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__Résistance antiterroriste à Grozny
par André Glucksmann


Qui peut le plus peut le moins. Le 9 mai, "jour de la Victoire" et "jour de l'armée", la troupe russe défile et chante sa propre gloire quand la tribune officielle, supposée inviolable, saute.

En ce lieu, le mieux protégé de Grozny, les résistants tchétchènes exécutent, parmi d'autres galonnés, le numéro un de l'administration prorusse et le commandant en chef de l'armée d'occupation, connus pour leur sauvagerie.

Il leur eût été plus facile de pratiquer un terrorisme aveugle et indiscriminé, il est plus simple de balancer, au hasard, des voitures bourrées d'explosifs comme à Bagdad, de se faire sauter dans les cafés ou les autobus à la manière des bombes humaines du Hamas ou de "benladéniser" en visant les trains et les gares bondés de voyageurs, les habitations, voire les complexes pétroliers et les centrales nucléaires, bien plus vulnérables qu'en Occident. Ils ne le font pas. Et personne ne se demande pourquoi ?

Ce n'est pas que l'idée leur manque. Certains d'entre eux cèdent parfois à la tentation, témoin les 700 civils pris en otages dans un théâtre à Moscou, opération spectaculaire et trouble : voyage Grozny-Moscou en convoi armé, sans se faire repérer sur des milliers de kilomètres ; au final, 130 otages tués par la police fédérale et, last but not least, aucun terroriste survivant pour témoigner.

Ce n'est pas l'audace qui leur manque : quatre cents ans de résistance à l'occupation russe, ça vous forge des hommes et une lourde tradition que n'ont pas manqué de chanter les écrivains russes. Ô Pouchkine, Ô Lermontov, Ô Tolstoï !

Ce n'est pas le désespoir qui leur manque : dix ans d'une dernière guerre à huis clos, oubliée du monde, gommée des consciences ; capitale, villes et villages rasés ; plus d'un cinquième des habitants morts - combien de blessés, de torturés, de handicapés, combien de veuves, combien d'orphelins et combien à venir ? Fagots humains explosés à la grenade, bourgs cernés par les tanks, rafles, population prise en otages par les hommes en uniformes, commerce de cadavres...

Ce n'est pas la rage qui leur manque, ils n'ont à perdre que leurs chaînes. Anna Politkov-skaia, journaliste moscovite, qui a fait plus de cinquante fois le voyage de Grozny, compare la Tchétchénie à un immense camp de concentration ou au ghetto de Varsovie. A l'orée du XXIe siècle, le pire du pire en matière de cruauté s'étale dans ce bout de Caucase désolé, sur les rives de notre Europe.Haut de page

Néanmoins, à ce jour, les dérives des résistants restent exceptionnelles, le terrorisme contre les civils, russes compris, est dûment condamné par les autorités indépendantistes, le président Maskhadov (seul élu sous contrôle de l'OSCE en 1997) en tête.

Forte d'une histoire pluricentenaire de lutte inlassable contre l'empire tsariste, communiste, eltsino-poutinien, la résistance tchétchène s'attaque aux forces armées et réussit encore à maîtriser ses extrémistes susceptibles de verser dans la tuerie tous azimuts de l'islamisme radical.

J'appelle terrorisme l'attaque délibérée des populations désarmées. En Tchétchénie, cette horreur est l'apanage de l'armée et de la police russes, secondées par des milices et des mafias collabos levées par Moscou.

J'appelle antiterroriste la résistance armée qui s'oppose à ces appareils répressifs en prenant soin d'épargner les civils. L'attentat du 9 mai est par excellence un acte de résistance antiterroriste. On vise et on tue le bourreau et ses affidés.

Au lieu de fêter Poutine, et de lui donner une fois encore le feu vert en condamnant cet acte de guerre strictement ciblé, les gouvernements démocratiques, flanqués de leurs opinions indifférentes, devraient retenir par la manche ce pompier pyromane. Sa croisade raciste menace d'anéantissement un peuple, certes quantitativement petit, mais immensément courageux : il n'a jamais cédé, ni devant les tsars ni au goulag, où Staline l'expédia en totalité.

Au moment où une juste indignation monte contre les exactions américaines dans les prisons d'Irak, l'abandon total des malheureux Tchétchènes livrés à une soldatesque sans foi ni loi laisse mal augurer l'avenir du monde.

Que veut l'Occident ? Jouer la carte du pire ? Que le scénario afghan se répète ? Que les dévastations physiques, sociales et morales perpétrées par l'état-major russe laissent le champ libre aux gangsters et aux fanatiques ? Revivre la séquence infernale talibans, Al-Qaida, Manhattan ?

Rien ne sert de détourner les yeux. Il faut d'extrême urgence exercer des pressions diplomatiques, financières et morales propres à inciter Poutine à la prudence, donc au cessez-le-feu.

Si les considérations de stricte humanité lui sont étrangères, rappelons-le au souci de ses intérêts séculiers et sécuritaires. Les "représailles" qu'il annonce n'auront aucun effet sur qui souffre déjà le martyre. Le 9 mai 2004 assène la preuve que Poutine ne maîtrise rien. Il doit négocier avec la résistance.

André Glucksmann est philosophe. Point de vue publié par le quotidien Le Monde, 13 mai 2004.
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