2003 / LA LUTTE CONTRE LE TERRORISME DANS LE MONDE
__Les organisations humanitaires devant la guerre au terrorisme
par Karl Blanchet, directeur de Handicap International Angleterre
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L'année 2002 est apparue comme charnière
pour les organisations non gouvernementales (ONG) humanitaires,
qui vivent un temps de crise tant au niveau de leur crédibilité
qu'à celui de leurs valeurs. Les scandales de la démission
avec grand fracas de Sylvie Brunel de la présidence d'Action
contre la faim, ou de la révélation des "viols
humanitaires" dans des camps de réfugiés en
Guinée Bissau, ont mis au jour l'importance de la transparence
financière et de l'éthique des ONG aux yeux des
donateurs et de l'opinion, même si chaque crise de ce type
est l'occasion d'améliorer leurs capacités et leurs
systèmes de contrôle. |
Aujourd'hui, un défi nouveau les attend : celui de
la campagne antiterroriste. Or, prises dans un dilemme entre dénoncer
la campagne et ses conséquences violentes et se préparer
à intervenir dans les pays en conflit, les ONG humanitaires
ont des difficultés à adopter une position claire
et tranchée sur leur rôle.
Le terrorisme international n'est pas nouveau. Mais, depuis
le 11 septembre 2001, la guerre antiterroriste a pris une place
privilégiée et permanente dans le discours des politiques,
en particulier dans les discours des équipes Bush et Blair.
Juste avant les bombardements en Afghanistan, la préparation
de sacs de nourriture sur la frontière pakistanaise - opération
coordonnée par l'armée américaine - faisait
étonnamment penser à un humanitaire redevenu au
service du soldat, comme aux temps d'Henri Dunant et des origines
de la Croix-Rouge, en 1863, lors de la guerre de Crimée.
C'était un retour en arrière, par rapport aux réformes
et au renouveau apportés par les French doctors,
dénonçant justement cette passivité de la
Croix-Rouge face aux horreurs de la guerre et aux manipulations
politiques.
La confusion entre militaire et humanitaire
En réalité, ce glissement avait commencé
bien avant la guerre en Afghanistan, en particulier en 1993, lors
du débarquement des marines sur les plages de Somalie,
sous les caméras des chaînes de télévision
du monde entier. La confusion entre militaire et humanitaire atteindra
son apogée au Kosovo : l'OTAN menant une "guerre
humanitaire", tout d'un coup, des soldats empruntent les valeurs humanitaires et tuent au nom de la défense de ces valeurs.
Le concept humanitaire est utilisé et abusé à tel point qu'il en perd sa signification et sa valeur. Ce renversement de situation apporte autant de confusion dans l'esprit du public occidental que dans celui des populations en situation vulnérable. Les relations entre "populations en danger" et travailleurs humanitaires deviennent perverties par une méfiance vis-à-vis d'un Occidental qui, à leurs yeux, tient d'un côté une seringue et de l'autre un fusil M-16.
La présence des militaires sur le terrain et leur implication dans les opérations humanitaires accentuent la confusion. Bien que la compétence des militaires soit reconnue en logistique et en rapidité de déploiement, leur collaboration avec les humanitaires ne fait que renforcer la porosité entre humanitaire et politique. Et leur rapprochement met à mal l'indépendance de l'action humanitaire vis-à-vis du politique.
La campagne globale antiterroriste fait clairement partie de la sphère du politique. Le problème aujourd'hui est que les hommes politiques tentent à tout prix de plonger les humanitaires dans les règlements des relations internationales. Les organismes de coopération américains et britanniques, à l'instar de leurs collègues français, avaient réussi à obtenir leur indépendance vis-à-vis des affaires étrangères. Là, tout à coup, les progrès effectués ces dernières années pour différencier les deux sphères sont réduits à zéro.
Ainsi, la Coopération américaine, USAID,
exige de la part des organisations humanitaires d'adhérer
sans faille à ses principes politiques de lutte contre
le terrorisme. Celles qui s'y refuseraient se verraient interdire
l'accès aux fonds de financement. La campagne antiterroriste
décide également quel pays mérite de bénéficier
de l'aide humanitaire. La sélection des pays "amis"
et "ennemis" et la délimitation entre empire
du bien et empire du mal font obstacle à l'accès
des humanitaires à des populations en besoin d'assistance.
Ainsi, la pauvreté ne semble plus capable de convaincre...
La campagne utilise également à merveille les
médias. Des crises sont désormais condamnées
au silence face à des "urgences bruyantes", selon le présentateur de BBC World, Nick Gowing. Des populations sont dans une situation catastrophique, comme au Congo-Kinshasa ou en Angola, où des milliers de réfugiés rentrent chez eux sur des chemins minés. On décide cependant que l'urgence n'est pas là. Y a-t-il des pays plus importants que d'autres? Des populations plus méritantes que d'autres?, se demandent les humanitaires.
En peu de temps, les conflits en Afghanistan et la campagne internationale pour "libérer" la population afghane du
"joug" des talibans, selon les mots du président Bush, ont attiré l'attention de tous les médias. Maintenant, les yeux sont tournés vers l'Irak. Pendant ce temps, en Afghanistan, les fonds des organisations internationales prévus pour reconstruire le pays ne sont plus accessibles comme promis. Il manque près de 600 milliards de dollars sur les 1'780 prévus.
USAID va aujourd'hui plus loin dans sa politique d'aide internationale au service du politique. Elle veut mettre en place une politique de prévention dans la lutte contre le terrorisme. L'argument est que les groupes terroristes recrutent dans des pays ou l'Etat est faible, la corruption rampante et la pauvreté importante. Il s'agit donc de mettre en place des projets qui donneraient du travail aux populations, afin de réduire la pauvreté et de dissuader ces populations d'adhérer aux groupes terroristes. Ainsi, la pauvreté ne semble plus capable de convaincre, en tant que telle, de la nécessité de mettre en place une coopération internationale.
La coopération américaine va encore plus loin. Elle conditionne son aide à des critères politiques clairement énoncés et liés aux choix du State Department. "Nous ne financerons que les projets qui lient notre aide au besoin immédiat de vaincre le terrorisme ou d'autres forces politiques violentes". Tel est son credo. Les populations ne pourront désormais être soutenues que si leur gouvernement observe une politique nationale et internationale appréciée par les ministères des affaires étrangères de l'empire du bien. Les populations se trouvent prisonnières et responsables de leurs gouvernements, et victimes de l'utilisation de l'aide internationale comme outil politique.
Préserver un espace humanitaire à l'abri des intérêts politiques des gouvernements
Les organisations humanitaires telles que la Croix-Rouge
et le Croissant-Rouge et les ONG (comme, en France, Médecins
sans frontières, Médecins du monde ou
Handicap International) ont défini un code de conduite commun, qui s'appuie sur un certain nombre de principes : l'impartialité, la neutralité, l'humanité et l'indépendance. Ces principes constituent un ciment entre des organisations humanitaires qui ont toute leur spécificité et leur identité propre. Ils sont régulièrement discutés pour évaluer la faisabilité de leur application dans des contextes difficiles. Ainsi de nombreux débats ont été menés autour du principe de neutralité.
Ces débats n'occultent pas la nécessaire lucidité à avoir sur le fait que toute action venant de l'extérieur a un impact sur la situation locale. L'action humanitaire n'agit pas dans un monde virtuel. Elle intervient, par essence, dans des environnements instables où se construisent et se déconstruisent des rapports de forces; elle a donc obligatoirement des conséquences politiques.
Ces principes sont aujourd'hui menacés par la campagne internationale antiterroriste. Il est temps de les brandir haut et fort pour préserver un espace humanitaire à l'abri des intérêts politiques des gouvernements. L'action humanitaire ne peut être au service d'une idéologie - d'où la notion de neutralité. Or la campagne antiterroriste présente bien les traits d'une nouvelle idéologie occidentale, si l'on écoute les préceptes de M. Bush : "Nous voulons juste vivre selon ces valeurs universelles, ces valeurs dictées par Dieu."
La frontière entre le politique et l'humanitaire doit
être claire et distincte. Il ne s'agit pas de diaboliser
le politique. Au contraire, actions humanitaires et politiques
peuvent être complémentaires. Mais les deux n'agissent
pas selon les mêmes principes ni les mêmes intérêts.
La motivation de l'humanitaire doit être exclusivement guidée
par les besoins des populations et par le droit de ces populations
à avoir accès aux besoins primaires (santé,
nourriture...). C'est le principe d'humanité.
Le principe d'impartialité, lui, interdit aux ONG humanitaires de sélectionner les survivants. Qu'ils soient civils ou soldats, tous doivent pouvoir bénéficier des mêmes soins.
Désormais, tout le monde est persuadé que la guerre va éclater en Irak. L'Iran, la Syrie et la Turquie ont annoncé que leurs frontières resteront fermées aux Irakiens qui tenteraient de fuir leur pays et la guerre. Les ONG humanitaires sont déjà prêtes à intervenir. 150 ONG ont préparé des stocks de matériels (tentes, vêtements, médicaments...) dans le nord de l'Irak, redoutant la rigueur de l'hiver. Elles prévoient une catastrophe humanitaire importante pour des milliers de civils. Il fallait, avant que ce ne soit le cas, rappeler les principes qui doivent fonder leur action.
Karl Blanchet, directeur de Handicap International Angleterre.
Publié dans l'édition du 7 janvier 2002 du quotidien
Le Monde.

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