__Les Droits de l’homme
    d’un point de vue philosophique__    Jeanne Hersch
 
                  
Home



>Retour
Les Droits de l’homme d’un point de vue philosophique


LA DÉCLARATION UNIVERSELLE

"Les lois sont mon père et ma mère..."

Ainsi, les Droits de l'homme amènent à transcender le droit lui-même, ce qui constitue un obstacle supplémentaire pour les juristes appliqués à les traduire en droit positif afin de leur assurer de meilleures possibilités de contrôle, une efficacité plus réelle, une résistance plus stricte aux pressions et fluctuations des Etats et des sociétés.

Mais un maître qui voudrait enseigner les Droits de l'homme en s'inspirant de la tradition européenne devrait peut-être - pour faire comprendre à la fois que l'exigence absolue des Droits de l'homme l'emporte sur le droit positif, mais que, sans droit positif, il n'y a pas non plus de Droits de l'homme - mettre Socrate à côté d'Antigone. Socrate, injustement condamné à mort, refuse de fuir parce qu'un tel acte, contraire aux lois, détruirait tout son enseignement. "Les lois sont mon père et ma mère..." Socrate le rebelle, Socrate qui savait si bien mépriser, reconnaissait ainsi aux lois de la Cité une valeur absolue qu'il allait réaffirmer par sa mort. Cela revient à dire qu'en dehors du cas, dont nous connaissons de récents exemples, où se trouve être en vigueur une législation tout entière criminelle, qui annule ainsi jusqu'à la possibilité de tout rapport au droit, rétablissant dès lors, avec le pur règne de la force, la "légitimité" de n'importe quel attentat, on peut avec raison mourir pour le droit, parce que la possibilité de recourir au droit est l'un des Droits de l'homme.

Or l'une des difficultés auxquelles se heurtent aujourd'hui les Droits de l'homme, c'est un certain mépris ou rejet du Droit en général, - rejet assez à la mode dans les démocraties européennes. Les lois ne paraissent pas assez parfaites pour l'idéal moral régnant. On s'imagine alors, par angélisme, que, sans droit, il y aura plus de justice. Aussi a-t-on bien du mal à comprendre pourquoi Socrate a refusé de fuir. Peut-être importe-t-il plus que jamais de ressaisir le sens et la portée de ce refus.

Il n'y a là aucune superstition juridique. La perfection ou l'imperfection des lois n'est pas en cause. Mais s'il n'y a pas de Droit, il n'y a pas non plus, comme je l'ai déjà dit, de Droits de l'homme. Une fois de plus, il ne reste que le règne de la force.

Or il ne faut pas oublier que, dans l'éventail des Droits de l'homme, l'un des plus universellement exigé est celui d'avoir accès à l'autorité d'un juge.Up

La personne et l'Etat

S'il est vrai que le fondement des Droits de l'homme, c'est la capacité de chacun de faire de soi un sujet libre et responsable, il est clair que, directement, les Droits ne peuvent appartenir qu'à des individus. C'est bien ainsi qu'ils ont été initialement conçus. Puis, sous la pression croissante de nouveaux Etats devenus membres des Nations unies, récemment décolonisés, encore fragiles, les Droits sont souvent devenus en pratique, assez rapidement, ceux de collectivités nationales et étatiques. Il s'agissait dès lors de faire respecter les droits d'un Etat, et finalement de son Gouvernement, quelque fût d'ailleurs le régime politique en vigueur. Les jeunes Etats ont exercé une pression considérable dans ce sens; ils se cherchaient une protection de principe, et ils étaient le nombre. Ils ont en outre longtemps bénéficié du soutien des Etats communistes, pour lesquels l'interprétation personnaliste des Droits de l'homme a toujours été plus que gênante, et, à vrai dire, malgré leur acceptation, inacceptable. L'accent qu'ils prétendaient mettre chez eux sur les Droits économiques et sociaux plutôt que sur les Droits civils et politiques, contribua à les mettre à l'aise sur la scène internationale - jusqu'au moment où il devint évident aux yeux de tous que la seconde catégorie de ces droits était la condition de réalité de la première.

Il fallut donc découvrir que l'exigence des Droits avait été en quelque sorte inversée. Destinée à défendre les chances de la liberté personnelle qui, par la force des choses, se trouve menacée de toutes parts, et particulièrement par l'Etat, voici que l'Etat lui-même devenait le "protégé privilégié", à défendre contre toute contrainte extérieure ou intérieure. La garantie des Droits de l'homme individuel fut désormais affaiblie, sinon compromise, par ce radical renversement. Les langues vernaculaires enseignées obligatoirement aux enfants, aux dépens de leur avenir individuel, dont il a été question plus haut, ne constitue ici qu'un exemple parmi d'autres.

C'est la personne humaine qui est capable de liberté responsable, d'assumer un enjeu absolu, c'est elle qui a de ce fait une dignité et des droits. Mais il faut reconnaître que la collectivité est, de bien des manières, indispensable à l'individu qui en fait partie, et à l'actualisation de sa liberté. C'est elle qui lui donne son passé, sa culture, les moyens d'assurer sa sécurité matérielle, son contexte humain, sa langue, ses possibilités d'action. Elle est en outre responsable du respect ou de la violation des Droits de chacun et de tous. Elle a donc effectivement des droits, mais ceux-ci sont dérivés de ceux de la personne, et non l'inverse.Up

En pratique, le problème est si peu simple qu'il ne pourra sans doute jamais être définitivement résolu. Il constitue une des données irréductibles de la condition humaine. Ici encore il s'agit de supporter ensemble la précarité et l'inconditionnalité des Droits.

Dans ces conditions, l'exigence absolue des Droits de l'homme ne nous promet aucun achèvement. Elle ne nous permet aucun recours à un angélisme qui nous permettrait d'échapper à la relativité de notre condition humaine. Au contraire: elle nous voue, dans notre condition irrémédiablement temporelle, aux efforts à accomplir, pas à pas, au cours de nos vies et au fil de notre histoire. Dans le relatif et le concret.


La liberté, fondement des Droits de l'homme, est à la fois exigence absolue et en situation. Si elle ne se vit pas en tant qu'absolue, elle se dissout bientôt dans la considération des chaînes causales. Si elle ne se vit pas dans un concret dont les données innombrables lui sont imposées, elle se déréalise jusqu'à l'abstraction la plus vide. L'inconditionnel et les conditions, bien qu'incompatibles, s'interpénètrent et s'exigent réciproquement. Si la Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique n'ont leur vrai sens kantien que l'une par l'autre, c'est qu'elles tentent de faire assumer, à qui les pense le paradoxe essentiel de notre condition.


Au centre, donc, une exigence absolue, qui correspond à l'expérience la plus concrètement existentielle : celle d'être une possible liberté responsable. Mais s'énonçant en ce terme général, elle est ce qu'il peut y avoir de plus abstrait. Objectivement, là où les principes doivent permettre l'application et le contrôle, elle se traduira en une multiplicité de conditions permettant - ou favorisant - son efficacité concrète. Mais au fur et à mesure que ces conditions se multiplient et se précisent, on s'éloigne de plus en plus de l'absolu, on s'enfonce de plus en plus dans la relativité et l'inachèvement des données naturelles et historiques, dont les limitations pèsent de plus en plus lourd.

Dès qu'on formule avec quelque précision les libertés fondamentales de pensée, d'expression, d'information, d'association, on se voit contraint de leur assigner certaines limites. A plus forte raison lorsqu'on s'engage dans le domaine des droits "vitaux", sociaux et culturels. Ces derniers droits sont en un sens les plus évidents, les plus saisissables, et en un autre les plus ambigus, car ils sont le plus étroitement dépendants de conditions naturelles que l'exigence des Droits est incapable de réaliser.Up