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JUILLET 1998, LA CONFERENCE DE ROME
__Jakob Kellenberger, Suisse : L'établissement de la Cour criminelle internationale ne doit pas libérer les instances nationales de leur devoir de punir des comportements individuels contraires au droit des gens
Conférence de Rome, juillet 1998. Allocution de Jakob Kellenberger, Confédération Helvétique.
La Conférence de Rome reprend une idée, issue de la Deuxième Guerre mondiale, qui consiste à identifier une série d'actes particulièrement graves commis par des individus, intéressant l'ensemble de la communauté internationale, afin d'en assurer la répression sur le plan du droit des gens: génocide, crimes de guerre, crimes contre l'humanité.
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L'idée ainsi esquissée va de pair avec un autre
objectif: faire sanctionner par un tribunal international permanent
les crimes en question chaque fois que les juridictions étatiques
ne peuvent ou ne veulent remplir leur devoir. Ainsi émerge,
sous la pression d'évènements et de situations récents,
à côté de la responsabilité traditionnelle
des Etats, une responsabilité internationale des particuliers.
Ce développement, préfiguré par les procès
de Nuremberg et de Tokyo, a été confirmé,
de manière encore temporaire, par l'établissement
des Tribunaux ad hoc pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda.
Il s'agit, aujourd'hui, de consolider et de gérer cet
acquis par la création d'une juridiction criminelle internationale
permanente aussi effective et universelle que possible. A quoi,
en effet, servent des règles de droit si leur observation
ne peut pas être assurée par des mesures de contrainte
?
L'heure est venue pour franchir ce pas décisif.
Un grand nombre de gouvernements, dont le mien [la Suisse], sont
prêts a le faire, et la société civile ne
cesse de réclamer la création d'une Cour criminelle
internationale. Encore faut-il que celle-ci dispose des moyens
qui lui permettent de s'acquitter effectivement de sa tâche.
Dans ce but, les gouvernements devraient admettre que, dans certaines
circonstances, l'un des leurs puisse être traduit devant
la nouvelle juridiction, sans entraves, afin de répondre
de son comportement. Plus concrètement, de l'avis de mon
Gouvernement, la nouvelle Cour doit disposer, face aux Etats Parties
à son Statut, d'une compétence obligatoire, c'est-à-dire
d'une compétence qui ne saurait être relativisée
par des réserves ou par l'exigence d'autorisations à
accorder par des Etats ou des organes des Nations Unies. Si cette
compétence fait défaut, la Cour criminelle internationale
risque d'être dégradée au rang de tribunal
à la carte, d'institution-alibi, incapable d'agir de façon
efficace.
L'établissement de la nouvelle cour ne doit pas libérer les instances nationales de leur devoir de punir
Il y a, selon mon gouvernement, trois autres postulats qu'il
est essentiel de réaliser.
Le premier est celui d'une définition. adaptée
au droit international contemporain, des actes dont la nouvelle
Cour pourra connaître. Une telle définition est nécessaire,
car on ne saurait laisser impunis les actes de barbarie qui ont
caractérisé tant de conflits modernes, internationaux
ou internes, voire de situations qui ne sauraient être qualifiées
de conflits armés. Cela dit, nous partageons l'opinion
de ceux qui estiment que, pour ne pas banaliser la nouvelle institution,
il faut se concentrer sur les catégories de crimes les
plus graves: génocide, crimes de guerre, crimes contre
l'humanité.
Le deuxième postulat part de l'idée que
la répression au niveau international de ces trois types
de crimes concerne la communauté humaine tout entière.
Il est donc souhaitable que la répression puisse être
déclenchée, non seulement par des Etats et le Conseil
de sécurité, mais aussi par le Procureur de la future
Cour, qui est censé représenter cette communauté.
Troisième postulat, l'établissement de
la Cour criminelle internationale ne doit pas libérer les
instances nationales de leur devoir de punir des comportements
individuels contraires au droit des gens. Ces autorités
ne devraient s'effacer que dans les cas où elles ne s'acquitteraient
pas ou s'acquitteraient mal de leur devoir. Le gouvernement suisse
reste attaché à cette idée, dénommée
principe de la complémentarité. Mais et c'est là
le revers de la médaille - ce principe ne doit pas être
formulé de façon à favoriser l'impunité.
L'échec de notre entreprise entraînerait des conséquences incalculables
Voilà l'esprit dans lequel le gouvernement suisse aborde
la présente Conférence. Il est vrai que, si celle-ci
aboutit aux résultats espérés, tout Etat
Partie au Statut court le risque que des individus relevant de
lui soient, un jour, appelés à rendre des comptes
à la Cour criminelle internationale. A ceux que cette perspective
alarme, je répondrais par une double observation:
D'abord, qu'ils n'ont rien à craindre aussi longtemps
que leurs autorités font convenablement leur travail. Ensuite,
que toute initiative humaine comporte des risques et que ceux-ci
peuvent par ailleurs être minimisés dans le cadre
qui est le nôtre; pour la communauté humaine, en
revanche, l'échec de notre entreprise entraînerait
des conséquences incalculables.
Jakob Kellenberger. Confédération Helvétique.
Source: Département de l'information (DPI), Nations
unies, New York, 18 juin 1998
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