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11 MARS 2003, LINAUGURATION DE LA COUR PENALE INTERNATIONALE
__La Cour pénale internationale, mode d'emploi
par Bruno Cathala, directeur des services communs de la CPI
Le 11 mars [2003], les dix-huit juges de la Cour pénale
internationale doivent publiquement prêter serment.
Voilà donc la Cour formellement dotée de l'une de
ses deux têtes, en attendant la nomination du procureur.
Mais, pour être en mesure de diriger cette juridiction,
il leur faut s'appuyer sur une administration tendue vers
l'objectif de produire le plus haut niveau de qualité de
justice. Car l'administration judiciaire n'est pas seulement un
outil visant à faciliter le travail des juges et du procureur.
Elle est un des éléments sine qua non de
la reconnaissance de la CPI. L'originalité réside
en ceci qu'il faut tenir compte, d'une part, des spécificités
inhérentes à toute organisation judiciaire et, d'autre
part, de son caractère international. |
De Nuremberg au Tribunal mixte pour la Sierra Leone, en passant
par les différentes expériences nationales, il existe
maintenant des précédents. Cela facilite notre travail.
Mais, au-delà de différences de fondements juridiques,
la Cour se distingue par le concept de complémentarité
par rapport aux juridictions nationales, qui devrait changer assez
considérablement les perspectives de la CPI. Distinction
que renforce l'apparition d'un nouvel acteur du procès
pénal au niveau international : la victime.
Ces points posés, il faut reconnaître qu'il est
déjà très complexe au niveau national de
parvenir à un accord sur ce qui constitue la qualité
du processus judiciaire. L'aspect international d'institutions
comme la CPI et la diversité des systèmes juridiques
auxquels elle se réfère requièrent encore
davantage de prudence quant aux critères de qualité
à retenir. En nous fondant ici sur les standards qui reposent
sur un consensus plus ou moins large et rencontrent une approche
relativement partagée par les "civils"
et les "common lawyers", nous pouvons tenter
de faire un rapide premier inventaire des critères de qualité
qui devraient être ceux de la Cour, en retenant trois niveaux
de lecture de la justice.
Premièrement, la qualité de la justice
entendue comme une organisation devant rendre un service au public.
Il s'agira ici, notamment, de questions liées à
l'accès à la justice, à l'accès et
à l'utilisation de la documentation et des archives, à
la qualité des informations, tant sur l'institution que
sur les procès en cours, qui seront mises à la disposition
du public comme des parties.
Deuxièmement, la qualité de la justice
entendue comme un processus devant conduire à la production
d'une décision juste : le droit à un procès
équitable, public, dans un délai raisonnable, par
un tribunal effectivement indépendant.
Enfin, la qualité de la justice entendue comme
une institution symbolique, c'est-à-dire la capacité
de la Cour à participer à l'élaboration d'un
ordre symbolique mondial et donc à l'édification
d'un ordre public international.
Si la qualité du processus judiciaire est l'un des éléments
essentiels de la légitimité de l'institution, pour
autant elle ne prend sens que si elle peut être référée
à son coût. Il faut se mettre en capacité
d'apprécier l'efficience de l'institution, non seulement
au regard de la qualité des décisions rendues ou
des délais, mais également au regard du prix à
payer par les citoyens de la communauté internationale.
Lorsque cette dernière met un euro dans la justice internationale,
elle ne l'utilise pas pour éradiquer la faim dans le monde
ou pour améliorer le système de retraite, de santé
ou d'éducation de chacun des pays. C'est donc une question
démocratique de choix.
C'est aussi, et peut-être surtout, une question d'équité
des procès. En effet, les moyens financiers sont une masse
finie. Si on en utilise une partie pour réaliser tel ou
tel procès, on ne pourra pas l'utiliser pour l'autre. Il
faut permettre à la Cour d'apprécier cet élément
essentiel pour chaque procès. Il est également indispensable
de faire la part entre ce qui est essentiel pour rendre une justice
qui répond aux standards les plus exigeants et ce qui est
secondaire si l'on pense que la justice internationale doit être
exemplaire.
Parvenir à une adéquation la plus fine possible
entre la qualité d'une juridiction et son coût exige
à notre sens plusieurs conditions, qui dépendent
en majeure partie des juges et de la politique pénale menée
par le procureur. Mais cela implique également une organisation
administrative possédant à l'évidence des
points communs avec d'autres formes d'administration, étatiques
ou privées, mais présentant également des
spécificités. C'est ce que nous avons dénommé
l'administration judiciaire internationale. Elle nécessite
une évaluation permanente de son action, la mise en place
d'un véritable pilotage judiciaire de la Cour, et enfin
des personnels qui partagent ce projet et intègrent dans
leur travail quotidien le fait de travailler dans un temps et
un espace judiciaire.
S'agissant du premier point, il faudra en premier lieu construire
un "tableau de bord" global de la juridiction, en partant
des critères de qualité tels qu'ils auront été
définis au sein de la Cour. Ces critères devraient
être établis par consensus, même si cela n'est
pas très aisé dans un environnement international.
A partir de ce modèle, il convient d'instaurer de nombreuses
consultations non seulement entre le procureur et les juges, mais
aussi avec les avocats, le greffe, les représentants des
victimes ou les ONG. Ce tableau de bord doit mettre en relation
informations financières et informations judiciaires afin
d'être en mesure d'évaluer le coût global de
la procédure ainsi que de ses différentes phases.
Il faut, par exemple, être en mesure d'évaluer à
chaque instant combien coûte précisément l'audition
d'un témoin, sans rien omettre : voyage, per diem,
personnes devant le prendre en charge.... Une fois conçu,
cet outil doit permettre l'évaluation de la qualité
du processus judiciaire et le référer à son
coût. Il faut notamment être conscient que le niveau
de qualité est déterminé par celui du maillon
le plus faible du processus. C'est donc lui qui doit être
recherché en premier lieu. Le pilotage de la Cour par le
président et le procureur sera rendu plus aisé par
l'identification de ces fragilités. Les efforts pourront
alors porter sur les insuffisances repérées. Cette
recherche doit être au centre de la stratégie développée
par les instances de coordination de la Cour.
Il ne s'agit pas là de la gestion administrative d'une
organisation judiciaire. L'enjeu est, dans le cadre du statut,
du règlement de procédure et de preuve, des résolutions
et décisions adoptées par les Etats parties, de
penser, entre héritage et originalité, une nouvelle
institution internationale. Sa reconnaissance étant essentiellement
fondée sur la confiance que le public accorde à
ses juges et à sa justice, elle repose sur un contrat unilatéral
non écrit : rendre une justice pénale internationale
efficiente de qualité.
Bruno Cathala est directeur des services communs de
la CPI. Point de vue paru dans le quotidien Le Monde, Paris,
12 mars 2003.
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