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TCHETCHENIE, MARS 2006 / LE CONFLIT TECHETCHENE
__Tchétchénie, briser le silence
par un collectif
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L'observateur de bonne foi éprouve de grandes difficultés
à percer le huis clos qui isole la Tchétchénie
du reste du monde. Combien de morts dans la population civile
en dix ans de guerre ? Au moins 100'000, au plus 300'000, selon
les estimations des ONG. Soit un civil sur dix ou sur quatre.
Combien de votants aux élections de novembre 2005 ? Entre
60% et 80%, selon les autorités russes, 20%, estiment les
témoins indépendants. Le black-out qui règne
sur cette parcelle de Caucase interdit toute évaluation
chiffrée des ravages d'un conflit que chacun sait impitoyable.
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La censure ne masque pas l'horreur. Sous nos yeux, une
capitale (Grozny, 400'000 habitants) a été rasée
pour la première fois depuis 1944 quand Hitler punit Varsovie.
L'étiquette "lutte antiterroriste" ne saurait
coiffer une telle inhumanité. L'état-major russe
prétend lutter contre une poignée de terroristes
qu'il chiffre entre 700 et 2'000 combattants. Qu'aurions-nous
dit si le gouvernement anglais avait bombardé Belfast ou
le gouvernement espagnol Bilbao, sous prétexte de réduire
l'IRA ou l'ETA ? Le sac de Grozny, des villes et des villages
de Tchétchénie, se repaît du silence mondial.
Les femmes, les enfants, tous les civils tchétchènes
sont-ils moins dignes de respect que le reste de l'humanité
? Sont-ils encore considérés comme des êtres
humains ?
Rien n'excuse notre planétaire silence
1. Il en va de notre morale la plus élémentaire.
Comment accepter le viol des filles enlevées par les troupes
d'occupation ou leurs milices ? Pourquoi supporter le meurtre
des enfants et le rapt des garçons, torturés, brisés
et revendus, vivants ou morts, à leur famille ? Et les
camps de "filtration" ? Et les "fagots humains"
incendiés ? Et les villages décimés pour
l'exemple ? Quelques ONG et journalistes courageux, russes ou
occidentaux, témoignent des forfaits innombrables. Nous
ne pourrons pas dire : "Nous ne savions pas".
2. Il en va du principe fondamental des démocraties
et des Etats civilisés : le droit à la vie des
civils, la protection due à l'innocent, à la veuve
et à l'orphelin. Les accords internationaux et la Charte
de l'ONU obligent.
3. Il en va de la lutte antiterroriste elle-même.
Qui ne s'aperçoit que l'armée russe joue les pompiers
pyromanes ? Au bout de dix années de répression
à grande échelle, le feu, loin de s'éteindre,
s'étend, franchit les frontières, embrase le nord
du Caucase et ensauvage les combattants.
4. Il en va du réalisme politique et du bon
sens. Allons-nous longtemps ignorer que, brandissant l'épouvantail
du "terrorisme tchétchène", le gouvernement
russe supprime les libertés acquises à la chute
de l'empire soviétique ? Reprise en main des mass media,
lois contre les ONG, renforcement de la "verticale du pouvoir"
: la guerre camoufle et motive le rétablissement d'un pouvoir
central sans contre-pouvoirs qui le limitent. Autrement dit, elle
couvre le retour à l'autocratie. Les guerres de Tchétchénie
durent depuis trois cents ans. Elles furent sauvagement coloniales
sous les tsars, quasi génocidaires sous Staline, qui déporta
l'entière population, dont un tiers périt dans le
seul transfert au Goulag. Aujourd'hui, il s'agit,
eu égard à la proportion des morts et à la
cruauté des moyens, du pire conflit inaugurant le XXIe
siècle. Parce que nous rejetons les aventures coloniales
et exterminatrices, parce que nous aimons la culture russe et
que nous croyons la Russie capable de s'épanouir dans un
avenir démocratique, parce que nous estimons que le terrorisme
doit être condamné, qu'il soit le fait de groupes
sans Etat ou d'armées avec Etat, nous demandons que
la question tchétchène ne soit plus couverte d'un
mutisme complaisant.
Nous devons aider les autorités russes à sortir
du piège où elles sombrent aux risques et périls
des Tchétchènes, des Russes et des nôtres.
Il nous paraîtrait inconcevable qu'au prochain G8, réuni
en juin (en Russie), la "question tchétchène"
soit évacuée d'office et ne fasse pas l'objet de
discussions publiques. Au-delà de nos divergences quant
à l'indépendance ou non de la Tchétchénie,
nous sommes tous concernés par l'épouvante d'une
guerre sans fin.
André Glucksmann (France), Vaclav Havel (République
tchèque), prince Hassan Bin Talal (Jordanie), Frederik
Willem De Klerk (Afrique du Sud), Mary Robinson (Irlande),
Yohei Sasakawa (Japon), Karel Schwarzenberg (République
tchèque), George Soros (Etats-Unis), Desmond
Tutu (Afrique du Sud). Point de vue publié par
le quotidien Le Monde, Paris, 21 mars 2006.
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