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Les Droits de lhomme dun point de vue philosophique |
LE DÉTOUR PHILOSOPHIQUE
| "... une âme ET un corps" | "Nature humaine" et "données de nature"|
| L'exigence absolue / Antigone |
Le respect ou la violation des exigences des Droits de l'homme ont des implications si directes et si concrètes dans la vie des êtres humains concernés que le détour philosophique peut paraître, à leur sujet, vain ou même inacceptable, presque indécent. Après tout, au niveau de l'adhésion théorique, il n'y a presque plus personne qui ose ouvertement les récuser. Il suffirait, dès lors, semble-t-il, de les tenir pour acquis et de consacrer tous les efforts, d'une part à les définir juridiquement, d'autre part à en assurer la mise en oeuvre par le droit international, dans le monde entier.
Le "détour philosophique" s'impose cependant si nous voulons tenter de comprendre pourquoi, malgré une reconnaissance quasi universelle, ils continuent à être violés de mille manières, aux yeux de tous, un peu partout sur notre planète. On se fait sans doute une idée trop facile, superficielle et complaisante, de leur influence effective, et surtout de ce qui, dans la nature de l'homme et dans sa condition, s'oppose à celle-ci. L'angélisme et ses illusions se font ici les complices du pire.
La première question qui se pose, à propos des Droits de l'homme, c'est celle de leur raison d'être, de leur fondement. Ils ne sont pas une donnée naturelle. Leur connaissance explicite a été tardive. On ne les découvre pas dans la réalité. Ils n'appartiennent pas au monde des faits. Aucune logique ne les impose à la raison. Il n'est pas évident de prime abord qu'ils rendent plus faciles, par les organisations internationales qui s'en inspirent, le maintien de la paix, la conquête du bonheur, la production des biens. Et d'abord, qu'est-ce que cet homme, dont il s'agit de respecter les droits ?
"... une âme ET un corps"
L'homme est, disait Rimbaud, après tant d'autres : une âme et un corps. En tant qu'il est un corps vivant et mortel, il appartient à la nature. Et la nature, c'est le règne de la force : "tout mange tout", comme disait avec désespoir une petite fille. Le plus fort, le mieux armé, le plus rapide, mange sa proie, au risque de devenir aussitôt la proie d'un autre, mieux armé encore, plus fort encore, ou plus rapide. La nature ne connaît pas le droit, ni les droits.
S'il n'était qu'une âme, l'homme pourrait peut-être se désintéresser de la force et être tenté de l'oublier. La question de manger, ou d'être mangé, ne se poserait pas. Il pourrait rêver qu'il est un ange et n'aurait aucun souci de ses droits.
Mais en tant qu'il est "une âme et un corps, il vit son humanité précisément à l'intersection de l'une et de l'autre. La réalité de la nature, des données de fait, prend une importance décisive, et il lui faut vivre pour ... Il se propose des fins. Il veut, il désire, il opte, il choisit. Il est et se veut une liberté responsable. De ce fait, il introduit des droits, et le droit, dans le monde des réalités empiriques, en même temps que les dimensions de la visée, de la finalité et de l'histoire.
L'homme ne cesse pas pour autant d'appartenir à la nature; il continue à dépendre du règne de la force. Le droit, les droits, s'ils se détachent complètement de la force, n'auront pas de réalité. La force n'aura rien d'humain si elle ne se subordonne pas au droit.
Ainsi situé seul à cette intersection des règnes opposés de la nature et de la liberté, l'homme sent vivre en lui - si diverses qu'en soient les expressions culturelles - une exigence fondamentale : du seul fait qu'il est un être humain, quelque chose lui est dû : un respect, un égard : quelque chose qui sauvegarde ses chances de faire de lui-même ce qu'il est capable de devenir; la reconnaissance d'une dignité qu'il revendique parce qu'il est seul à viser consciemment un futur. Tout homme veut "être un homme" et être reconnu comme tel. S'il ne l'est pas, il préfère parfois mourir.
"Nature humaine" et "données de nature"
Nous voyons ici que le terme "nature" peut avoir deux sens. S'il est vrai que le fondement universel des Droits de l'homme en tant que droits naturels subjectifs, c'est que tout homme veut "être un homme", être reconnu comme tel dans sa dignité et jouir des égards qui, de ce fait, lui sont dus, cela signifie qu'"être un homme" n'est pas une donnée de nature, et qu'il y a, dans "la nature humaine", une exigence qui dépasse, transcende, ou même contredit les données de nature, au sens des caractères biologiques d'une espèce.
Dans la nature telle qu'elle nous est donnée règne, nous l'avons vu, la loi du plus fort. Le règne de la force exclut toute idée de dignité ou d'égard. Il s'accomplit dans l'événement nu, dans la victoire remportée par le plus fort, - et la fuite ou la consommation du plus faible, qui s'ensuit. Toute dimension virtuelle - devoir être, vouloir être, tâche, exigence, vocation - en est exclue. Une dimension virtuelle n'a de sens que pour une liberté. Si l'on admet que "la nature humaine" implique la liberté, non comme une donnée naturelle, mais comme tâche, comme exigence ou comme vocation, il faudra dire que les Droits de l'homme sont des droits "naturels" au sens de "conformes à la vocation de la nature humaine", mais qu'ils vont à l'encontre de la nature telle qu'elle nous est donnée, où règne seule la loi de la force.
Or, c'est dans le contexte et sous le conditionnement de cette nature où règne la force que "la liberté responsable", fondement, source et sens des Droits de l'homme, doit s'actualiser et se conquérir. La mise en uvre de ces Droits ne peut s'accomplir réellement - et non selon la fiction d'un angélisme paresseux, toujours complice de leur violation - qu'immergée dans ces données de nature. Il s'agit donc d'une mise en uvre "contre-nature", toujours difficile, toujours exposée à l'échec, presque irréalisable, et exigeant un effort sans fin. On peut suivre, à travers les récits innombrables de l'histoire, les efforts accomplis, souvent incohérents, souvent pervertis et détournés de leur enjeu essentiel, pour accroître, malgré et sous le règne de la force, les chances de quelques-uns, ou même de chacun et de tous, d'accéder à leur liberté responsable. Mais il y faut, au milieu de données toujours incertaines et relatives, une exigence absolue. Sinon, il y a toujours de bonnes raisons pour abdiquer devant la force, ne fût-ce que pour survivre et continuer le combat.
L'exigence absolue / Antigone
Pour ranimer sans cesse et éduquer la racine la plus profonde et le sens des Droits de l'homme, on a recouru de tout temps à l'histoire ou à la légende. Dans les exemples européens, l'exigence absolue apparaît le plus souvent meurtrière pour le héros, ravageuse pour son entourage. L'un des plus purs, c'est celui d'Antigone. L'exigence absolue, pour elle, c'était, au mépris de l'autorité instituée (l'édit du roi Créon), obéir à la loi non écrite des dieux, lui ordonnant de recouvrir de terre le cadavre de son frère, alors que le roi l'avait interdit. Elle l'a fait et elle en est morte, et autour d'elle les morts se sont multipliés. Les arguments de sa sur Ismène, au niveau des considérations relatives, étaient bien plus raisonnables.
Il s'agit là, certes, d'un exemple extrême, où une conscience humaine se veut libre au point de s'engager absolument envers une loi transcendant toutes les données naturelles, et assume dès lors, jusqu'à la mort, la responsabilité des actes concrets par lesquels elle 'incarne cet engagement dans les faits. Nous sommes loin, pourrait-on penser, des énoncés positifs du droit en général, et des Droits de l'homme en particulier. Et pourtant : si la revendication des Droits de l'homme venait à se couper complètement de cette racine - si sauvage, si dangereuse qu'elle puisse être -, je pense qu'elle perdrait son sens.
Un engagement absolu est toujours dangereux. C'est vrai. A travers toutes les formes d'intégrisme, il risque d'inspirer et de justifier les pires violations des Droits. Et c'est pourquoi certains essayent de rattacher au contraire le respect des Droits au rejet de tout engagement absolu, à une sorte de neutralité raisonnable et pragmatique. Mais c'est ne pas prendre au sérieux les menaces de mort qui planent toujours sur la mise en uvre des Droits de l'homme. Seul le recours à un absolu permet de leur résister. Je voudrais ici rappeler encore un exemple moderne : dans "Le Chêne et le Veau", Soljenitsyne raconte comment, à un moment donné, lui et sa femme ont décidé, une fois pour toutes et quoi qu'il arrive à eux-mêmes et à leurs enfants, de ne plus mentir. Ce fut pour eux la fin de l'angoisse - comme s'ils avaient traversé un mur du son - et une sorte d'allégresse de la liberté.
Il ne faut donc pas confondre les Droits de l'homme avec des conditions de bonheur ou de bien-être collectif, avec des moyens permettant d'aménager la vie des individus ou des sociétés. Ils ne sont pas une technique de paix, de commodité, de distribution ou de répartition. Ils ne servent pas à délimiter la liberté de chacun pour qu'elle n'empiète pas sur celle d'autrui. Ils servent au contraire à reconnaître que lorsqu'il s'agit d'être un homme", la liberté, avec son absolu, est dans le jeu.
Nous sommes ici en plein kantisme. Kant est tout proche d'Antigone. Or s'agissant des Droits, l'absolu ne reste pas "à l'état sauvage", ni flottant dans les idées et les mythes. Il faut le mettre en uvre, parmi les réalités relatives et contraignantes, au fil de l'histoire, à tous les niveaux des sociétés humaines. |