__Les Droits de l’homme
    d’un point de vue philosophique__    Jeanne Hersch
 
                  
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Les Droits de l’homme d’un point de vue philosophique


LA PORTÉE SUPRANATIONALE DES DROITS

| Participer à l’histoire | Droits et démocratie | Universaliser les normes ? | Absolu et modestie |

Mais à ce propos, un énorme progrès historique a été accompli quand les Droits de l'homme ont conquis une validité supranationale et qu'une instance supérieure à celle des Etats est devenue un recours possible, contre des juridictions nationales, pour de simples citoyens. Cette promotion des Droits de l'homme au niveau d'une exigence internationale se trouve renforcée par le fait que les événements du monde, grâce aux médias électroniques, se produisent désormais sous les yeux de toute l'humanité. Les conséquences de ces conditions nouvelles sont contradictoires. D'un côté, les de l'homme ne sont plus considérés comme une exigence définie localement et enfermée dans des limites nationales ou culturelles, elle s'affirme au contraire dans la conscience de tous et de chacun. La distance qui sépare le lieu de leur violation du spectateur qui assiste à l'événement en regardant la télévision s'abolit, la violation est ressentie comme intolérable. D'un autre côté, il se produit une sorte de déréalisation de ce qui se passe tout près, qu'on apprend par le même petit écran, et dont on serait soi-même responsable. Il est difficile de dire ce qui l'emporte finalement, dans la conscience de l'humanité dans son ensemble, - si elle s'émousse peu à peu dans le sentiment de son impuissance, ou si, au contraire, comme le veulent les Droits de l'homme, l'histoire de chaque peuple et de chaque personne devient vraiment celle de tous.

Participer à l'histoire

Car c'est là un Droit de l'homme, dont nous n'avons pas encore parlé : le droit de chacun de participer par son action à l'histoire de son pays, et aussi, à travers l'exigence des Droits, à celle de l'humanité, - au lieu de subir l'une et l'autre comme une fatalité résultant de la volonté d'autrui.

Nous touchons ici au lien qui unit les Droits de l'homme à l'organisation démocratique de la société.Up

Droits et démocratie

Ce lien n'est ni évident, ni absolu. Il y a pourtant dans toute organisation démocratique une retenue ou une suspension du pouvoir lorsqu'il touche aux droits de la personne. Cette retenue, cette suspension n'est pas toujours comprise, et certains accusent l'Etat qui s'abstient d'adhérer comme tel à un dogme religieux ou à une hiérarchie de valeurs de n'être rien de plus qu'un système matérialiste de fonctionnement économique. C'est méconnaître le fait qu'un Etat démocratique doit protéger, autour de chaque citoyen libre, un espace de liberté que celui-ci pourra remplir à son gré de substance et de valeurs. La mise en uvre des Droits de l'homme, vue du dehors, présente nécessairement un tel aspect, spirituellement pauvre. Il reste que les citoyens doivent avoir alors en eux-mêmes de quoi remplir, de leurs croyances et de leurs adhésions, le vide pour eux préservé. Sinon le vide reste vide, et s'il n'y a plus vraiment de citoyens, il n'y a pas non plus de démocratie.

Universaliser les normes ?

Ce que je viens d'écrire concerne spécialement les démocraties européennes, et certes l'universalité des normes continue à poser des problèmes, particulièrement dans certains domaines, par exemple lorsqu'il s'agit de la condition des femmes, des traditions de polygamie ou de monogamie, d'accès à telle ou telle vie professionnelle, etc. Néanmoins, ceux qui croient possible de recourir à des normes universelles sans détruire des traditions anciennes et vivantes disposent, me semble-t-il, de deux atouts pour nourrir leur espoir.

Le premier, c'est l'universelle attente des Droits de l'homme, à travers toutes les cultures et toutes les traditions, dont j'ai parlé à propos du recueil "Le Droit d'être un homme". Par delà des comportements différents, elle implique une dignité, un respect, un égard, qui les transcendent. Cet homme agit, pense, sent, autrement que moi, mais C'est un homme au même titre que moi puisqu'il agit, qu'il pense, qu'il sent, qu'il croit. Il ne m'appartient pas de décider pour qui, pour quoi, il use de sa liberté, mais sa liberté doit avoir ses chances et rencontrer mon respect.

Le second, c'est l'universalisation de la science et de la technique à travers le développement. Qu'on le veuille ou non, cette universalisation est en train de s'accomplir, en dehors de toute intention néo-colonialiste, et je ne connais aucun peuple, aucun pays, qui fasse des efforts pour échapper à cette évolution. or le mode de penser de la science, la pratique des techniques, les conditions de vie et de travail qu'impose l'industrialisation influencent profondément les mentalités comme aussi les manières de penser individuelles. Nous en savons quelque chose en Europe, et il en va de même partout. Cela ne signifie nullement que les traditions doivent être partout détruites et que les efforts de l'UNESCO, par exemple, pour sauver les cultures les plus exposées soient vains - au contraire. Mais il serait illusoire d'imaginer que science et technique se développent à côté de ces traditions sans rien y changer.Up

Il est dès lors permis d'espérer, à travers cet apport commun, que les cultures diverses (celle de l'Europe comme les autres) sauront élaborer, chacune à sa manière, un sens renouvelé et substantiel de leur liberté propre et de la liberté de tous. Ce n'est pas là tâche facile, mais elle s'impose, d'urgence et en profondeur.

Absolu et modestie

Car ce qui nous menace tous, c'est la table rase, la tiédeur le vide d'hommes qui ne savent plus qui ils sont. Pour eux, les Droits de l'homme ne signifieraient pas liberté. L'histoire s'enliserait dans les rapports de force, la misère et l'oppression. Nous l'avons vu : le recours à l'absolu peut constituer une menace pour les Droits de l'homme; mais on ne peut résister à ce qui menace les Droits de l'homme sans recourir à l'absolu. Et pour que l'absolu ne constitue pas une menace pour les Droits, il faut que chacun reconnaisse qu'il ne possède pas l'absolu auquel il se réfère, et que l'autre aussi se réfère à l'absolu.

Chacun rêve d'une autorité qui serait au-dessus des autorités et indépendante à l'égard de la force, quelle qu'elle soit; d'une Cour de Juristes et de Sages, libérés de toute dépendance, dont la seule force serait celle que l'éducation universelle aux Droits de l'homme lui conférerait dans l'opinion publique. Une éducation inspirée par cette "éthique des limites" dont parle, après Camus, Vargas Llosa, et que Jaspers avait en vue lorsqu'il recommandait, face à l'absolu, la modestie ("sich bescheiden").

Ce n'est pas sans un vif sentiment de gêne et même de remords qu'on peut écrire aussi longuement sur les Droits de l'homme. Il suffit de regarder les actualités - la faim, les camps de réfugiés, les bateaux sans asile balayés par la mer, le chantage, le mensonge exigé, les persécutions, les bidonvilles, les abus psychiatriques - pour avoir envie de poser la plume.

Et pourtant, comment se taire quand il semble parfois que la racine intérieure des Droits de l'homme, cette racine absolue qui dit : "Tu dois" ou qui dit : "Non, à aucun prix" et qui devrait être au centre de tout enseignement des Droits de l'homme, risque de s'atrophier ? Sans elle, les Droits perdent jusqu'à leur sens. Il faut la soigner, la nourrir, la stimuler, - tout en préservant, en soi et en autrui, là mesure d'une incarnation toujours imparfaite et progressive, à réaliser par bien des voies, et en particulier à l'aide d'instruments juridiques inspirés par la Déclaration universelle.

Jeanne Hersch, Genève, avril 1990.Up