nécessaires, sous peine de voir sa crédibilité
compromise aux yeux du monde.
Dès lors que des Etats qui seraient enclins à
adopter un comportement criminel savent qu'ils ne sont pas absolument
à l'abri derrière leurs frontières et que
le Conseil de sécurité interviendra pour empêcher
que soient commis d'autres crimes contre l'humanité, ils
renonceront à adopter un tel comportement, sachant qu'ils
ne peuvent compter sur une impunité souveraine.
Si la conscience collective de l'humanité, une conscience
à laquelle la cruauté fait horreur, qui ne peut
concevoir l'injustice et veut la paix pour tous les peuples, ne
peut trouver dans l'Organisation son premier héraut, il
y a fort à craindre qu'elle se tournera vers une autre
instance pour défendre la paix et la justice.
La Charte fait du Conseil le défenseur de l'intérêt
commun, et il faut qu'il apparaisse comme tel, dans une époque
placée sous le signe des droits de l'homme, de l'interdépendance
et de la mondialisation, au risque de voir d'autres essayer de
se substituer à lui.
Permettez-moi de dire que la décision prompte et efficace
du Conseil d'autoriser l'envoi d'une force multinationale au Timor-Oriental
traduit précisément la vision commune que j'ai préconisée
aujourd'hui devant cette assemblée. Il reste qu'il y a
eu déjà beaucoup trop de pertes de vies humaines
et de destructions pour que nous puissions nous reposer sur nos
lauriers. Nous devons à présent nous atteler à
la lourde tâche de ramener la paix et la stabilité
au Timor-Oriental.
Enfin, une fois qu'il a été mis fin au conflit,
au Timor-Oriental ou n'importe où ailleurs, il est absolument
indispensable que l'engagement au service de la paix soit aussi
résolu que l'engagement au service de la guerre.
Ici aussi, nous devons faire preuve de cohérence. Tout
comme notre engagement dans l'action humanitaire doit être
universel, car il y va de sa légitimité, notre engagement
au service de la paix ne peut se terminer avec la fin des hostilités.
Les séquelles de la guerre exigent au moins autant de compétences,
de sacrifices et de ressources si nous voulons construire une
paix durable et empêcher le retour de la violence.
C'est précisément un tel défi que nous
lancent le Kosovo et, avec lui, d'autres missions des Nations
Unies actuellement déployées ou qui se profilent
à l'horizon.
A moins que l'ONU soit assurée de disposer des moyens
et de l'appui nécessaires pour réussir, non seulement
la paix sera perdue, mais la guerre le sera également.
De la mise en place d'une administration civile à la création
d'une société civile capable de promouvoir une société
tolérante, pluraliste et prospère en passant par
la création d'une police, les défis que doivent
relever nos missions de maintien de la paix, de rétablissement
de la paix et de consolidation de la paix après le conflit,
sont immenses.
Mais à condition qu'on nous en donne les moyens, au
Kosovo, en Sierra Leone, au Timor-Oriental, nous avons vraiment
la possibilité de rompre le cycle de la violence, une fois
pour toutes.
Nous sortons d'un siècle de souffrances et de violences
sans précédent. Nous serons jugés avant tout
et durablement sur notre capacité de gagner le respect
et de nous assurer le soutien des peuples du monde.
Si la conscience collective de l'humanité, une conscience
à laquelle la cruauté fait horreur, qui ne peut
concevoir l'injustice et veut la paix pour tous les peuples, ne
peut trouver dans l'Organisation son premier héraut, il
y a fort à craindre qu'elle se tourne vers une autre instance
pour défendre la paix et la justice.
Si elle n'entend pas dans nos voix et si elle n'aperçoit
pas dans nos actes le reflet de ses propres aspirations, de ses
besoins et de ses craintes, elle perdra rapidement confiance en
notre capacité de faire changer les choses. Tout comme
nous savons d'expérience que le monde ne peut rester en
retrait lorsque des violations flagrantes et systématiques
des droits de l'homme sont commises, nous avons également
appris que l'intervention doit se fonder sur des principes légitimes
et universels pour bénéficier de l'appui résolu
des peuples du monde.
Cette norme internationale en gestation qui préconise
l'intervention destinée à protéger les civils
contre des massacres généralisés va assurément
continuer de placer la communauté internationale devant
des défis gigantesques.
Pourquoi? Parce que, malgré ses limitations et imperfections,
elle atteste que l'humanité se préoccupe davantage,
et pas moins, de ceux qui souffrent en son sein et qu'elle fera
davantage, et pas moins, pour que cesse cette souffrance.
C'est un signe d'espoir à la fin du XXe siècle.