aidh.org

La condition de l'homme, entre le fait et le devoir, et la tâche sans fin des droits de l'homme, entre le relatif du donné et l'absolu de l'exigence, jusqu'à l'inaccessible fraternité


|  Lire : les droits de l'homme  |

Le respect ou la violation des exigences des Droits de l'homme ont des implications si directes et si concrètes dans la vie des êtres humains concernés que le détour philosophique peut paraître, à leur sujet, vain ou même inacceptable, presque indécent. Après tout, au niveau de l'adhésion théorique, il n'y a presque plus personne qui ose ouvertement les récuser. Il suffirait, dès lors, semble-t-il, de les tenir pour acquis et de consacrer tous les efforts, d'une part à les définir juridiquement, d'autre part à en assurer la mise en oeuvre par le droit international, dans le monde entier.

J. HerschLe "détour philosophique" s'impose cependant si nous voulons tenter de comprendre pourquoi, malgré une reconnaissance quasi universelle, ils continuent à être violés de mille manières, aux yeux de tous, un peu partout sur notre planète. On se fait sans doute une idée trop facile, superficielle et complaisante, de leur influence effective, et surtout de ce qui, dans la nature de l'homme et dans sa condition, s'oppose à celle-ci. L'angélisme et ses illusions se font ici les complices du pire.

Fondement

La première question qui se pose, à propos des Droits de l'homme, c'est celle de leur raison d'être, de leur fondement. Ils ne sont pas une donnée naturelle. On ne les découvre pas dans la réalité. Ils n'appartiennent pas au monde des faits. Aucune logique ne les impose à la raison. Il n'est pas évident de prime abord qu'ils rendent plus faciles, par les organisations internationales qui s'en inspirent, le maintien de la paix, la conquête du bonheur, la production des biens. Et d'abord, qu'est-ce que cet homme, dont il s'agit de respecter les droits ?

"Une âme et un corps"

L'homme est, disait Rimbaud, après tant d'autres : une âme et un corps. En tant qu'il est un corps vivant et mortel, il appartient à la nature. Et la nature, c'est le règne de la force : "tout mange tout", comme disait avec désespoir une petite fille. Le plus fort, le mieux armé, le plus rapide, mange sa proie, au risque de devenir aussitôt la proie d'un autre, mieux armé encore, plus fort encore, ou plus rapide. La nature ne connaît pas le droit, ni les droits.

S'il n'était qu'une âme, l'homme pourrait peut-être se désintéresser de la force et être tenté de l'oublier. La question de manger, ou d'être mangé, ne se poserait pas. Il pourrait rêver qu'il est un ange et n'aurait aucun souci de ses droits.

Mais en tant qu'il est "une âme ET un corps", il vit son humanité précisément à l'intersection de l'une et de l'autre. La réalité de la nature, des données de fait, prend une importance décisive, et il lui faut vivre pour ... Il se propose des fins. Il veut, il désire, il opte, il choisit. Il est et se veut une liberté responsable. De ce fait, il introduit des droits, et le droit, dans le monde des réalités empiriques, en même temps que les dimensions de la visée, de la finalité et de l'histoire.

L'homme ne cesse pas pour autant d'appartenir à la nature; il continue à dépendre du règne de la force. Le droit, les droits, s'ils se détachent complètement de la force, n'auront pas de réalité. La force n'aura rien d'humain si elle ne se subordonne pas au droit.

Ainsi situé seul à cette intersection des règnes opposés de la nature et de la liberté, l'homme sent vivre en lui - si diverses qu'en soient les expressions culturelles - une exigence fondamentale : du seul fait qu'il est un être humain, quelque chose lui est dû : un respect, un égard; quelque chose qui sauvegarde ses chances de faire de lui-même ce qu'il est capable de devenir; la reconnaissance d'une dignité qu'il revendique parce qu'il est seul à viser consciemment un futur. Tout homme veut "être un homme" et être reconnu comme tel. S'il ne l'est pas, il préfère parfois mourir.Haut page

"Nature humaine" et "données de nature"

Nous voyons ici que le terme "nature" peut avoir deux sens. S'il est vrai que le fondement universel des Droits de l'homme en tant que droits naturels subjectifs, c'est que tout homme veut "être un homme", être reconnu comme tel dans sa dignité et jouir des égards qui, de ce fait, lui sont dus, cela signifie qu"être un homme-" n'est pas une donnée de nature, et qu'il y a, dans "la nature humaine", une exigence qui dépasse, transcende, ou même contredit les données de nature, au sens des caractères biologiques d'une espèce.

Dans la nature telle qu'elle nous est donnée règne, nous l'avons vu, la loi du plus fort. Le règne de la force exclut toute idée de dignité ou d'égard. Il s'accomplit dans l'événement nu, dans la victoire remportée par le plus fort, - et la fuite ou la consommation du plus faible, qui s'ensuit. Toute dimension virtuelle - devoir être, vouloir être, tâche, exigence, vocation - en semble exclue. Une dimension virtuelle n'a de sens que pour une liberté. Si l'on admet que "la nature humaine" implique la liberté, non comme une donnée naturelle, mais comme tâche, comme exigence ou comme vocation, il faudra dire que les Droits de l'homme sont des droits "naturels" au sens de "conformes à la vocation de la nature humaine", mais qu'ils vont à l'encontre de la nature telle qu'elle nous est donnée, où règne seule la loi de la force.

Or, c'est dans le contexte et sous le conditionnement de cette nature où règne la force que "la liberté responsable", fondement, source et sens des droits de l'homme, doit s'actualiser et se conquérir. La mise en oeuvre de ces Droits ne peut s'accomplir réellement - et non selon la fiction d'un angélisme paresseux, toujours complice de leur violation - qu'immergée dans ces données de nature. Il s'agit donc d'une mise en oeuvre "contre-nature", toujours difficile, toujours exposée à l'échec, presque irréalisable, et exigeant un effort sans fin. On peut suivre, à travers les récits innombrables de l'histoire, les efforts accomplis, souvent incohérents, souvent pervertis et détournés de leur enjeu essentiel, pour accroître, malgré et sous le règne de la force, les chances de quelques-uns, ou même de chacun et de tous, d'accéder à leur liberté responsable. Mais il y faut, au milieu de données toujours incertaines et relatives, une exigence absolue. Sinon, il y a toujours de bonnes raisons pour abdiquer devant la force, - ne fût-ce que pour survivre et continuer le combat.

L'exigence absolue : Antigone

Pour ranimer sans cesse et éduquer la racine la plus profonde et le sens des Droits de l'homme, on a recouru de tout temps à l'histoire ou à la légende. Dans les exemples européens, l'exigence absolue apparaît le plus souvent meurtrière pour le héros, ravageuse pour son entourage. L'un des plus purs, c'est celui d'Antigone. L'exigence absolue, pour elle, c'était, au mépris de l'autorité instituée (l'édit du roi Créon), obéir à la loi non écrite des dieux, lui ordonnant de recouvrir de terre le cadavre de son frère, alors que le roi l'avait interdit. Elle l'a fait et elle en est morte, et autour d'elle les morts se sont multipliés. Les arguments de sa soeur Ismène, au niveau des considérations relatives, étaient bien plus raisonnables.

Il s'agit là, certes, d'un exemple extrême, où une conscience humaine se veut libre au point de s'engager absolument envers une loi transcendant toutes les données naturelles, et assume dès lors, jusqu'à la mort, la responsabilité des actes concrets par lesquels elle incarne cet engagement dans les faits. Nous sommes loin, pourrait-on penser, des énoncés positifs du droit en général, et des Droits de l'homme en particulier. Et pourtant : si la revendication des Droits de l'homme venait à se couper complètement de cette racine - si sauvage, si dangereuse qu'elle puisse être -, je pense qu'elle perdrait son sens.

Un engagement absolu est toujours dangereux, c'est vrai. A travers toutes les formes d'intégrisme, il risque d'inspirer et de justifier les pires violations des Droits. Et c'est pourquoi certains essayent de rattacher au contraire le respect des Droits au rejet de tout engagement absolu, à une sorte de neutralité raisonnable et pragmatique. Mais c'est ne pas prendre au sérieux les menaces de mort qui planent toujours sur la mise en oeuvre des Droits de l'homme. Seul le recours à un absolu permet de leur résister. Je voudrais ici rappeler encore un exemple moderne : dans "Le Chêne et le Veau", Soljenitsyne raconte comment, à un moment donné, lui et sa femme ont décidé, uneHaut page fois pour toutes et quoi qu'il arrive à eux-mêmes et à leurs enfants, de ne plus mentir. Ce fut pour eux la fin de l'angoisse - comme s'ils avaient traversé un mur du son - et une sorte d'allégresse de la liberté.

Il ne faut donc pas confondre les Droits de l'homme avec des conditions de bonheur ou de bien-être collectif, avec des moyens permettant d'aménager la vie des individus ou des sociétés. Ils ne sont pas une technique de paix, de commodité, de distribution ou de répartition. Ils ne servent pas à délimiter la liberté de chacun pour qu'elle n'empiète pas sur celle d'autrui. Ils servent au contraire à reconnaître que, lorsqu'il s'agit d"être un homme", la liberté, avec son absolu, est dans le jeu.

Nous sommes ici en plein kantisme. Kant est tout proche d'Antigone. Or s'agissant des Droits, l'absolu ne reste pas "à l'état sauvage", ni flottant dans les idées et les mythes. Il faut le mettre en oeuvre, parmi les réalités relatives et contraignantes, au fil de l'histoire, à tous les niveaux des sociétés humaines.

Universalité et contexte concret

Si l'absolu entre nécessairement en jeu quand il s'agit d'incarner l'exigence des Droits de l'homme, malgré les risques qu'il leur fait toujours courir, la question de leur universalité se pose avec d'autant plus d'acuité. Ce n'est pas un citoyen abstrait du monde en général dont il s'agit de respecter absolument les droits. C'est toujours une personne concrète, située dans une époque donnée, dans un pays donné. Elle a un héritage historique, social, traditionnel. Elle dépend d'une société qui a atteint tel niveau de développement; d'une tradition qui lui a appris à reconnaître telle hiérarchie des valeurs; d'une famille liée à telle ou telle croyance religieuse ou à aucune; et ainsi de suite. L'homme en elle, dont il s'agit de respecter et de faire respecter les droits, n'est pas "un reste" qui subsiste après qu'on l'aurait dépouillée de toutes ses particularités et de toutes ses adhésions historiquement conditionnées. Au contraire : c'est l'homme qui en a réalisé en lui-même la synthèse, qui en a forgé l'unité irréductible, et qui vit, même sans le dire, cette synthèse sur le mode : "c'est moi; je suis celui-là; voici ce que je veux; voici ce que je crois; voici à qui et à quoi j'appartiens; voilà ce que je défends". Certes, c'est un Droit de l'homme que de pouvoir adhérer à tel contexte social ou traditionnel, ou au contraire s'en libérer jusqu'à le combattre, jusqu'à s'en affranchir. Pourtant, si la représentation abstraite et libérale d'un être humain, vide et équitable au départ, pourvu de son seul "jugement", qui filtre lucidement ses adhésions et ses refus, est commode, elle reste fictive et finalement fausse. Au niveau profond où s'enracine l'exigence absolue du respect des Droits de l'homme, aucun homme n'est un arbitre impartial à force d'être vide. Il est déjà fait du passé des autres et de son passé, de ses choix plus anciens, des données qui déterminent sa vie quotidienne, de ses fidélités et de ses abandons; il est fait de tout cela; et il en fait ce qu'il devient. C'est pourquoi, contrairement à ce que font croire certaines modes, on viole aussi bien les Droits d'un être humain en l'empêchant d'adhérer au contexte et aux données de sa vie qu'en lui refusant le droit de s'en affranchir.

Ce que j'essaye de dire ici, c'est que l'exigence des Droits de l'homme ne s'enracine pas dans les zones, ou aux niveaux, que peuvent décrire ou analyser les sciences humaines. Leur respect ou leur violation, bien que toujours liés à un contexte concret, qui peut, lui, faire l'objet d'une étude psychologique ou sociologique, ne sont pas du ressort de ces recherches, précisément parce que leur racine est absolue. Sinon, ce n'est pas d'eux qu'il s'agit. Il s'agit ici de la possibilité d'une décision absolue, et cette possibilité existe en tout homme. Ce "point", le plus enraciné, le plus "concret", est seul à permettre l'exigence générale des Droits de l'homme, parce qu'il peut arriver à tout homme de décider : je ne ferai pas cela - plutôt mourir. Telle est la racine de l'absolu.

Ce possible absolu, seul généralisable, ne permet guère la preuve, ni la réfutation, et encore moins la suspension neutre du jugement. Il ne se prête guère à une défense du "droit au bonheur" ou du "droit à la santé", - ou du moins, seulement indirectement, par ricochet. Il ne peut servir ni à nier la réalité des races, ni celle d'inégalités empiriques, naturelles. Plus grave encore : il ne peut guère servir de fondement à une éventuelle unanimité doctrinale, - et il pourrait même y faire irréductiblement obstacle, - à moins qu'on ne le cherche à une très grande profondeur, là où il se scinde en deux expériences mystérieuses : à travers la possibilité de la décision absolue, celle d'une transcendance non possédée, comme aussi celle de la décision absolue d'autrui. Toutes deux sont d'ailleurs intimement liées.Haut page

"Le Droit d'être un Homme"

A propos de l'universalité des Droits de l'homme, je voudrais rappeler ici une expérience et un livre. La Division de philosophie venait d'être créée à l'UNESCO lorsqu'elle a reçu comme première tâche de préparer, pour le 20e anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l'homme, en 1968, un recueil de textes les concernant. Bien des gens se posaient alors la question : les Droits de l'homme ne sont-ils pas un concept purement occidental ? Leur diffusion internationale n'est-elle pas une simple variante de l'impérialisme blanc ? L'UNESCO tenta alors une expérience à l'échelle de la terre entière, mais en tenant compte des différents modes d'expression dans les diverses cultures. Usant du filet mondial dont elle dispose, elle pria tous les pays membres de lui envoyer des textes de n'importe quelle époque (mais antérieurs à 1948, date de la Déclaration universelle), relevant de n'importe quel mode d'expression, où se manifestait, selon eux, de quelque manière que ce fût, un sens pour les droits des êtres humains. Nous ne savions pas si nous allions recevoir quelque chose ou rien.

Les textes arrivèrent de tous les coins de la terre, de tous les continents, de toutes les époques entre le IIIe millénaire avant J.C. et 1948; ils étaient de tous les genres, allant des inscriptions gravées sur la pierre, des proverbes et des chansons - à des extraits de traités philosophiques ou juridiques. Permettez-moi de citer quelques lignes de la préface que René Maheu, alors Directeur général, donna à ce recueil : "Nous vîmes s'entrouvrir, en quelque sorte de lui-même, le large éventail des thèmes qui ont inspiré la Déclaration universelle; et sur chacun de ces thèmes, comme au long d'un chemin poursuivi jusqu'aux plus lointains horizons du monde et de la mémoire, on est venu déposer devant nous comme des offrandes, pieusement conservées dans les voiles des paroles de jadis et d'ailleurs, les pensées et les gestes qui ont été - et demeurent - les questions et les réponses, les aspirations et les preuves, les annonciations et les accomplissements, obscurs ou lumineux, par où l'homme s'est révélé à lui-même."

A la suite d'un tel travail, certaines conclusions s'imposent, me semble-t-il. Il est clair que si on s'interroge sur l'universalité du concept des droits de l'homme dans les diverses cultures, il faut reconnaître qu'il ne s'agit pas partout des mêmes droits, et que le besoin qu'on en ressent ne s'exprime pas de la même façon, - le plus souvent d'ailleurs, plutôt à travers une plainte ou une révolte,, à propos d'une violence, d'une privation, d'une contrainte, d'un mensonge, d'une injustice. Et pourtant, il y a une exigence fondamentale que l'on perçoit partout. Quelque chose est dû à l'être humain du seul fait qu'il est un être humain : un respect, un égard; un comportement qui sauvegarde ses chances de faire de lui-même celui qu'il est capable de devenir; la reconnaissance d'une dignité qu'il revendique parce qu'il vise consciemment un futur et que sa vie trouve là un sens dont il est prêt à payer le prix. Cette universalité-là me paraît d'autant plus saisissante que l'extrême diversité des modes d'expression en garantit l'authenticité. Tout homme veut "être un homme", même si ce n'est pas pour tous de la même façon. Tout homme veut être reconnu comme tel. S'il en est empêché, il peut en souffrir au point de parfois préférer mourir.

La tâche de mettre en uvre les droits de l'homme touche à tout ce qu'il y a de paradoxal et de contradictoire dans l'être humain lui-même et dans sa condition. C'est la raison pour laquelle il m'a semblé indispensable d'engager le lecteur dans "ce détour philosophique", destiné à faire découvrir ce qu'il y a à la fois d'absolu et d'insoluble dans l'exigence des Droits. Mais il n'est pas possible, d'autre part, de s'engager sans remords dans ce détour, pour peu qu'on ouvre les yeux sur notre monde tel qu'il est et sur le sort qui est encore aujourd'hui celui d'êtres humains innombrables et d'enfants, que leurs conditions de vie et les circonstances historiques privent d'emblée de tout espoir de Droits, les vouant à la misère, à la servitude, à la guerre, à la maladie, à la mort. Malgré tous les efforts déjà accomplis, il en est encore ainsi. C'est pourquoi il faut bien se cramponner à l'exigence absolue la plus profonde, même si elle rend la réalité encore plus intolérable : l'exigence absolue est valable pour tout être humain, parce que tout être humain, en tant que tel, est doué de la capacité, et donc du droit, et donc du devoir, de faire de lui-même un être libre et responsable de ses décisions et de ses actes, reconnaissant du même coup la même capacité, le même droit, le même devoir, à tout autre être humain.

Telle est la seule raison des Droits capable de résister aux démentis de l'expérience et de l'histoire. La nature leur inflige trop d'échecs pour qu'on puisse les fonder à moindres frais. Il y faut ce fondement absolu : l'acte de foi en l'homme, sans lequel il ne peut qu'être vaincu par le droit du plus fort, maître de la nature.

Cette nature, il s'agit de ne jamais l'oublier, sous peine d'angélisme et d'irréalité, quand on tente de mettre en uvre les Droits de l'homme. C'est à la tâche de la maîtriser que s'attellent ceux qui s'efforcent de traduire les Droits de l'homme en paragraphes juridiquement contraignants. A première vue, on pourrait croire qu'il s'agit d'une tâche facile. Mais il n'en est rien.Haut page

Les deux premiers articles

Penchons-nous sur quelques-uns des articles de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Et d'abord sur l'Article premier :

    Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
    Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

La première phrase est, formellement, non pas une prescription, mais une constatation. Mais cette forme est ambiguë, car ce qu'elle dénonce comme une vérité de fait, elle en exige la reconnaissance. Il ne s'agit pas d'une vérité de fait, comme le pensent - ou feignent de le penser - ceux qui, trop souvent, citent cette phrase, tronquée : "Tous les êtres humains naissent libres et égaux". J'ai toujours été émerveillée par la lucidité de l'Assemblée internationale qui a ajouté les mots " ... en dignité et en droits". En effet, les êtres humains, à leur naissance, ne sont nullement libres, mais de tous les petits de mammifères, les plus dépendants et les plus incapables, à eux seuls, de survivre. Et ils ne naissent pas égaux puisqu'ils ont une hérédité, un poids, une taille, une santé, des dons, des chances de survie, tout à fait inégaux. Mais ils sont "libres et égaux en dignité et en droits", c'est-à-dire non pas au niveau virtuel de ce à quoi ils peuvent et doivent prétendre, c'est-à-dire à leur liberté responsable et à tout ce qui lui est . C'est pourquoi la deuxième phrase du même article constate en eux le don (non encore actualisé) de la raison et de la conscience et s'achève par un impératif moral "(ils) doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité". Le texte évite la naturalisation empirique en s'abstenant de dire qu'ils sont frères.

Cet énoncé ne pourrait pas être plus juste. Il reconnaît, par l'équilibre de ses termes, la condition de l'homme, entre le fait et le devoir, et la tâche sans fin des Droits de l'homme, entre le relatif du donné et l'absolu de l'exigence, jusqu'à l'inaccessible fraternité.

L'Article 2 affirme l'unité et l'interdépendance de tous les droits et de toutes les libertés proclamés par la Déclaration, puis le refus de toute exception quant à ceux qui doivent en bénéficier; il énumère en les excluant aussitôt un grand nombre d'exceptions éventuelles. Ainsi les auteurs de la Déclaration savaient d'avance que tout prétexte serait bon pour justifier les violations des Droits.

En outre, la seconde partie de l'article rejette d'avance toute excuse fondée "sur le statut politique, juridique ou international du pays ou du territoire dont la personne est ressortissante...", soulignant ainsi à nouveau que la Déclaration se veut de portée absolument universelle, protégeant tous les êtres humains et chacun d'eux, face à un genre humain qui, en fait, sera toujours à la recherche de dérobades ou d'excuses.

On perçoit ici, comme dans bien d'autres articles, l'inspiration pessimiste de la Déclaration des droits. Les auteurs sont conscients qu'elle ne correspond pas à la pente naturelle de l'être humain et des collectivités qu'il forme. Il y a à cela deux causes essentielles qu'il faut prendre en compte. D'abord, nous l'avons déjà vu, il y a la nature mortelle de l'être humain, dont il est conscient, qui est aussi celle de tous ceux qu'il aime et de tout ce qu'il possède ici-bas, si bien qu'il lui faut se défendre et les défendre à tout prix. Ensuite, il y a ce centre virtuel de liberté responsable qui fait de lui un sujet moral et dont nous avons dit qu'il était à la racine de l'exigence absolue des Droits de l'homme. Mais cet absolu même, lorsqu'il se mêle à la lutte pour la vie dont il vient d'être question, cherche à s'imposer par la force au niveau de la nature, et peut devenir lui-même un facteur de violation des Droits. Le pessimisme sous-jacent à la Déclaration est donc doublement justifié.

Il ne s'agit certes pas d'un pessimisme conduisant à la résignation, au renoncement, mais d'un pessimisme actif, engageant l'humanité dans une tâche infinie, toujours inachevée, à accomplir dans l'indissoluble mélange du relatif et de l'absolu, tâche qui durera aussi longtemps que l'histoire humaine, et dont la Déclaration universelle s'efforce de préciser toujours mieux la visée et les modalités d'incarnation. Alors qu'empiriquement il n'y a nulle part de vraie liberté, la Déclaration appelle à la rendre possible. Alors qu'empiriquement il n'y a d'égalité nulle part, la Déclaration appelle à une tâche sociale, politique, historique, celle d'égaliser, et par là d'améliorer, au fil de l'histoire, les chances de la liberté responsable.Haut page

Les trois sortes de droits et l'exigibilité

Or ces chances dépendent fondamentalement de trois sortes de facteurs, auxquels correspondront trois sortes de droits : elles sont considérablement réduites quand l'être humain subit des contraintes ou des menaces physiques; - ou quand sa vie (ou celle de ses proches) est menacée par le besoin, par le danger de ne pas pouvoir réaliser les conditions physiques de sa survie; - ou quand il n'a pas accès à la formation et au temps libre indispensable à sa conscience, à sa pensée et à son orientation.

D'où les trois sortes de droits, dont l'exigence revient à revendiquer pour tous et pour chacun les chances de devenir des hommes, libres et égaux devant l'exigence sans fin qui leur est propre.

Il y a d'abord les droits élémentaires, civils et politiques, qui sont le plus facilement exigibles parce que ce qu'ils condamnent, ce sont toutes les contraintes physiques exercées par la force, ou par la menace de la force, contre la vie, les choix, les déplacements, l'action, l'expression d'un être humain, lui rendant ainsi impossible l'exercice de sa liberté responsable.

A ces contraintes évidentes, il faudrait en associer d'autres moins flagrantes, moins directes. Les risques peuvent n'être pas mortels, concerner plutôt des avantages économiques, des perspectives de carrière, le bonheur, le succès ou la vie des proches. Ici peuvent s'exercer toutes les formes de l'intimidation ou du chantage.

Le chantage est à mes yeux la plus terrible des violations des Droits de l'homme : elle vise le centre même de la possible liberté d'un sujet humain. S'il cède, il en trahit l'essence. C'est une liberté qui se suicide.

Il y a ensuite les droits économiques et sociaux, qui tendent à alléger pour tous les hommes les contraintes de "nature" qui pèsent sur chacun, du fait des besoins vitaux qu'il lui faut satisfaire, pour lui-même et ses proches, - toujours, à la limite, sous peine de mort - et dont le fardeau, s'il absorbe tout son temps et toutes ses forces, l'asservit à son corps et réduit ses chances d'accéder à sa liberté responsable. Les contraintes de cette sorte, contrairement à ce que certains imaginent, ne seront jamais complètement supprimées, tant que l'homme restera un homme - et non un ange -, mortel, avec un corps à nourrir. Mais ce qu'il est possible de réaliser, et ce que demande la Déclaration, c'est que la pression des besoins vitaux (nourriture, logement, etc) soit mise à une certaine distance, pour l'homme et ses proches, de façon à accroître les chances de sa liberté. Sans cette marge de sécurité, toujours précaire pourtant, les Droits risquent d'être étouffés par l'urgence de la lutte pour la vie.

Absolu et modestie

Car ce qui nous menace tous, c'est la table rase, la tiédeur, le vide d'hommes qui ne savent plus qui ils sont. Pour eux, les Droits de l'homme ne signifieraient pas liberté. L'histoire s'enliserait dans les rapports de force, la misère et l'oppression. Nous l'avons vu : le recours à l'absolu peut constituer une menace pour les Droits de l'homme; mais on ne peut résister à ce qui menace les Droits de l'homme sans recourir à l'absolu. Et pour que l'absolu ne constitue pas une menace pour les Droits, il faut que chacun reconnaisse qu'il ne possède pas l'absolu auquel il se réfère, et que l'autre d'ailleurs s'y réfère aussi.

Chacun rêve d'une autorité qui serait au-dessus des autorités et indépendante à l'égard de la force, quelle qu'elle soit; d'une Cour de Juristes et de Sages, libérés de toute dépendance, dont la seule force serait celle que l'éducation universelle aux Droits de l'homme lui conférerait dans l'opinion publique. Une éducation inspirée par cette "éthique des limites" dont parle, après Camus, Vargas Llosa, et que Jaspers avait en vue lorsqu'il recommandait, face à l'absolu, la modestie ("sich bescheiden").

Ce n'est pas sans un vif sentiment de gêne et même de remords qu'on parle aussi longuement des Droits de l'homme. Il suffit de regarder les actualités - la faim, les camps de réfugiés, les bateaux sans asile balayés par la mer, le chantage, le mensonge exigé, les persécutions, les bidonvilles, les abus psychiatriques - pour avoir envie de poser la plume.

Et pourtant, comment se taire quand il semble parfois que la racine intérieure des Droits de l'homme, cette racine absolue qui dit : "Tu dois" ou qui dit : "Non, à aucun prix" et qui devrait être au centre de tout enseignement des Droits, risque de s'atrophier ? Sans elle, les Droits perdent jusqu'à leur sens. Il faut la soigner, la nourrir, la stimuler, - tout en préservant, en soi et en autrui, la mesure d'une incarnation toujours imparfaite et progressive, à réaliser par bien des voies, et en particulier à l'aide d'instruments juridiques inspirés par la Déclaration universelle.

Il est merveilleux d'être un homme, et comme tel, capable de discerner entre l'absolu et le relatif.

Mais c'est bien difficile.

Jeanne Hersch. Genève. Texte de l'intervention prononcée par Jeanne Hersch lors du Colloque international de la Commission nationale consultative des droits de l'homme, Paris, 14 au 16 septembre 1998.

Haut page|  Lire : les droits de l'homme  |