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TCHETCHENIE, MARS 2005 / LA MORT DU CHEF DES INDEPENDANTISTES TCHETCHENES
__Aslan Maskhadov tué, après cinq années de traque, par les forces russes en Tchétchénie
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Aslan Maskhadov a été tué, le 8
mars 2005, après cinq années de traque, par
les forces russes en Tchétchénie. Elu président
de la Tchétchénie en 1997, le chef des indépendantistes
tchétchènes était l'interlocuteur privilégié
de la Russie jusqu'à ce que Vladimir Poutine, le président
russe, lance en 1999 la seconde guerre de la décennie dans
la République caucasienne. Le président russe s'est
réjoui d'avoir "éliminé" Aslan
Maskhadov, qu'il a qualifié de "terroriste international".
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Les observateurs relèvent que la mort de l'indépendantiste
tchétchène renforce les radicaux russes et tchétchènes,
en particulier les islamistes rassemblés autour de Chamil
Bessaev.
Sur le site de l'aile radicale de la résistance tchétchène,
kavakzcenter.com, le porte-parole de Chamil Bassaev, Movladi Oudougov, tout en rendant hommage au "martyr" Maskhadov, assure qu'en tuant celui-ci, "le Kremlin a tué la dernière illusion de ceux des Tchétchènes qui croyaient encore en ce soi-disant droit international, comme en des formes civilisées de communication avec le régime terroriste à Moscou". "Maskhadov était le dernier à croire qu'on pouvait parler avec Moscou", se félicite-t-il, en assurant que sa mort ouvre "une nouvelle ère dans le conflit, sans négociations, ni pauses dans la guerre, qui n'aura qu'une fin : l'anéantissement du régime [...] terrorisant les musulmans du Caucase".
LE NOUVEAU TSAR VOUS DIT MERCI...
par André Glucksmann
Messieurs Chirac, Bush et Schröder, merci. Aslan Maskhadov,
président élu sous contrôle international
de la Tchétchénie, est mort. Assassiné.
Le plan des autorités russes a réussi : les voilà
seules face à Chamil Bassaev, leader extrémiste
formé par elles et maintes fois par elles épargné,
de Boudienovsk au Daghestan. M. Poutine, l'agent soviétique
qui passe ses vacances en compagnie de MM. Schröder et Berlusconi,
se retrouve face à un autre lui-même, un terroriste
qui n'a pas encore sa trempe mais déjà sa cruauté.
Le massacre va pouvoir continuer, et les attentats reprendre.
Aslan Maskhadov venait de décréter un cessez-le-feu
unilatéral et de proclamer qu'il représentait les
valeurs de l'Occident et non celles de l'islamisme radical. Ce
cessez-le-feu d'un mois avait été respecté
par l'ensemble des boeviki - combattants tchétchènes
-. Maskhadov avait montré sa force. C'était
le moment de le tuer. Pour empêcher que l'esprit des "révolutions
permanentes" que notre ami le tsar abhorre ne gagne le Caucase
nord.
Pas un dirigeant occidental n'a osé appeler le Kremlin
à négocier avec le seul leader légitime d'un
peuple martyr et héroïque. Souvenez-vous du commandant
Massoud en Afghanistan. Il avait résisté aux Russes
puis aux islamistes; il fut abandonné par les démocraties
et assassiné, au profit de Ben Laden. Bis : pas un de nos
représentants n'a contredit Vladimir Poutine lorsqu'il
assimilait la résistance militaire des indépendantistes
tchétchènes au terrorisme international. Au contraire,
Chirac et Schröder ont proclamé le maître du
Kremlin archange de la paix, eu égard à ses sympathies
envers Saddam Hussein. C'était un chèque en blanc,
et l'homme du KGB vient de l'utiliser.
Dénués de morale, nos dirigeants manifestent
de surcroît une remarquable imbécillité politique.
Quel dirigeant va maintenant pouvoir calmer ces milliers de torturés
qui ne rêvent que de vengeance ? Quel leader sera en mesure
de négocier si les Russes ne se rendent un jour compte
de la folie meurtrière qui les habite ? Comment trouver
dans cette jeune génération qui n'a connu que la
guerre et l'oppression un homme de la stature et de la tempérance
de Maskhadov ? La Tchétchénie va s'enfoncer plus
encore dans l'horreur. Elle ne plongera pas seule.
Qui retenait les combattants fous de douleur de faire sauter
une centrale nucléaire en Russie ? Des services secrets
corrompus ? Evidemment pas. Qui contenait l'influence de Bassaev,
cet ex-agent du GRU, les services spéciaux de l'armée
russe, au sein de la résistance tchétchène
? Qui, sinon Aslan Maskhadov ?
Yasser Arafat mourant a eu droit à tous les honneurs
de la France et de l'Europe. Le président tchétchène,
qui n'a jamais appelé au meurtre des civils, lui, mourra
seul, comme il a combattu. Délaissé par le monde,
isolé dans ses montagnes rebelles, voyant son peuple massacré
dans l'indifférence générale, Maskhadov condamna
sans condition la prise d'otages du théâtre de Moscou
et l'horreur de Beslan, offrant de venir sur place interdire le
massacre des innocents. Comme il avait stigmatisé d'emblée
les attentats du 11-Septembre.
Héros indépendantiste, il a proposé un
plan de paix antiterroriste qui remettait à plus tard la
question de l'indépendance. Au nom de la paix. Ce plan
prévoyait la démilitarisation des combattants sous
contrôle international. L'ONU, l'UE, l'OSCE, l'OTAN et tous
les "machins" censés préserver la paix
des peuples et garantir l'autodétermination des nations
n'ont pas même daigné discuter de ce plan vieux de
trois ans et sans cesse réitéré.
Malgré les camps de filtration, les opérations
de nettoyage, les viols et vols, la mort de près du quart
de sa population - imaginez, en Italie ou en France, une saignée
de 10 à 15 millions d'individus -, l'exil d'autant de civils
apeurés, la Tchétchénie résiste, tant
à la barbarie des Russes qu'aux sirènes du fanatisme
religieux. Pourquoi tant d'acharnement contre un peuple d'un million
de personnes (autrefois) ? Si peu de compassion ?
L'obstination de Moscou ne relève ni de motifs stratégiques
ni de simples intérêts énergétiques.
La principale raison de trois siècles de guerre coloniale
et de cruauté russe au Caucase est pédagogique.
Les grands poètes russes l'avaient repérée
: il s'agit de faire un exemple et d'enseigner aux Russes eux-mêmes
ce qu'il en coûte de ne pas obtempérer aux oukases.
En 1818, le général Ermolov livrait à Nicolas
Ier la clé de ce combat : "Ce peuple tchétchène
inspire par son exemple un esprit de rébellion et d'amour
de la liberté jusque dans les sujets les plus dévoués
de Votre Majesté." Poutine a traduit en ses termes
de sous-officier soviétique les leçons de l'impérialisme
tsariste : il faut "buter jusque dans les chiottes"
ces éternels rebelles. Alors oui, Aslan Maskhadov avait
du sang sur les mains, comme tous les résistants de France
et d'ailleurs. Il combattait un ennemi armé et guidé
par des pulsions génocidaires. De nos jours, il ne fait
pas bon être un résistant, un vrai. Il est aussi
mort de nos incapacités lexicales. Nous parlons de génocide
à cor et à cri sauf lorsque s'en produit un véritable,
comme au Rwanda en 1994. Nous qualifions de "résistants"les
salafistes ou saddamistes qui égorgent les agents électoraux
et les votants en Irak, mais refusons de désigner ainsi
les combattants de la liberté qui n'acceptent pas la disparition
de leur peuple. En refusant de le nommer pour ce qu'il est, un
président et un patriote, les dirigeants occidentaux ont
consenti d'avance à son assassinat.
Il m'aimait bien. Pendant mes pérégrinations
en Tchétchénie (juin 2000) nous ne pûmes vraiment
discuter : à trois reprises nos rencontres furent interrompues
par les bombes. Je lui transmis mes questions. Il me répondit
par cassette une très longue lettre, où il dénonçait
l'islamisme, pour conclure : "Jamais dans une Tchétchénie
libre une femme tchétchène ne sera obligée
de porter le voile."
A la fin de sa dernière nouvelle, "Hadji Mourat",Tolstoï
peint, en forme de testament littéraire et politique, une
scène hallucinée : on apporte sur un plateau à
un tsar veule la tête coupée du noble chef tchétchène.
Aslan Maskhadov est mort hier dans le village de Tolstoï,
Iourt. La Tchétchénie a perdu son de Gaulle. Nous
avons perdu, encore un peu plus, notre honneur.
André Glucksmann est philosophe. Point de vue publié par le quotidien "Le Monde", Paris, 10 mars 2005.
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