POINT DE VUE, AVRIL 2005 / LA SITUATION AU SOUDAN - DARFOUR
__Darfour, les clés pour la paix
Seule une force internationale d'envergure peut assurer la sécurité nécessaire à la stabilité
par Jan Pronk
| Les événements récents sont porteurs d'espoir
pour le Soudan. La signature de l'Accord global de paix
(AGP) entre le gouvernement de Khartoum et le Mouvement de libération
du Soudan (MLS), le 9 janvier [2005] a mis un terme au conflit
vieux de vingt et un ans entre le nord et le sud du pays. Plus
de 2 millions de personnes ont péri au cours de ce conflit
qui donna naissance à plus de 4 millions de réfugiés
et de personnes déplacées. Mais le Soudan a d'autres
problèmes qui nécessitent une attention immédiate.
La violence continue à sévir dans l'ouest du Darfour
et il est urgent d'agir pour que les progrès survenus dans
le conflit Nord-Sud puissent servir de contexte favorable à
l'établissement d'une paix durable. Comme beaucoup l'ont
déjà dit avant moi, la paix au Soudan est indivisible. |
En seulement sept jours, [en mars 2005], le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté trois résolutions concernant l'AGP et le conflit au Darfour. Le 24 mars, le Conseil de sécurité a voté la résolution numéro 1590 qui autorise l'envoi de 10'000 hommes pour stabiliser le Darfour et superviser la mise en place du processus de paix dans le sud du pays. Cinq jours plus tard, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 1591 qui prévoit la mise en place de sanctions contre toute partie participant à la militarisation du Darfour. Puis, le 31 mars, le Conseil de sécurité a déféré au procureur de la Cour pénale internationale les poursuites pour crimes de guerre au Soudan. Réunies, ces trois résolutions forment les fondations
d'une approche nouvelle et énergique.
La sécurité au Darfour et dans les autres régions déstabilisées du pays doit être assurée avant qu'une solution politique et économique puisse être mise en place pour relever les immenses défis auxquels cette nation déchirée par la guerre doit faire face. Le Darfour requiert une stratégie en trois temps : le déploiement d'une force de sécurité internationale de plus grande ampleur, un accord politique entre les rebelles et le gouvernement soudanais, et un plan à long terme pour le développement durable comme fondement de la croissance économique future et de la lutte contre la pauvreté.
Avant tout, le Darfour a besoin de paix. Les
attaques perpétrées par les rebelles et milices
armées ont profondément perturbé le travail
humanitaire mené ces derniers mois. Près de 2 millions
de personnes déplacées et de réfugiés
ont dû fuir leurs villages. La situation n'est pas aussi
critique que pendant le premier semestre 2004 lorsque des massacres
de grande envergure et de vastes déplacements de population
eurent lieu, mais le cessez-le-feu n'a pas été respecté
et les combats se poursuivent. Il est impératif d'agir.
Assurer la sécurité de la région est un préalable indispensable pour pouvoir combattre les maux du pays, et seule une force internationale d'envergure peut apporter cette stabilité. Les 3'000 soldats de l'Union africaine actuellement au Darfour ne sont tout simplement pas suffisants pour empêcher la violence. Comme l'a reconnu le Conseil de sécurité en votant la résolution 1590, une force de plus grande ampleur est nécessaire. Les troupes doivent être déployées dans et autour de tous les camps de personnes déplacées, sur toutes les routes que les convois humanitaires et commerciaux empruntent, dans toutes les zones bientôt démilitarisées, et dans tous les endroits où les réfugiés et personnes déplacées retourneront à l'avenir. Toutes les parties - l'Union africaine comme le Conseil de sécurité - doivent trouver des moyens créatifs pour faire évoluer les troupes internationales au Darfour en une force capable de mettre un terme à la violence. Mobiliser une force puissante capable de servir de tampon entre les parties en conflit et entre combattants et civils devrait être la première des priorités pour la communauté internationale.
Lorsque la sécurité sera assurée sur le
terrain, des négociations entre factions rebelles et le
gouvernement du Soudan devront être engagées le plus
tôt possible. Une solution politique entre ces deux parties
est la clé d'une paix durable dans la région. L'accord
politique entre le Nord et le Sud trouvé dans le cadre
de l'AGP pourrait servir de modèle pour les acteurs phares
du Darfour. Réciproquement, l'absence de solution politique
au Darfour pourrait mettre en danger la fragile paix entre Nord
et Sud.
Des solutions politiques et économiques ne sont pas
suffisantes pour un pays qui a été ravagé
par la guerre pendant plusieurs décennies. Dès que
la paix sera une réalité au Darfour et dans les
autres zones de conflit, un programme de déminage doit
être initié pour que les agriculteurs puissent cultiver
leurs champs et les enfants y jouer librement. Aussi, le retour
chez eux des personnes déplacées et des réfugiés
doit aller de pair avec la réintégration des soldats
démobilisés.
Le développement durable de la région nécessitera
la reconstruction des infrastructures détruites, la réhabilitation
des moyens de production et des structures sociales, la réconciliation
des parties adverses et la garantie que les besoins primaires
de la population seront satisfaits à l'avenir. Cet ensemble
de mesures doit faire partie d'une approche globale visant à
remplacer un soutien momentané venu de l'extérieur
par un développement durable stimulé de l'intérieur.
Cela exigera une gouvernance économique et politique de
qualité, le respect de la loi, la réforme des institutions
étatiques, la garantie des droits de l'homme, et des pas
supplémentaires vers la démocratie. Tout comme la
paix, le développement est indivisible.
C'est un défi immense pour une nation en pleine reconstruction,
cinquante ans après son indépendance suivant une
longue période de colonisation. Les Soudanais vont devoir
rebâtir leur pays essentiellement par eux-mêmes. C'est
leur pays, leur paix, leur avenir. Mais les Soudanais ont besoin
d'aide, et ils sont en droit d'attendre que la communauté
internationale ne ferme pas les yeux sur leur combat pour la fin
du nettoyage ethnique et pour la mise en place d'une paix durable.
La communauté internationale a l'obligation de leur accorder
ce droit.
Jan Pronk, représentant spécial du secrétaire
général des Nations unies pour le Soudan. Point
de vue publié par le quotidien Libération,
Paris, 13 avril 2005.
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