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Les Droits de lhomme dun point de vue philosophique |
A PROPOS DE CERTAINS DROITS
| Le droit à la vie | Races et racisme | Le droit au bonheur | Droits et paix |
Je voudrais maintenant, avant de conclure, commenter brièvement le droit à la vie; le droit à la santé; le droit au bonheur; l'interdiction du racisme; le lien entre Droits de l'homme et Paix.
Le droit à la vie
Ce droit passe, aux yeux de bien des gens, pour le fondement et la fin de tous les autres Droits, et ils justifient cette opinion par le fait que la vie est la condition préalable à l'exercice de tous les autres droits. Empiriquement, rien de plus incontestable. Pourtant, si l'être humain, parmi tous les vivants, peut exiger le respect de Droits particuliers parce qu'il est capable d'un engagement libre et inconditionnel et que la violation de ces Droits peut l'amener à préférer la mort, on voit bien que la vie, condition de tout le reste, n'est pas pour lui valeur suprême ou absolue.
D'ailleurs on peut se demander ce que signifie le Droit à la vie pour un être qui peut mourir à tout instant, et qui le sait, - qui est certain de mourir finalement, et qui le sait aussi, même s'il ne sait ni où, ni quand, ni comment.
L'énoncé du Droit à la vie a pourtant un sens fort : il signifie que le règne de la force, reconnaissable dans la nature du fait que "tout mange tout", c'est-à-dire que le plus fort mange le plus faible, s'arrête au seuil de l'univers humain, où le plus faible a droit à la protection de la force collective. Là s'accomplit le renversement décisif dont tout le reste, pourrait-on dire, ne représente que des variantes.
Encore faut-il reconnaître que l'univocité de l'exigence de ce Droit privilégié est plus apparente que réelle. on s'aperçoit bientôt qu'il comporte des degrés. A partir de quel moment l'embryon humain, dans le ventre de sa mère, a-t-il droit à la vie ? Autrement dit : A partir de quel moment appartient-il à l'ordre humain et est-il interdit de le détruire ? Inversement : quand la souffrance devient insupportable, le droit à la vie est relayé par le devoir de vivre. A partir de quel degré de souffrance, ou de perte de conscience le devoir de vivre permet-il le secours de la mort ?
A bien y regarder, le Droit à la vie n'est pas exactement un droit de l'homme. Il correspond au "Tu ne tueras pas" de la Bible. Il sauvegarde la vie comme donnée biologique, non la possible liberté responsable. Il n'implique, à lui seul, ni égard, ni dignité. Il se situe à la limite, là où la nature (la vie) attend d'ailleurs tout son sens humain.
C'est pourquoi l'absolu où s'enracinent les Droits de l'homme peut toujours mettre la vie en question, et loin de la sauver à tout prix, préférer sa perte à la mutilation de la liberté.
A un niveau plus courant, mais pour une raison profonde analogue, "le droit à la vie" n'implique pas que tout ce qui met la vie en péril puisse et doive être éliminé, comme si l'être humain avait le droit de n'être menacé par rien afin de ne jamais mourir. Son dérivé, "le droit à la santé", n'a de sens que s'il proclame "le droit à des conditions de vie saines" et, en cas de maladie, "le droit à des soins médicaux. Encore la notion de "conditions de vie saines" est-elle toute relative à l'époque et au lieu, très vague, impossible à satisfaire adéquatement. Non seulement les possibilités matérielles, même dans une société d'abondance, ne sont jamais illimitées pour tous, mais encore parce que, pour des êtres humains, des conditions de vie "parfaitement saines" sont impensables : excluant toute menace, tout effort, toute privation, toute douleur, elles deviendraient, par le fait même, malsaines et insupportables. Quant au "droit aux soins médicaux", dont l'exigence centrale du Droit à la vie et à la santé implique manifestement l'égalité pour n'importe quel malade, chacun sait qu'il ne peut être mis en uvre au même degré pour tous. Ce sont même les énormes progrès de la médecine, la complication et le coût des traitements de pointe qui rendent leur totale démocratisation impraticable - bien qu'il n'en reste pas moins monstrueux et inacceptable d'avoir à décider qui pourra en bénéficier. Mais si même cette démocratisation pouvait matériellement s'accomplir, elle exigerait un tel nombre de médecins, une pratique médicale si et si constante, et surtout une telle submersion de la vie individuelle et sociale par le souci médical, que la santé perdrait son sens.
Races et racisme
Il ne faut pas que la lutte pour une mise en uvre toujours plus concrète et plus sincère des Droits de l'homme entraîne un aveuglement croissant sur les données essentielles de la condition humaine. Il est par exemple absurde de nier les inégalités qui existent empiriquement entre les hommes, ne fût-ce que parce qu'une telle négation empêche de leur chercher des remèdes ou des correctifs. Il est absurde également, par horreur de la discrimination raciale, de dénier toute réalité aux diverses races humaines, ce qui incite à effacer, contre la volonté des peuples, leurs particularités, leurs dons et leurs besoins propres. Lutter contre le racisme, ce n'est pas nier l'existence des races, c'est refuser une prétendue fatalité en vertu de laquelle des inégalités de l'esprit seraient irrémédiablement déterminées par des caractéristiques physiques héréditaires. Une telle fatalité serait, du même coup, la négation de la racine même des Droits de l'homme : la possible liberté responsable de toute personne humaine, avec sa marge essentielle de création et d'auto-création, au fil de l'histoire.
La persécution des minorités, quelles qu'elles soient, personnes isolées ou tribus, n'est encore qu'une variante du racisme, une façon de chercher sa sécurité et son prestige dans le cocon de la masse majoritaire au lieu d'assumer pour soi et de respecter pour autrui les possibles de chaque liberté.
Le droit au bonheur
Mais ce respect même ne transforme pas l'être humain en un ange jouissant du bonheur et de la paix universelle. Je pense qu'un certain lyrisme est l'ennemi des Droits de l'homme. II en existe deux versions : l'une considère que leur mise en uvre équivaut à la réalisation durable du bonheur pour tous; l'autre y voit l'instauration d'une paix universelle définitive.
Or les Droits de l'homme ne sont pas essentiellement au service du bonheur. Ce qu'ils présupposent, c'est que chaque homme soit désormais capable de vouloir et d'assumer sa liberté de sujet responsable. Il est vrai que tout homme souffre, plus ou moins consciemment, quand il est privé de sa possible liberté. Mais il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il se sente heureux lorsqu'il l'assume. Dostoïevski disait déjà que la liberté est pour l'homme un fardeau presque insupportable. A plus forte raison les Droits ne signifient-ils pas que toutes les conditions du bonheur soient ou doivent être réalisées, - idée absurde et contraire à l'humaine condition, faite de manque, et de visée de ce qui manque, ce qui lui permet d'avoir un sens. Il est vrai - et nous l'avons déjà montré - que l'exercice de la liberté exige certaines conditions de non-contrainte, de non-crainte, de non-besoin trop immédiat. Mais cela n'équivaut nullement à un droit au bonheur. Et la proclamation d'un tel droit reviendrait à évacuer la racine absolue des Droits de l'homme.
Aussi faut-il faire preuve de beaucoup de discernement lorsqu'on se met à multiplier les "droits sociaux" et les "droits culturels". D'une part, on risque de noyer la racine vivante des Droits dans une philanthropie du bien-être. D'autre part, on risque de diluer l'exigence précise et le contrôle des droits fondamentaux dans la relativité floue des désirs, conditionnés par la finitude d'une situation donnée, et qui vont à l'infini.
L'interdiction absolue de la torture, du chantage, de l'emprisonnement ou de l'exécution arbitraires et sans véritable jugement, ne doit à aucun prix perdre sa radicalité, son impact moral, social, juridique et politique, par contagion avec l'approximation inévitable des droits sociaux et culturels. Ces derniers ne sont pas moins importants, mais ils s'inscrivent peu à peu dans la réalité. Les droits qui protègent directement l'intégrité de la conscience ne souffrent, en principe, pas de degrés. Leur violation devrait se heurter à un non absolu. La rhétorique de la "belle âme" (schöne Seele), arrogante et vaine, s'élance vers une perfection imaginaire; elle méprise les distinctions et les limites de l'incarnation réelle dans le monde humain.
Droits et paix
La même rhétorique de la "belle âme" a tendance à poser comme identiques, ou au moins comme convergents, tous les "liens" que nous espérons réaliser au fil de l'histoire. Par exemple, nous aimons penser que les efforts faits pour mettre en uvre les Droits de l'homme se trouvent aussi, du même coup au service de la paix, et qu'inversement, préserver la paix, c'est aussi mettre en uvre les Droits de l'homme. Mais il n'en est pas nécessairement ainsi. Il est vrai que la guerre comme telle les piétine. Mais je rappelle ici ce qui a été dit plus haut : la vie, certes, est la condition de tout le reste, mais elle n'est pas, malgré cela, le droit de l'homme primordial. De même la paix : la paix est la condition de tout le reste - et pourtant, subordonner la Défense des Droits de l'homme au maintien de la paix reviendrait à laisser le champ libre, en toute sécurité, au règne de la force. Telle est notre condition de sujet agissant dans l'histoire : la paix est bien une condition pour le respect des Droits de l'homme, mais ce sont les Droits de l'homme qui donnent son sens à la paix. Sans eux, elle se réduit à un rapport de force, figé. La guerre rendue quasi impossible par la menace de la guerre atomique, on a vu s'ouvrir une ère du chantage, qui est pour la liberté responsable le pire des viols. Les rapports entre démocraties et dictatures posent inévitablement le problème de la défense des Droits de l'homme, par la force, dans des conditions et en des lieux donnés. |