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2005, POINT DE VUE / LE DEBAT SUR LA SOCIETE DE LINFORMATION
__Le partenariat entre Microsoft et l'Unesco risque d'assujettir les pays en développement
par Sergio Amadeu da Silveira, Benoît Sibaud et Frédéric Couchet
| Le 17 novembre [2004], Bill Gates, en déplacement
à Paris, rendait visite au siège de l'Unesco pour
signer un accord de partenariat avec l'organisation. L'accord
définit huit objectifs pour lesquels l'Unesco et Microsoft
se promettent de travailler ensemble, en échangeant expérience,
savoir-faire et projets de développement. |
Aussi louables que soient ces objectifs, nous nous étonnons
de voir l'Unesco choisir de les mettre en oeuvre avec le concours
de Microsoft. Cela, d'autant que l'organisation internationale
a montré par le passé des signes importants de soutien
au logiciel libre, mettant en ligne un portail qui lui est dédié,
reconnaissant le projet GNU [1] comme "Trésor
du monde", ou encore en soutenant le développement
du live CD Freeduc du projet Ofset [2]. Le rapport annuel
2003 de la Cnuced concluait que "les logiciels libres pourraient
dynamiser le secteur des TIC dans les pays en développement"
et l'Unesco affirmait, par la voix d'Abdul Waheed Khan (département
Information et Communication) : "L'Unesco a toujours encouragé
l'extension et la diffusion de la connaissance et reconnaît
que dans le domaine du logiciel, le logiciel libre diffuse cette
connaissance d'une manière que le logiciel propriétaire
ne permet pas".
Pourtant voilà qu'avec la signature de ce partenariat
nous avons le sentiment de voir cette honorable institution se
détourner d'une opportunité réelle de réduire
la fracture numérique dans les pays en développement.
Car quels seront les effets à terme pour les deux parties
? A les examiner, on s'aperçoit qu'il s'agit de "retombées
commerciales" en ce qui concerne Microsoft tandis que c'est
le terme de «conséquences négatives»
qui s'impose pour ce qui regarde les pays du Sud...
La firme de Redmond, en échange d'un investissement
minime - la mise à disposition de copies de programmes
déjà amortis - obtient l'opportunité d'asseoir
sa pénétration commerciale dans les pays du Sud,
auréolée du prestige et du pouvoir prescripteur
d'une grande organisation internationale. Pour les pays en développement,
la liste des conséquences et des abandons est plus longue.
En promouvant le logiciel propriétaire, l'accord incite
les pays en voie de développement à percevoir le
logiciel comme une chose que l'on achète plutôt que
de la construire, comme un produit industriel plutôt qu'une
technique culturelle qui mérite d'être enseignée
et partagée. L'accord adhère à l'idée
qu'il est acceptable de renoncer à des libertés
essentielles dans le seul but d'avoir accès à certains
programmes informatiques. L'éducation et la culture ne
se résument pas au savoir-faire et à la connaissance
: elles sont également faites de valeurs. Quand le logiciel
est utilisé comme véhicule d'éducation et
de culture, ces valeurs ne devraient pas être reléguées
au second plan.
Si les pays en développement aspirent à réduire
la fracture numérique qui les sépare des pays industrialisés,
ils ne comptent pas y sacrifier leurs spécificités
linguistiques et culturelles. Or un éditeur comme Microsoft,
dont on leur propose de devenir les clients captifs, n'est pas
en mesure de développer des versions de ses logiciels dans
des langues ou pour des usages qui ne lui offrent pas un débouché
commercial rentable. Tel n'est pas le cas du logiciel libre où
l'engagement, bénévole ou non, d'un nombre réduit
de personnes permet cette localisation. Le navigateur Internet
Mozilla peut ainsi désormais être utilisé
avec une interface en luganda, grâce aux efforts d'une petite
équipe de huit personnes. Cette traduction a été
menée à bien en moins d'un an par une équipe
de huit utilisateurs motivés, dont quatre traducteurs,
sans financement et sans organisation formelle.
Comme le soulignait très récemment l'Association ivoirienne GNU/Linux et les Logiciels libres : "pour apprendre, il faut comprendr". On voit effectivement mal comment les étudiants en informatique des pays en développement s'approprieraient des techniques dont l'essentiel leur demeure dissimulé ? On cerne encore plus mal la légitimité en matière d'enseignement d'une firme dont le modèle commercial repose en grande partie sur l'interdiction de l'étude et de l'emploi des procédés techniques qu'elle met en uvre ? A l'opposé de cette mentalité étriquée, la philosophie du logiciel libre est fondée sur la mutualisation des savoirs, parfaitement en harmonie avec la culture du partage traditionnelle de nombre de pays en développement, en particulier africains. Un slogan éculé de l'aide au développement daté des années 70 proclame : "En donnant un poisson à un homme, on le nourrit un jour; tandis qu'en lui apprenant à pêcher on le nourrit toute sa vie". A l'ère de l'informatique, en donnant un logiciel propriétaire à un homme, on en fait un simple consommateur de technologie; tandis qu'en lui offrant la possibilité de s'approprier la technique du logiciel libre, il en devient producteur.
En faisant le choix du logiciel propriétaire, un Etat
se limite à louer une technologie - location qu'il acquittera
sous forme de licences renouvelables et de mises à jour
payantes de ses outils. Dans le cas du logiciel libre, le développement
logiciel sera réalisé localement, et ces capitaux
qui partaient à l'étranger resteront dans le PIB.
La capacité à entreprendre dans la société
de l'information dépend prioritairement de l'accès
aux logiciels sur lesquels elle s'appuie. Un industriel qui serait
dépendant d'un fournisseur en situation de quasi-monopole
qui lui interdit de modifier lui-même ses outils logiciels
pour les adapter à son activité perd tout espoir
d'entrer un jour sur un pied d'égalité dans la compétition
mondiale. Une industrie basée sur le logiciel libre se
place, elle, d'emblée, au même niveau de technologie
que les plus grands acteurs internationaux. A l'heure de la société
de l'information, seul le pays qui maîtrise ses outils logiciels
peut espérer maîtriser son développement.
Faute de quoi, il est victime d'une colonisation rampante d'abord
économique et culturelle, puis, au final, politique. Pour
s'en convaincre, il n'est qu'à observer les intenses efforts
de lobbying antilogiciel libre menés actuellement par les
Etats-Unis au sein du Sommet mondial sur la société
de l'information (SMSI).
Outre son efficacité, les responsables politiques attendent
d'un système de communication que les délibérations
qu'il mène en son sein et les décisions qu'il s'apprête
à prendre ne soient soumises ni au regard ni à l'influence
d'un tiers, qu'il s'agisse d'une puissance étrangère
ou d'intérêts privés. Assurances que ne peuvent
en aucun cas délivrer les produits Microsoft en raison
du caractère confidentiel et dissimulé de leurs
codes source. Dès l'année 2000, un rapport de la
Délégation des affaires stratégiques, dépendant
du ministère français des Armées, pointait
d'ailleurs la collusion entre la NSA (National Security Agency)
et Microsoft, allant jusqu'à dénoncer, en restant
toutefois prudemment au conditionnel, la présence de fonctionnaires
de la NSA parmi les équipes de développeurs de Microsoft.
Quatre ans plus tard, le rapport parlementaire sur l'intelligence
économique commandé par le gouvernement Raffarin
au député Bernard Carayon soulignait les mêmes
dangers attachés au logiciel propriétaire en matière
d'indépendance informationnelle. Le logiciel libre, dont
le code source est vérifiable par tous, n'est pas suspect
des mêmes collusions Etats / intérêts privés.
Lui seul peut garantir aux pays du Sud qu'en rattrapant leur retard
technologique, ils n'abdiquent pas en même temps une part
de leur souveraineté.
Nous exprimons la crainte qu'à travers ce partenariat,
avec le concours bien involontaire de l'Unesco, Microsoft ne s'apprête
à forcer la main des pays en développement pour
les placer sur la voie, non pas d'un développement durable,
mais d'une sujétion tout aussi durable. Nous craignons
que le "cadeau" de Microsoft ne soit le "baiser
de la mort" donné à la recherche et à
l'industrie logicielles de ces pays. L'offre de Bill Gates à
l'Unesco est une offre de développement commercial pour
Microsoft, alors que les logiciels libres présentent une
réelle alternative de développement culturel, scientifique,
technologique et économique pour les pays du Sud.
Nous prenons acte de la déclaration de Koïchiro
Matsuura, directeur général de l'Unesco, qui a indiqué
que "la relation entre Microsoft et l'Unesco n'était
pas exclusive". Nous espérons vivement voir ces propos
trouver prochainement leur confirmation à travers une démarche
qui donne la priorité au logiciel libre, démarche
qui rétablirait un équilibre aujourd'hui rompu.
1. Projet lancé en 1984 pour bâtir un système
d'exploitation - le choeur et le chef d'orchestre de tout ordinateur
- totalement libre. Le nom GNU, "GNU's not Unix", est
une blague d'informaticien, l'acronyme ne livrant jamais sa signification.
2. Freeduc est une distribution GNU/Linux entièrement
libre ne nécessitant aucune installation. Elle est spécialement
dédiée au monde de l'enseignement et donne la possibilité
aux acteurs du domaine de se familiariser avec les 40 applications
libres sélectionnées.
Sergio Amadeu da Silveira de l'Institut national des
technologies de l'information (Brésil), Benoît
Sibaud de l'association pour la promotion et la recherche
en informatique libre et Frédéric Couchet
de la Fondation du logiciel libre. Point de vue publié
par le quotidien Libération, Paris, 5 janvier 2005.

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