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Quelques paradoxes des droits de l'homme


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Au temps de la guerre civile espagnole, Bernanos a écrit, dans Les grands cimetières sous la lune, je crois, que "les hommes de ce temps ont la tripe sensible et le coeur dur". Cette phrase, depuis que je l'ai lue, n'a jamais cessé de me faire mal. Parce qu'elle est vraie. Parce qu'elle caractérise la bonne volonté veule qui s'exprime partout. Parce que j'en reconnais la tentation en moi.

Nous sommes tous pour les Droits de l'homme. Nous leur donnons un sens à la fois vague et incontestable: ils signifient que chaque être humain a droit à ce qui lui est dû; et ce qui lui est , c'est ce qui est nécessaire à sa dignité, à son bien-être et à son épanouissement. Le caractère tautologique de l'énoncé avoir droit à ce qui est dû confirme en nous le sentiment que ce droit est un droit de nature, empêché seulement de s'actualiser dans les faits par la méchanceté des gouvernants ou des institutions.

La racine des droits de l'homme

J. HerschOr il est sans doute aussi difficile - et peut-être, quand l'exigence s'impose absolument, impossible - de soumettre l'histoire humaine aux Droits de l'homme que de la plier à l'exigence biblique: Aime ton prochain comme toi-même.

Il est non seulement difficile de mettre en oeuvre les Droits de l'homme, mais même de les penser en profondeur, - et, entre les deux, de les énoncer sans mentir.

Essayons d'en saisir à divers niveaux, la nature, l'exigence, et le caractère paradoxal.

Les Droits de l'homme devraient d'abord étonner. Si on ne s'étonne pas, c'est qu'on dit Droits de l'homme sans qu'il s'agisse d'eux réellement.

Il suffit de réfléchir un tant soit peu pour se convaincre du fait qu'ils ne sauraient trouver leur justification dans le souci d'aménager la vie de l'individu ou celle de la société. Ils ne sont pas une technique de paix, de commodité, ou de répartition. Ils ne résultent pu de la nécessité où les hommes se trouvent de fixer la limite où la liberté de chacun empiéterait sur celle d'autrui. Il ne s'agit, à la vérité, ni d'égalité, ni de justice, ni d'équilibre, ni d'harmonie (au sens pythagoricien ou platonicien).Il ne s'agit pas davantage de la santé de la collectivité, de l'Etat. Mais il ne s'agit pas non plus du "bonheur" de l'individu.

Non. On peut même dire que les grands exemples que l'on cite pour illustrer la racine des Droits de l'homme, ces exemples puisés dans l'histoire ou la légende, nous les montrent le plus souvent meurtriers pour le héros, ravageurs pour son entourage social. L'un des exemples les plus purs, les plus forts, c'est celui d'Antigone. Pour elle, la racine absolue, c'était, au mépris de l'autorité en vigueur (l'édit du roi Créon), obéir à la loi non écrite des dieux. Elle en est morte, et autour d'elle les cadavres se sont multipliés. Sa soeur Ismène était bienHaut page plus raisonnable - et moins dangereuse.

L'absolu est dans leur jeu

Est-ce à dire que les Droits de l'homme peuvent être invoqués par les fanatiques qui s'attribuent le privilège d'une mission absolue, quelles qu'en puissent être les conséquences, avant tout pour les autres ? - Sûrement pas. Mais si nous n'admettons pas d'abord cette racine dangereuse, irréductible, hostile aux aménagements nécessaires du Droit, les Droits de l'homme perdent leur sens, et donc leur force. L'absolu est dans leur jeu.

Il est dans leur jeu, mais non à l'état sauvage. Au cours de notre histoire, toute une série de Déclarations des Droits de l'homme ont été élaborées, discutées, adoptées, signées. L'absolu se laisse-t-il ainsi canaliser et définir ? Ou bien a-t-on voulu lui substituer un ensemble de mesures relatives afin de le faire oublier?

Je crois qu'il faut répondre que l'absolu reste l'absolu et transcende toutes les déclarations, quelles qu'elles soient. Mais dans l'histoire humaine, un absolu qui ne se met pas en oeuvre dans les réalités relatives est comme un grand Absent.

Les Déclarations des Droits représentent donc autant de tentatives pour faire sa place, dans l'histoire, à l'absolu humain. A cause d'elles, aucune donnée relative ne doit pouvoir s'ériger elle-même en absolu. (Ainsi, par exemple, le décret de Créon ne pourrait plus s'ériger en exigence absolue. Ainsi la désobéissance d'Antigone pourrait se justifier, ou du moins entraîner un châtiment limité, maîtrisé, au lieu de provoquer des catastrophes en chaîne.). A cause d'elles aussi, on peut s'efforcer d'organiser les collectivités humaines en respectant, dans toute la mesure réalisable (et cette mesure dépend du contexte historique) l'intervention possible de l'absolu individuel. Ainsi, les Déclarations remplissent, par rapport aux contraintes positives existantes, une fonction limitative, les maintenant dans la relativité.

Des droits qui appartiennent à chaque humain

Le fondement des Droits de l'homme, ce ne peut donc jamais être un fait, une donnée objective à constater ou à mesurer. Bien sûr, ils ne sont réservés à aucune race, à aucune couleur de peau, comme le répètent à juste titre les proclamations de l'Unesco. Mais ils ne dépendent pas davantage d'une prétendue égalité mondiale, chez tous les groupes ethniques, du quotient intellectuel, tel que les méthodes occidentales permettent de l'établir. Un quotient intellectuel inférieur n'entraîne jamais aucune diminution des Droits de l'homme, ni pour un individu, ni pour une collectivité quelle qu'elle soit.

Ces Droits appartiennent à chaque être humain, à cause de cela même qui fait de lui un homme, et non un simple spécimen d'une espèce zoologique. Qu'est-ce à dire? C'est que dans la vie de tout homme, parce que celui-ci est capable de liberté et de raison, il y a un enjeu, dont il est responsable et qui transcende toutes les données de fait. L'existence de cet enjeu et de cette responsabilité, je l'ai dit, ne se constate pas. Il faut y croire, pour tout homme, il faut y tenir, en tout homme, il faut l'espérer encore, même chez un homme déchu, même chez un homme mentalement malade. Car y renoncer chez autrui, c'est perdre l'espérance pour soi.Haut page

Les droits de l'homme, pour s'inscrire dans l'histoire, vont à l'encontre de la nature

Parce que les Droits de l'homme se fondent non sur une donnée de fait, mais sur un enjeu existentiel-transcendant, l'exigence qu'ils comportent est à la fois absolue et fragile.

Elle est absolue en ce sens qu'elle est inconditionnelle. Il y a presque toujours de bonnes raisons pour violer les Droits de l'homme. Ils n'ont sens et force que parce qu'ils sont d'un autre ordre que toutes les bonnes raisons.

Elle est fragile parce que les Droits de l'homme, pour s'actualiser, doivent s'engager dans les données naturelles de la vie individuelle et collective. Or dans la nature règnent l'affrontement par la force, la lutte pour la vie, le droit du plus fort. Dans ce sens, les Droits de l'homme, pour s'inscrire dans l'histoire, vont à l'encontre de la nature.

Les Droits de l'homme ne peuvent pas ne pas affronter la nature, où règne le droit du plus fort. En effet, dire d'une exigence qu'elle est un Droit, c'est s'interdire les facilités d'une intention simplement idéale, c'est entreprendre une mise en oeuvre concrète, au niveau de la réalité matérielle où s'élabore la vie humaine. L'exigence du respect absolu des Droits de l'homme est totalement indépendante de n'importe quelle forme de force dont peut disposer un individu, fût-ce, comme nous l'avons vu, sa force intellectuelle, ou même sa force morale. Elle s'ancre dans le mystère de l'enjeu humain essentiel, qui échappe à la constatation, à la comparaison, à la mesure, - cet enjeu: l'avènement même de la liberté responsable, à laquelle on ne peut que croire, que l'on ne peut qu'espérer, et dont la mise en oeuvre des Droits de l'homme ne fait qu'accroître les chances et protéger l'éclosion.

Mettre en œuvre les droits de l'homme

Ph. J. HerschMettre en oeuvre les Droits de l'homme, c'est agir, là même où règnent l'affrontement des forces et la lutte pour la vie, pour y introduire une dimension autre, une protection des droits du plus faible, un respect là où la force est absente, un sacré sans armes, - bref, au sein même de la nature une contre-nature, dans le sens de l'humain.

D'autre part, la liberté, à la fois absolue dans son essence et limitée dans son exercice, est si profondément liée aux conditions externes et internes d'une situation, que les Droits de l'homme, pour être mis en oeuvre, devront se concrétiser en termes de données positives, naturelles et historiques. C'est pourquoi les Déclarations des Droits de l'homme qui ont été élaborées au cours des deux derniers siècles sont devenues de plus en plus vigilantes et de plus en plus explicites quant aux conditions politiques, sociales et matérielles à remplir pour favoriser cette mise en œuvre.

D'abord, on a pensé surtout aux libertés fondamentales, c'est-à-dire à assurer le libre exercice de la pensée, la libre élaboration des opinions, des croyances, des choix, leur libre expression, le droit de persuader et de convaincre, et donc celui d'informer et d'être informé, puis celui de se réunir, de s'associer et de s'organiser. En même temps, la revendication du droit à juger par soi-même entraînait celle du droit à devenir capable d'un tel jugement, donc celle du droit à l'école, à l'alphabétisation et à l'instruction.Haut page

Il n'est jamais possible d'éliminer complètement la peur de l'homme

Parallèlement, il apparut que le libre exercice du jugement, comme tout ce qui le prépare, exige que l'on écarte la peur, dans l'immédiat et pour le proche avenir. Certes, il n'est jamais possible d'éliminer complètement la peur de l'homme, qui se sait mortel, vulnérable, dépendant pour ses besoins vitaux de la nature et des autres, et qui sait que rien ni personne de ce qu'il aime en ce monde n'échappe à la menace de mort. Mais quand cette menace est imminente, il n'y a guère de Droits de l'homme qui tiennent, à moins d'un héroïsme rare. Ainsi, la mise en oeuvre réelle de ces Droits exige des garanties de sécurité. Sécurité contre le viol des consciences par la torture ou le chantage. Sécurité à l'égard des forces de contrainte directes, par exemple celles de l'arbitraire politique, du décret sans jugement, de la police ou de l'armée. Mais aussi sécurité matérielle, car il n'est pas de libre exercice du jugement quand la faim ou le froid menacent de trop près le corps de l'homme ou celui de ses proches. D'où l'exigence de ces nouveaux droits: sécurité sociale, stabilité de l'emploi, salaire minimum garanti, assurance vieillesse, protection de la maternité, etc.

En même temps, le monde humain, autour de chacun, se complique de plus en plus. Pour le comprendre, pour s'y situer et s'y orienter, il devient de plus en plus nécessaire d'en connaître le passé et le devenir, d'en saisir les mobiles, les ressorts, les valeurs, de s'insérer dans une culture et dans une réflexions Dès libre exercice du jugement, ce Droit de l'homme primordial, exige des une formation permanente, des droits culturels.

En somme, il semble qu'on pourrait considérer la plupart des droits acquis ou recherchés comme traduisant, dans le concret, les conditions d'une mise en oeuvre réelle des Droits de l'homme.

La foi naïve et paresseuse dans les droits de l'homme

Mais ici, il faut faire trois observations, qui devraient modérer l'optimisme de ceux dont la foi naïve - et paresseuse - dans les Droits de l'homme risque de nous faire perdre le sens et la mesure des réalités humaines.

Une première observation: la prise de conscience de plus en plus concrète des conditions nécessaires à la mise en oeuvre des Droits de l'homme ne change rien au fait fondamental que l'homme continue à vivre dans la dépendance de la nature, contraint à la lutte pour la vie là où règne le droit du plus fort. La nature ne disparaît pas, elle est toujours là, décisive à sa manière et à son niveau. De même que, dans les sociétés humaines, le règne du Droit, destiné à prévenir et à éliminer le recours à la force, implique pourtant lui-même, pour être réel et assumer sa réalité, le recours à la force, de même les Droits de l'homme s'engagent inévitablement dans l'affrontement naturel des forces, sous peine de mensonge par irréalité. Bien plus, lorsqu'on envisage les divers "droits" mentionnés ci-dessus, on constate que leur multiplication même et leur efficacité concrète les engagent inévitablement dans les conflits contemporains. Il est en outre évident que l'information, par exemple, ou, de façon encore plus directe, l'association, sont nécessairement instauratrices de forces, dont le maintien, la croissance, l'usage, ne sont plus seulement de l'ordre des Droits de l'homme, mais aussi de celui de "la nature". Ainsi les Droits de l'homme, en tant que facteurs historiques efficaces, se trouvent engagés dans l'affrontement des forces.

Nombre de nos contemporains s'offrent le luxe d'une double appartenance idéologique absolue: ils croient être, inconditionnellement et à la fois, pour le refus de la force et pour les Droits de l'homme. Mais les deux engagements ne peuvent pas être absolus à la fois. Car les Droits de l'homme, comme toute exigence mise en oeuvre dans l'histoire, ont besoin de la force pour s'imposer et se défendre.

Le paradoxe central de la condition humaine

Une seconde observation: l'exigence des Droits de l'homme est absolue, mais cela n'implique en aucune façon que leur mise en oeuvre puisse être totale. Au contraire, celle-ci est toujours, par nature, inévitablement, limitée. Elle reflète le noeud de problèmes propre à la liberté humaine, qui est à la fois absolue et en situation. Si la liberté ne se vit pas en tant qu'absolue, elle se dissout dans la chaîne des causes. Mais si elle ne se vit pas dans une situation concrète dont les données innombrables lui sont imposées, elle se déréalise jusqu'à l'abstraction la plus vide. L'inconditionnel et les conditions, bien qu'incompatibles, s'interpénètrent et s'exigent réciproquement. Ce n'est pas là fantaisie - ou tricherie - de philosophe. Si la Critique de la Raison pure et la Critique de la Raison pratique n'ont leur vrai sens kantien que l'une par l'autre, c'est qu'elles tentent de dire, et de faire assumer, le paradoxe central de la condition humaine.

Au centre donc, une exigence absolue qui correspond sans doute à l'expérience la plus concrètement existentielle qu'un être humain puisse faire de sa propre essence: une possible liberté. Mais au niveau où cette exigence s'énonce en un terme général et commun, elle est ce qu'il peut y avoir de plus abstrait (il en va de même, dans la philosophie kantienne, de l'impératif catégorique). Objectivement, par conséquent, là où les principes doivent permettre l'application et le contrôle, elle sera traduite en une multiplicité de conditions permettant - ou favorisant - son efficacité concrète. Mais au fur et à mesure que ces conditions se multiplient, se concrétisent et se précisent, on s'éloigne de plus en plus de l'absolu, on s'engage de plus en plus dans la relativité et l'inachèvement des données naturelles etHaut page historiques, dont les limitations pèsent de plus en plus lourd.

On se voit contraint de leur assigner certaines limites

Dès qu'on formule avec quelque précision les libertés fondamentales de pensée, d'expression, d'information, d'association, on se voit contraint de leur assigner certaines limites. A plus forte raison lorsqu'on s'engage dans le domaine des droits politiques, sociaux, culturels, etc. Ces droits sont en un sens les plus clairs, les plus saisissables, et en un autre les plus ambigus.

Ainsi, par exemple, le droit à la vie n'implique jamais que tout ce qui met la vie en péril puisse et doive être éliminé, comme s'il y avait un droit à n'être menacé par rien et à ne jamais mourir. Le droit à la santé n'a de sens que si on se limite à proclamer le droit à des conditions de vie saines et, en cas de maladie, le droit aux soins médicaux. Encore la notion de "conditions de vie saines" est-elle toute relative à l'époque et au lieu considérés, très vague, impossible à satisfaire adéquatement. Non seulement parce que les possibilités matérielles, même dans une société d'abondance, ne sont jamais illimitées pour tous, mais encore parce que pour des êtres humains, des conditions de vie parfaitement saines sont impensables: excluant la menace, l'effort, la privation, la douleur, elles deviendraient de ce fait malsaines et insupportables. Quant au droit aux soins médicaux, dont l'exigence centrale des Droits de l'homme implique manifestement l'égalité pour tout être humain, chacun sait qu'il ne peut pas être mis en oeuvre au même degré pour tous. Les énormes progrès de la médecine actuelle, la complication extrême et le coût des traitements de pointe rendent impraticable leur démocratisation - bien qu'il reste monstrueux et inacceptable d'avoir à décider qui pourra en bénéficier. Même si cette démocratisation avait les moyens matériels de s'accomplir, elle exigerait un tel nombre de médecins, une pratique médicale si rapide et constante, et surtout une telle submersion de la vie individuelle et sociale par le souci médical, que la santé perdrait son sens.

L'ennemi premier des droits de l'homme, c'est le recours à la force

On montrerait facilement qu'il en va de même du droit à l'éducation, à la culture, etc. Et que dire d'un droit aussi important, aussi décisif, que le droit au travail? A moins d'admettre, dans certaines circonstances, un "droit au travail forcé", ce qui est absurde, comment reconnaître un droit au travail alors qu'il peut ne pas y avoir de travail ?

Une troisième observation: il ne faut pas noyer le poisson. Il ne faut pas que le souci, affiné et multiplié, de donner aux Droits de l'homme les meilleures chances de réalisation concrète dans l'histoire atténue l'exigence des Droits massifs, primordiaux, qui préservent la conscience individuelle contre les viols de la force. L'interdiction absolue de la torture, du chantage, de l'exécution ou de l'emprisonnement arbitraires et sans véritable jugement ne doit à aucun prix perdre sa radicalité, son impact moral, social, juridique, par contagion avec la relativité inévitable des droits politiques, sociaux et culturels. La plupart de ces droits-ci demandent un effort continu tout au long de l'histoire, sans fin, ils s'inscrivent plus ou moins dans la réalité vécue, ils ne placent pas l'être humain devant une alternative radicale. En revanche, les droits qui défendent directement l'intégrité de la conscience ne souffrent pas de degrés. Leur violation devrait se heurter à un non absolu.

L'ennemi premier des Droits de l'homme, c'est le recours à la force par certains hommes, qui veulent en asservir d'autres, afin de les utiliser comme de simples moyens en vue de leurs fins à eux. Il faut reconnaître cependant que les Droits de l'homme ont aussi un autre ennemi, plus insidieux, qui risque toujours de les noyer dans le non-sens ou l'irréalité: c'est la rhétorique de la "belle âme" (schöne Seele), arrogante et vaine. Dans son élan lyrique vers une totalité imaginaire, elle méprise les distinctions et les limites qu'explore le discernement humain.

Une opposition entre l'exigence absolue des droits de l'homme et leur mise en œuvre

Nous avons vu plus haut qu'il existe une opposition irrémédiable entre l'exigence absolue des Droits de l'homme, liée à l'absolu d'une liberté humaine responsable et raisonnable, et celle de leur mise en oeuvre, à la fois relative et toujours limitée, dans l'objectivité de la nature. Nous voyons ici apparaître une nouvelle opposition, et même une opposition double: la première, entre un absolu existentiel et l'énoncé d'un droit qui se veut juridique, donc empiriquement contrôlable; la seconde, entre une mise en oeuvre inévitablement limitée et relative, du fait même des données de la condition humaine, et l'exigibilité stricte qui devrait être celle de tout énoncé de droit.

Ces oppositions paraissent insolubles. Mais ce qui est plus saisissant, c'est que si elles avaient une solution, c'est la condition humaine elle-même, et par conséquent les Droits de l'homme, auxquels nous essayons de réfléchir, qui perdraient sens et raison d'être. Un peu comme la vie humaine perdrait son sens si, échappant à la mort, elle réussissait à durer sans fin dans le temps.

D'autre part, les énoncés qui traduisent l'exigence absolue des Droits de l'homme en termes d'objectivité, en conditions, au niveau de la nature et de la société, exigibles parce qu'elles permettent ou favorisent l'exercice de la liberté humaine, contribuent grandement à faire retomber la responsabilité de cet exercice sur l'extérieur: gouvernement, organisation sociale, les autres. On dirait que, cherchant à réaliser les conditions propices à la mise en oeuvre des Droits de l'homme, on se condamne à une sorte de négation ou de négligence de leur racine existentielle, celle où se situait la décision désespérée d'Antigone, et sans laquelle pourtant ils perdent leur sens. On dirait qu'on se condamne du même coup à ignorer ou à nier les limites empiriques inévitables de leur mise en oeuvre, limites sans lesquelles ilsHaut page n'auraient pourtant pas de réalité.

L'exigence que chacun devienne un homme

C'est pourquoi les Droits de l'homme peuvent aussi bien aiguiser, dans le for intérieur de tout homme comme aussi dans une société donnée, l'exigence que chacun devienne un homme et reconnaisse l'homme en tout autre homme, que corrompre et amollir cette exigence, au point de la dissoudre dans l'irresponsabilité des données naturelles. Dans ce dernier cas, les Droits de l'homme risquent de n'être plus qu'un arsenal parmi d'autres, asservi au combat des forces déchaînées par l'histoire, au niveau non-humain de la nature, auquel l'homme ne cesse d'appartenir.

Il me paraît essentiel de discerner, et de maintenir distincts, les divers niveaux impliqués par les Droits de l'homme et leur mise en oeuvre, et tout aussi essentiel d'assurer entre ces niveaux la circulation du sang, existentielle et historique. Il y a d'abord, source d'être et de sens, l'exigence absolue de la liberté, nourrie au fil des âges, et encore aujourd'hui, de la peine et du sacrifice de ceux qui lui subordonnent leur vie et celle des êtres qu'ils aiment. Il y a ensuite la situation, la circonstance, les données concrètes, où cette exigence devient action, emprise, mise en forme, sans résultat absolu, sans achèvement, sans totalisation. Il y a aussi le niveau formel, relatif et exigible, où les énoncés essayent d'acquérir une efficacité progressive à l'aide du droit.

Quelle importance, dès lors, et quelle fonction attribuer à une Déclaration des Droits de l'homme comme celle des Nations unies, par exemple ?

La Déclaration : son exigence est actuelle

Un tel texte, établi au niveau gouvernemental, est aussi inutile lorsqu'on s'en contente que lorsqu'on le rejette. Il vit "dans l'entre-deux", par ceux dont il inspire les efforts. Son centre vif n'est pas en lui, mais dans l'exigence absolue de liberté à laquelle, ici ou là, certains hommes subordonnent leur existence. Le terme auquel il vise - le respect universel des droits de tout être humain - n'est pas en lui, et à vrai dire il n'est et ne sera nulle part, car il transcende la condition humaine telle qu'elle est vécue dans le temps. Mais son exigence est actuelle. Elle fait honte, elle humilie, hic et nunc, les hommes qui font, ou qui acceptent, ou qui subissent sans lutte, le monde humain tel qu'il est aujourd'hui, où chaque jour, dans la plupart des pays, les Droits de l'homme les plus nets sont foulés aux pieds, au milieu de l'indifférence générale ou d'une frivole et éphémère indignation. Grâce à elle, les violations ne sont plus simplement des abus de la force, propres à la nature, mais des crimes humains.

La Déclaration universelle n'a pas force de droit, force de loi. Mais tout de même, grâce à l'un ou l'autre de ses paragraphes, des hommes politiques, des fonctionnaires internationaux, des défenseurs des Droits de l'homme élaborent une Convention, une Recommandation, à cause desquelles les Etats vont devoir se prononcer, prendre des engagements, soumettre périodiquement des rapports. Ce n'est pas encore vraiment du droit, mais cela s'en rapproche. Les conditions d'une mise en oeuvre des Droits de l'homme, peu à peu, se précisent; - peu à peu, ça et là, elles se réalisent dans une certaine mesure. Les victimes des violations les plus brutales se raccrochent à de tels textes - et souvent en paient le prix.

Renoncer aux droits de l'homme, serait renoncer à l'humanité

On ose à peine avancer quelques paroles d'espoir, en ce jour où j'écris, et où s'ouvrent justement, en U.R.S.S. les procès à huis clos de nouveaux dissidents. Et pourtant, c'est vrai: lentement, avec d'effroyables rechutes, la cause des Droits de l'homme s'est renforcée au cours de l'histoire. Entre l'absolu de son origine et ses fins inaccessibles dans le temps, elle est à l'oeuvre, elle travaille dans la relativité des choses humaines, dans les contradictions, les paradoxes, les affrontements. Dans l'horreur aussi, avec un indestructible espoir.

Les Droits de l'homme, me semble-t-il, devraient exclure tout superstition optimiste et tout triomphalisme. Mais renoncer à eux, ce serait renoncer à l'humanité. Ils nous apprennent avant tout ce que nous ne sommes pas et ce que nous avons à être, ce que toujours nous aurons à être. Inutile et mortel d'attendre d'eux la satisfaction de tous nos possibles et impossibles désirs. Leur aiguillon est avant tout dirigé vers nous. C'est à nous que s'adresse leur exigence: que nous devenions des hommes.

Jeanne Hersch. Quelques paradoxes des droits de l'homme. Schulthess Polygraphisher Verlag, Zürich, 1979.

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