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JUILLET 1998, LA CONFERENCE DE ROME
__Patrick Baudoin, FIDH : Une paix réelle repose et se construit par une justice effective et affranchie de toute tutelle politique
Conférence de Rome, juin et juillet 998. Allocution de Patrick Baudoin, président de la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme (FIDH).
Dans bien des pays occidentaux, et notamment en France, mais surtout dans de nombreux pays du Sud, où la volonté des populations de voir aboutir les processus de démocratisation en cours et de voir conforter l'état de droit et la démocratie a été abondamment exprimée ces dernières années. Les sociétés civiles et les opinions publiques ont amplement démontré qu'elles ne pouvaient plus tolérer que le juge soit mis sous tutelle du politique et plus généralement que l'Etat intervienne, au risque de maltraiter l'indépendance du juge, dans les investigations et les poursuites qui doivent relever de la seule autorité judiciaire.
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Alors que ce mouvement est généralisé,
il serait évidemment pour le moins paradoxal, à
l'aube de la constitution de la Cour criminelle internationale,
que soient consacrés ici à Rome des principes qui
permettraient une immixtion, une ingérence des principaux
Etats, et notamment les Etats membres du Conseil de sécurité,
dans les affaires de la Cour.
Nous affirmons donc, avec solennité, qu'en tout état
de cause, la primauté doit rester au judiciaire sur
le politique. En d'autres termes, dans les situations de conflits,
l'exigence de justice est une condition sine qua non et absolue
au rétablissement de la paix et à la réconciliation
entre les peuples. Ce sont en effet la crédibilité,
l'indépendance et la légitimité de la future
Cour criminelle internationale, qui seraient battues en brèche,
si par quelque mécanisme, le Conseil de sécurité
pouvait à chaque instant, au gré de la volonté
politique de tel ou tel Etat, paralyser les investigations menées
par le Procureur ou rendre impossible sinon interdire la poursuite
des procès. A cet égard, le paragraphe 3 de l'article
101 du projet actuel du Statut de la Cour dispose "qu'aucune
poursuite ne peut être engagée [...] à raison
d'une situation dont le Conseil de sécurité traite
en tant que menace contre la paix ou rupture de la paix ou acte
d'agression en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations
unies... à moins que le Conseil de sécurité
n'en décide autrement". Nous considérons qu'une
telle disposition s'inscrit en parfaite contradiction avec le
principe de primauté du judiciaire, ainsi qu'avec les exigences
qu'impose une bonne administration de la justice internationale.
Il semble fort heureusement qu'aient été abandonnées
les velléités qui s'étaient exprimées
ces dernières années et ces derniers mois encore,
pour autoriser les Etats membres permanents du Conseil de sécurité
d'exercer leur droit de veto dès lors que des poursuites
ou des investigations, voire des procès, n'auraient pas
le goût de leur plaire.
Quel serait en effet le crédit de la Cour si un Etat
membre du Conseil de sécurité, soit parce qu'il
serait le mandataire d'un autre Etat, soit parce que lui-même
concerné, mettait un terme à des investigations.
L'exigence de répression des crimes universels
Une telle initiative, aux yeux de la société
civile internationale, serait catastrophique et inacceptable.
Cependant, la Fédération internationale des Ligues
des droits de l'homme (FIDH), comme les autres grandes organisations
internationales de défense et de protection des droits
de l'homme, sont bien loin de n'être, comme certains l'affirment,
que des chorales de protestation. Nous assumons la dimension politique
de l'exceptionnelle discussion qui se tient à Rome, et
qui doit aboutir à constituer ce qu'il faut bien qualifier
d'oeuvre pour l'humanité.
Nous comprenons par conséquent que, si l'exigence de
répression des crimes universels est fondée par
les impératifs moraux les plus intangibles, cette exigence
peut avoir également des incidences politiques, sinon militaires,
lourdes, et viser directement ainsi les peuples concernés.
La FIDH estime ainsi qu'il est légitime que votre réflexion
prenne en compte les nécessités complexes des négociations
diplomatiques en vue de l'obtention d'un cessez-le-feu ou d'un
accord de paix, dans le cadre d'un conflit armé. Ceci étant,
nous considérons que le compromis auquel vous parviendrez,
devra l'être nécessairement sur les bases suivantes
:
en tout état de cause, devra être prohibé
l'exercice du droit de veto par l'un des membres du Conseil de
sécurité susceptible d'entraver l'action de la Cour,
 une suspension d'activités rigoureusement délimitées
de la Cour ne pourrait revêtir qu'un caractère strictement
exceptionnel, pour une durée limitée, et ce dans
le cadre d'une consultation et d'un dialogue transparents et équilibrés
avec la Cour; en tout état de cause, il nous paraît
indispensable qu'une telle démarche du Conseil de sécurité
reçoive au cas par cas et selon des modalités précises
à définir, l'assentiment préalable de la
Cour,
enfin, si exception il devait y avoir, nous considérons
comme essentiel qu'elle soit strictement confinée à
l'exécution des mandats d'arrêt, à l'exclusion
de tout autre acte judiciaire,
L'action de la Cour ne saurait être entravée par la Conseil de sécurité
En d'autres termes, en aucune façon les investigations
nécessaires pour éviter le dépérissement
des preuves et recueillir les témoignages ne sauraient
être entravées par un quelconque vote du Conseil
de sécurité.
L'expérience des deux tribunaux ad hoc constitués
ces dernières années montre en effet que le temps
est l'allié des bourreaux, et il est indispensable que
le Procureur puisse, à titre conservatoire, réunir
les éléments à charge, même si la poursuite
des criminels peut, pour une durée limitée, être,
le cas échéant, suspendue.
La FIDH rappelle enfin que 90 à 95% des prévenus
devant les deux tribunaux ad hoc plaident non coupables au motif
du caractère non crédible des témoins, de
leur ancienneté et de leur caractère contradictoire.
Les organisations non gouvernementales (ONG) démontrent
aujourd'hui qu'elles assument la discussion dans ses aspects techniques
mais également politiques. Nous continuons de considérer
pour autant que la primauté doit rester au judiciaire et
qu'ainsi l'action de la Cour ne saurait être entravée
et muselée par le Conseil de sécurité [des
Nations unies].
Ne pas manquer le rendez-vous avec l'Histoire
La Cour est une création des Etats membres des Nations
unies, et il serait pour le moins paradoxal que ce qui demain
en affaiblirait le crédit provienne de ceux-là même
qui l'ont initiée.
Le principe de primauté du judiciaire sur le politique
est ainsi indispensable à la bonne administration de la
justice internationale. Il l'est tout autant au rétablissement
d'une paix durable dans les situations de conflit, et toute autre
approche témoignerait soit d'une analyse à courte
vue, soit d'une volonté inacceptable de contrôle
de la Cour par les plus grandes puissances.
Alors que vous discutez actuellement de cette question vitale
pour l'efficacité de la future Cour que constitue celle
de ses relations avec le Conseil de sécurité, la
FIDH réaffirme sa conviction, fondée sur des années
d'expérience, et non, comme certains le prétendent,
sur les seuls idéaux et l'utopie qui motiveraient notre
action : la paix, une paix réelle, durable, repose et
se construit avant tout par la justice, une justice effective
et affranchie de toute tutelle politique.
A faire abstraction de cette réalité, vous manqueriez
votre rendez-vous avec l'Histoire.
Aujourd'hui, nous vous appelons avec force à faire preuve
de lucidité et de courage. En empruntant ce chemin, vous
pourriez compter avec notre engagement résolu à
vos côtés.
Patrick Baudoin. Président de la Fédération
internationale des Ligues des droits de l'homme (FIDH). Source:
Département de l'information (DPI), Nations unies, New
York, 17 juin 1998.
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