| Lire : les droits de l'homme |
L'homme représente, dans le monde où il vit, une formidable exception, Il est, à ce qu'il semble, le seul à avoir "une conscience de lui-même", le seul à dire "je" et à décider de ses actes, donc à les assumer et à s'en reconnaître responsable. Il ne se contente pas de vivre, il sait qu'il vit, il sait aussi qu'il mourra. Dès lors, "vivre" devient pour lui autre chose que simplement "être vivant". "Vivre" implique pour lui un problème de sens, et donc de visée. Il peut changer quelque chose dans le monde, ou non. Il y aura, ou il n'y aura pas, dans le monde, un changement qu'il aura voulu. La conscience qu'il a de lui-même prend une intensité encore plus forte lorsqu'il s'agit pour lui de résister à une contrainte, de l'extérieur ou d'autrui, ou encore à une pression venue de l'intérieur de lui-même, mais qu'il ne reconnaît pas pour sienne. Il fait alors une expérience qui ressemble à un triomphe: il dit "non", et rien ni personne ne peut le contraindre à dire "oui" s'il est prêt à subir n'importe quoi plutôt que de dire "oui" - fût-ce mourir. Or il ne rencontre rien de tel dans le monde, sinon comme virtualité chez un autre homme. Dans le monde, les phénomènes se produisent selon les lois contraignantes qu'étudient les sciences, ou bien, s'il s'agit de conflits entre êtres vivants, selon des rapports de force, le plus fort disposant du plus faible, le plus souvent pour en faire sa nourriture et survivre. Lois physiques ou règne du plus fort -hors humanité il n'y a guère autre chose, même si la survie d'une espèce animale impose parfois aux individus de saisissants sacrifices. L'homme a des droits parce que, seul en ce monde, il est capable de volonté responsable, une volonté par laquelle il s'arrache aux lois de la matière et au règne de la force. * A partir de la métamorphose de la vie des hommes par le sens et la visée de leurs actes, des réalités spécifiquement humaines deviennent possibles, qui n'existent chez aucune autre espèce: le langage -qui cesse d'être un bruit à partir du moment où il signifie; le travail, qui ajoute des oeuvres au donné naturel; l'histoire, par laquelle le temps vécu à travers la succession des présents prend une dimension ontologique où il est possible de chercher un sens; le droit, cet ensemble de contraintes librement imposées par les hommes à leurs propres sociétés et à eux-mêmes. * C'est parce qu'il est, dans notre univers, cette exception responsable que l'homme a des droits, dans un autre sens que toutes les autres créatures qui peuplent la terre. Ses actions sont soumises aux critères -même variables- du bien ou du mal, ce qui signifie qu'étant responsable, il peut aussi être et se juger coupable. Il agit - ou il s'abstient d'agir - et les jugements moraux que les autres portent, ou qu'il porte lui-même, sur sa conduite ont un sens unique en ce monde. On a parlé "des droits des animaux". On veut dire par là que les animaux doivent être bien traités par les hommes, c'est-à-dire que les hommes, sujets moraux, ont envers eux des devoirs. Mais cela ne peut pas signifier que ces animaux eux-mêmes sont des sujets moraux. * Jusqu'ici nous avons tenté de dire ce qui fait de l'homme une exception dans le monde où il vit : il est seul capable d'assumer une liberté responsable parce que lorsqu'il agit, ses actes impliquent la recherche d'un sens, la visée d'un résultat ou l'implication de valeurs. Ce faisant, il engendre des réalités spécifiques, telles que le travail, le droit, l'histoire, le langage. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'il a, comme tous les êtres vivants, un corps mortel qui veut vivre, qu'il doit nourrir, un corps vulnérable de mille manières, capable d'extrême souffrance. Et ce corps est soumis à la fois aux deux sortes de "contraintes" du monde "naturel", celles de la matière régie par les lois physiques qu'étudient les sciences et, parmi les vivants, celles du règne de la force. Il reste aussi étroitement lié à la vulnérabilité de tous les vivants, par les besoins, la douleur et les menaces de la mort. L'homme n'est ni un animal voué au seul souci de son corps, ni un ange, pur esprit, sans souci d'un corps mortel. Il est un sujet moral, c'est-à-dire libre et responsable, -et donc aussi responsable de son corps, et du corps des autres, sans lequel ni lui ni aucun des autres ne peut user de sa liberté. * C'est ce qui fait que la condition humaine est inextricable et qu'aucune fin de l'histoire ne peut être imaginée. Le poète français Rimbaud disait que l'homme est "une âme et un corps". Certains retiennent surtout l'âme; d'autres retiennent surtout le corps. Je crois que la condition humaine se joue dans le "et", à l'intersection de l'âme et du corps. La pure nature ne connaîtrait que des intérêts et des instincts; le pur angélisme serait désincarné. Mettre en uvre les droits de l'homme, c'est adopter la condition humaine tout entière, avec ce noeud essentiel qui rend l'histoire inextricable, alors qu'en son centre se joue quelque chose d'absolu qui, malgré la causalité physique et les rapports de force, dépend finalement du libre vouloir humain. Seuls de tels actes peuvent être bons ou mauvais, avoir un caractère moral et être jugés selon des règles de conduite ou des lois juridiques. Et c'est cette possibilité, unique en ce monde, dont chaque homme, chaque enfant, se doit d'approfondir en lui le sens et la portée. Car sur elle reposent les lois, les droits et la paix, en même temps que la distinction entre le bien et le mal. * A ce niveau, je ne crois pas que cette conscience radicale dépende essentiellement de la diversité des cultures auxquelles appartiennent les hommes. Ce qui peut varier selon telle ou telle culture, ce sont les critères du bien et du mal, mais non pas cette distinction même, et son sens. C'est là un point essentiel, surtout lorsqu'il s'agit de saisir la racine vécue des droits de l'homme. L'important, ce n'est pas de repérer le plus possible de droits communs à diverses cultures, mais d'approfondir Je fait que partout les hommes cherchent à agir en donnant un sens valable à leur action. Ils veulent donc tous être reconnus en tant que sujets moraux (libres et responsables), même si le jugement porté sur leur conduite peut, selon les cultures, obéir à des critères différents. Le jugement peut différer, mais non son sens, en tant que reconnaissance d'une liberté responsable en action. C'est la seule chose dont je sois sûre, mais ce n'est pas peu. Il s'agit de reconnaître l'exception morale de la personne humaine, capable d'une décision responsable. * Du même coup, nous reconnaissons que nous avons une tâche, dont dépend le sens de notre décision. Cette tâche à laquelle répond notre action s'impose partout où un homme essaye d'être un homme, elle est à l'échelle universelle de l'humanité. Et c'est la raison pour laquelle, même si les impératifs moraux peuvent différer selon la diversité des moeurs, la Déclaration des droits de l'homme doit être universelle en se fondant non sur des règles particulières, mais sur la condition de sens de toute règle: la liberté responsable de chaque être humain. Le prix à payer pour ce droit exceptionnel d'assumer librement un acte peut être très lourd. Dostoïevski a écrit que le plus terrible cadeau qui ait été fait à l'homme, c'est la liberté. Il peut être plus facile de se soumettre à la causalité et de subir les enchaînements de la force sans rien faire. Certains préfèrent l'apparente innocence de la force ou de la causalité, et s'abstiennent d'intervenir, refusant ainsi leur liberté responsable. Mais ce refus lui-même se trouve être, de par la nature morale de l'être humain, un comportement volontaire, et donc une "libre" démission, c'est-à-dire ici une démission coupable. * C'est encore grâce à leur possible liberté responsable que la succession des événements vécus par les hommes constitue une histoire, au fil de laquelle ils tentent de donner un sens à leur brève présence au monde et aux instants de leur vie. Il existe une étrange rupture d'intelligibilité entre le temps de ce monde, justement, réceptacle de leurs outils et décor de leurs choix, et celui qu'ils vivent eux-mêmes, par leur liberté, au fil de l'histoire. Peut-être cette rupture est-elle la cause même de l'histoire et de son irrémédiable ambiguïté. Les conséquences en sont évidentes et très concrètes. Les hommes, sujets agissants de l'histoire à laquelle ils cherchent à donner un sens, ont aussi un corps vivant, condition de leur être. Ce corps ne peut être ignoré; il doit, par exemple, être nourri. Même Mère Teresa, quand elle soigne ses Hindous qui souffrent de la faim, doit se nourrir elle-même, sous peine de ne plus pouvoir les aider. Cela signifie du même coup que les efforts pour formuler les droits de l'homme et assurer leur mise en oeuvre effective ne peuvent jamais oublier la condition incarnée de l'être humain, sous peine de consentir à un angélisme sans prise sur la réalité. Il ne s'agit plus ici d'une opposition morale entre les besoins élémentaires de la vie et les risques à affronter, jusqu'au sacrifice, au nom des droits de l'homme. C'est un monde de contradictions dans lesquelles ne cessent de se débattre ceux qui luttent pour rendre absolue l'exigence des droits de l'homme. En effet, cette exigence implique que dans les sociétés humaines le règne du droit remplace le règne de la force. Mais ce règne du droit lui-même, qui permet aux hommes de vivre leur vie quotidienne sans porter d'arme, ne peut renoncer à l'appui d'une police, donc à un recours possible à la force. Et le pire survient lorsque l'angélisme refusant d'instituer juridiquement ce recours, l'impuissance du droit ou sa corruption laisse le champ libre à la force nue. Ainsi va, cahin caha, à travers contradictions et tragédies, l'effort des hommes pour créer les institutions favorisant la mise en oeuvre de leur liberté. Difficile condition humaine, polarisée entre l'absolu de cette liberté et les approximations contradictoires de la condition incarnée, dans l'histoire. Jeanne Hersch. "Les droits de l'homme entre la morale et l'histoire", dans : IDEAS UNDERLYING WORLD PROBLEMS, Volume 3 ("The idea and the documents of human rights"), International Federation of Philosophical Societies, Philosophical Society of Turquey, Ankara, 1995. |